J’ai jamais travaillé et risque de ne jamais travailler : je suis handicapé. Plus exactement handicapé psychique.

On vaut mieux que cette angoisse perpétuelle de se retrouver à la rue, au nom du caprice d’un type bien à l’abri du chômage.
Pourtant moi, j’ai jamais travaillé et risque de ne jamais travailler : je suis handicapé. Plus exactement handicapé psychique. Plus exactement encore, schizophrène depuis mes 16 ans. Je n’ai même pas eu la possibilité de réussir mon baccalauréat. De toute façon à quoi me servirait-il ? Dans le monde actuel, un jeune de presque 27 ans qui n’a jamais travaillé ne trouvera pas de boulot, dans le coin où j’habite. Ou alors de ceux que tout le monde refuse. Il n’y a pas de sots métiers mais il y a par contre de sottes conditions de travail. A 20 ans à peine, j’ai été au Pôle Emploi comme tout le monde, mais sans bac ou diplôme plus valorisant que le brevet des collèges. Je n’y suis resté que le temps de constater le matraquage constant de nos DEVOIRS de demandeurs d’emploi, à la grande mode sous l’ère Sarkozy, de constater qu’avec le niveau bac tout ce qu’on avait à me proposer c’était de la saisie informatique à temps partiel, puis d’admirer la splendide logique administrative de Pôle Emploi, qui envoie des lettres de rendez-vous pour la veille, et où on sent à moitié une véritable volonté de mal faire pour écluser les types qui comme moi, étaient fragiles et peu susceptibles de tenir sur la durée. On m’a vite viré.
Quelques mois plus tard, je faisais ma première demande d’AAH (allocation adulte handicapé) à la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées), demande validée sept mois plus tard.
J’ai connu la joie de chercher des appartements en ville avec cette étiquette AAH collée sur le front.
Une seule agence m’a répondu favorablement et m’a trouvé une place. Les autres m’ont éconduit plus ou moins malproprement. Certaines furent carrément odieuses quand elles surent que je n’étais ni étudiant ni au travail.
Nous les schizophrènes sommes un peu à part dans le monde actuel. 80% d’entre nous sont dans mon cas. A l’AAH. Parce que personne ne souhaite vraiment d’un handicapé psychique dans son entreprise. Parce qu’il existe des tas de préjugés à notre égard. On serait « dangereux », d’après monsieur Sarkozy et son plan de sécurisation des hôpitaux psychiatriques. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus mais ce n’est pas le sujet.
Le sujet, c’est que ça fait maintenant 7 ans que je suis sous ce régime particulier de l’AAH et qu’on me fait sentir TOUT, absolument TOUT ce que mon « attitude de fainéant » a d’anti-patriotique.
Entre les gens qui me disent que je devrais repasser mon bac en candidat libre… Ceux qui me proposent des petits boulots au noir payés 20€ pour déboguer leur ordinateur à la corbeille saturée… « Pour aider ». Clairement, on vaut mieux que ça.
Mais le pire ça reste le discours en vogue qui est qu’en tant qu’inactifs, nous sommes un poids pour la société. Que nous coûtons aux autres. Que nous sommes des parasites, des assistés.
On vaut mieux que les cousins, les oncles, les tantes, les membres éloignés de la famille qui crachent sur les assistés en ignorant que nous en faisons partie, puis se trouvent gênés quand on leur dit « ce qu’on fait dans la vie ». On vaut mieux que le gel d’un an de revalorisation de l’AAH qui nous a frappés en 2012. On vaut mieux que 800€ à peine par mois. Oui, beaucoup de jeunes de ma génération galèrent davantage que moi. Ceux qui vivent avec moins que moi existent et ne sont pas qu’une poignée.
Mais eux ont la possibilité de temps en temps de se tuer au travail. Et pendant ce temps, ils paraissent comme les gens les plus responsables du monde.
Nous, handicapés psychiques, sommes nombreux à ne plus jamais travailler après une crise en public.
Sur Internet les témoignages de schizophrènes obligés de fuir le travail pour avoir décompensé brutalement au boulot ne manquent pas.
Nous, de plus, sommes constamment découragés d’espérer un jour trouver une place dans un travail quelconque. Par nos psychiatres, nos infirmières référentes, nos psychologues, notre famille, par le marché de l’emploi lui-même et leurs prophètes les agents de Pôle Emploi qui nous renvoient systématiquement vers une agence spécialisée dans le travail des handicapés où tout ce qu’on nous propose c’est l’ESAT, une invention formidable où nous sommes payés une misère au nom de la compatibilité de cet emploi avec une AAH partielle, où les rendements ne sont pas forcément adaptés aux problèmes des gens qui y travaillent.
Et moi, quand je vois la souffrance des travailleurs dans le hashtag #OnVautMieuxQueCa, je me sens effondré de me dire qu’avec la loi El Khomry, il ne me restera peut-être plus que le choix de l’AAH à vie. Moi qui rêve secrètement d’un jour travailler. Dans n’importe quoi, pourvu que j’en sois capable. Mais jour après jour, année après année, on me serine que le monde du travail va me broyer si j’y entre. Dans quel monde vivons-nous pour qu’on trouve normal que le travail broie les gens ? Qu’est-ce que ce sera après la loi Travail ?

La vie dans le travail est insupportable.
La vie hors du travail l’est tout autant. Pas pour les mêmes raisons.
J’ai tourné en rond pendant des années dans mon appartement déglingué. Ne rien faire, ne pas travailler, c’est avant tout n’avoir aucune relation sociale. C’est être transparent pour les gens autour de vous. C’est être une sorte de petite souris qui se cache par honte quand, à la télé, à la radio, sur Internet ou dans les repas de famille, on se met à fustiger les assistés qui jouissent de leur inactivité gratis. Comme si l’inactivité c’était d’éternelles vacances payées une fortune.
C’est aussi jouer perpétuellement au caméléon ou au poker menteur en société pour ne pas avoir à dire qu’on ne travaille pas et qu’on vit d’une allocation de la CAF. C’est ne jamais pouvoir cracher sa frustration permanente d’être vu comme un moins que rien par une société entière. C’est avoir les tripes qui se tordent dans tous les sens quand un politicien ou un journaliste parle de fraude à la CAF. C’est surtout ne pas pouvoir partager avec la famille ce qui fait l’essentiel des discussions avec nos grands-mères ou entre cousins et qui se résume par « Et toi, que fais-tu dans la vie ? ».

Depuis quelques mois je fais partie d’un club photo. J’ai une activité dans la vie réelle. Mais rien qui me permette de dire « Aujourd’hui, j’ai fait ceci, j’ai appris cela, j’ai rencontré machin ou je me suis engueulé avec machine. »
Depuis 2013 j’ai un blog, et un second depuis fin 2014. J’y pose mes rêves et mes haines, mes angoisses et mes songes. Mais même ça, qui me prend énormément d’énergie, de temps et de courage, ce n’est pas du travail.
On nous demande à tous d’être productifs en ignorant assez sciemment qu’il existe des gens qui ont un mal fou à accéder à l’emploi. D’abord parce que leur condition ne leur permet pas forcément. Ensuite parce que leurs proches leur déconseille. Ensuite parce que les institutions ne font rien pour les y aider. Enfin parce que la société elle-même nous regarde de travers. Vous avez déjà entendu parler du sondage sur la perception des malades psychiques ? Les résultats sont éloquents : entre autres joyeusetés, 42% de la population nous estime incapables de nous occuper d’une famille, 50% se sentiraient gênés de vivre sous le même toit que nous, 35% seraient gênés de travailler avec nous… Et 30% de simplement partager un repas avec nous. Allez voir ici => https://www.klesia.fr/web/groupe/-/maladies-mentales-sondage-ipsos-fondamental-klesia

Oui, clairement, nous aussi #OnVautMieuxQueCa.

Solidairement,
Un Y qui en a un peu vachement marre…

4 thoughts on “J’ai jamais travaillé et risque de ne jamais travailler : je suis handicapé. Plus exactement handicapé psychique.

  1. Bonjour,

    Moi aussi, ça me ferait plaisir de consulter tes blogs et je ne pense pas être la seule.

    En ce qui concerne le fait de repasser ton bac, il existe des Écoles de Reconversion professionnelle qui font passé des bac pro et des BTS à des « travailleurs reconnus handicapés ». Ils travaillent aussi depuis une dizaine d’années au moins avec des schizophrènes -c’est là que j’ai rencontré mon conjoint qui est lui-même schizophrène. Tout n’y est pas parfait mais tu y seras accompagné, tu rencontreras des gens divers et variés et tu auras accès à un pôle médical plus développé que ce que l’on peut avoir dans un centre de formation lambda. C’est sûrement mieux que de passer le bac en candidat libre.
    Ces écoles existent à Bordeaux, aux Murets (Toulouse), à Lyon, à Limoges, à Metz, à Rennes, à Soisy (Orléans), à Roubaix (Lille) et proposent des hébergements pour les gens venant de loin. Si tu es intéressé, je te conseille de te rapprocher de la MDPH, du CAP Emploi ou même de te présenter directement dans les écoles (leurs noms commencent tous par École de Reconversion professionnelle), elles te guideront dans tes démarches.

    En ce qui concerne le fait de trouver du travail. Je comprends ce que tu ressens : cette sensation de déclassement par rapport à la famille, toujours en train de se vanter d’avoir fait tel ou tel dépenses, faisant des concours de celui qui a le plus gros salaire et qui est le plus débordé au travail. C’est comme ça dans de nombreuses familles. Mais il existe des gens qui voient les choses autrement. De même, il y a des gens qui évitent de se faire une opinion des autres sur une simple étiquette. Le tout, c’est de les trouver.

    Quoi que tu décides de faire, je te souhaite un bon courage et de la chance aussi.
    Bises.

  2. Simplement, bravo! Pour votre écriture, autant que vos efforts à résister aux épreuves liées à la place qu’on donne à votre handicap dans la société « reconnue utile »…. Hé oui, vous êtes manifestement doué d’un talent certain, empreint d’une lucidité marquée sur l’environnement de notre « Monde de brutes »; encore faut-il qu’on vous aide davantage sur un plan officiel. Avec tous mes encouragements à travers vos épreuves spécifiques d’intégration, auxquelles répondront je l’espère, d’autres marques de reconnaissances deci-delà…

  3. Votre texte m’a bouleversée, émue, mise en colère… et encore plein d’autres choses. En vous lisant, je me dis que vous êtes le genre de personne que j’aurais du plaisir à rencontrer dans ma vie professionnelle et/ou extra-professionnelle, schizophrène ou pas !
    J’aimerais bien aussi lire votre blog, vous devriez en donner l’adresse ici, je suis bien certaine que des tas de gens qui vous ont lu s’y précipiteraient.
    Je n’ose pas vous dire « bon courage », cela serait condescendant (ou pas ?), mais en tous cas, je pense que vous avez tout ce qu’il faut pour sortir de cet épouvantable merdier, et surtout que vous avez tout ce qu’il faut pour apporter aux autres ce qui leur manque trop souvent : la lucidité.

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