Je ne pensais pas que le monstre que j’allais affronter serait si impitoyable : le racisme ordinaire.

Française mariée à un algérien, je me suis, et ce depuis le jour de notre rencontre, dévouée corps et âme pour cet homme, que j’admire et respecte au plus haut point. J’étais prête à mourir de faim, perdre ma famille, mes amis, vivre sans abri. Je lui aurais donné mon sang jusqu’à la dernière goutte si cela pouvait faire son bonheur. Je ne pensais pas que le monstre que j’allais affronter serait si impitoyable : le racisme ordinaire. Oh, je l’avais côtoyé, méprisé, abattu. Mais je ne me doutais pas que ce monstre était une hydre à plusieurs têtes. On a beau, tout en se faisant mordre par ses ignobles mâchoire, lui trancher la gorge il a toujours raison de vous. Cet homme dont je vous parle, mérite toute ma dévotion et toute mon admiration. Humaniste intelligent et intègre, un homme plein d’empathie, un homme fier. Je me nourris de cette aura qui se dégage de lui et m’épanouie en son sein. J’admire son intelligence et reconnaît en lui plein de qualités humaines, sociales et professionnelles. Oui, mon mari est un pro. Un athlète. Il ne décélèrera pas tant qu’il n’aura pas franchi la ligne d’arrivée. Chaque effort compte, chaque effort pèse, chaque effort le construit et le fait grandir. Lorsqu’il entame une tâche, dont dépend, il le sait, son confort et celui des autres, il ne démord pas et donne le meilleur de lui-même. Donnez-lui un emploi avec une tâche unique et simple à accomplir, il en accomplira dix. Non pas parce qu’il est meilleur que les autres, mais quand on lui donne des responsabilités, il veut faire montre de perfection et même plus.Non, il n’est pas si formidable. Il est entêté, impulsif, parfois ingrat. Je n’idéalise pas mon conjoint, je montre à qui veut le voir, le meilleur de lui-même. Pourquoi ? Il le mérite.J’écris cet article suite à un évènement, fortuit, bref qui nous est arrivé aujourd’hui. Cet évènement pourrait être, ô combien inintéressant, s’il ne me déchirait pas les entrailles et ne me laissait pas ce goût amer dans la bouche. Mon mari, et ce depuis qu’il est en France, lutte, oui lutte, pour trouver un emploi. Il a toutes les qualités, mais il n’y en a qu’une qu’il ne possède pas et qu’il ne possèdera jamais : avoir la peau blanche. Vu, vu et revu l’histoire du pauvre immigré qui crache sur l’indigne France qui n’a pas réussi à lui donner ce que son propre pays, lui-même, ne lui a pas donné. Je sais. Mais je pense que derrière ce mot « immigré », derrière ce « titre de séjour », il y a un homme. Né d’une femme et d’un homme, qui aujourd’hui le regrettent. Fait de chair, de sang, et de sentiments. Un homme avec un passé et un avenir. Un homme quoi. Cependant, aujourd’hui sont beaucoup trop nombreux ceux qui le regardent de haut parce qu’il est « un peu trop basané », « y’ parle pas comme nous y’ a un accent » ou alors « il a une tête à aller attaquer le Bataclan ». Aujourd’hui, il y a eu un préjugé de trop. Aujourd’hui je sors de mon silence, de mon optimisme, de ma passivité, je craque. Je vais vous raconter une histoire réellement insipide. Si insipide qu’elle vous fera vomir.Mon mari, en prospection d’emploi, une fois encore, appelle un magasin de produits bios pour répondre à une annonce postée, il y a moins de 24 heures. A peine a-t-il fini sa phrase, on lui fait comprendre que le poste est déjà pourvu. En toute bonhommie, il me dit : « Tu vois, comme quoi, ici à Paris ça va vite. » Je ne réponds pas, un horrible doute s’installe. Je prends mon téléphone, mon meilleur accent franco-français et appelle le magasin. « Bonjour, je vous appelle au sujet de l’annonce que vous avez postée, le poste est-il toujours à pourvoir ? » Et là, miracle. L’homme me répond aussi cordialement que possible. Oui, il y a un poste à pourvoir. Il s’intéresse, me demande mes références. Je raccroche aussi vite que possible. Moi, Monsieur, je n’ai aucune compétence dans votre domaine. Je voulais juste, au contraire de vous, me défaire d’un préjugé et me dire que non vous n’êtes pas le salaud que je prétendais voir en vous. Eh bien, sans détour, Monsieur vous l’êtes.Mon petit accent franco-français vous a plu, Monsieur. Vous y voyiez un signe de qualité, une promesse de conversation intéressante et la possibilité d’une collègue nouvelle et compétente. Moi, Monsieur, je n’ai aucune compétence dans votre domaine. Mon mari, lui, avait plus d’une corde à son arc, des compétences à la « en veux-tu, en voilà ». Il correspondait parfaitement à vos critères, mais il a eu ce « défaut », ce seul petit défaut qui vous a permis de faire l’analyse pointue et précise de sa personnalité en quelques secondes : il a un accent.Voilà Monsieur, voilà, vous et tous les salauds de votre espèce, voilà ce qui me ronge de l’intérieur, qui fait croître en moi le feu du dégoût mais aussi, malheureusement, celui de la haine. Vous m’ouvrez vos portes et vos bras uniquement parce que ma peau et mon sang sont suffisamment blancs à vos yeux. Mon mari, lui et sa peau basanée, lui et son accent, lui et ses origines, vous le jetez au rebut. Un homme dont les qualités sont humainement indéniables mais que vous refusez de voir car il n’est pas né du bon côté de la Méditerranée.Ce sont ces gens faux, ces gens pitoyables, ces gens comme vous, Monsieur, que je dénonce sur la place publique. Vous ne verrez pas mon visage, vous n’entendrez pas ma voix, vous ne connaîtrez pas mon nom, mais je jette votre opprobre à la face du monde entier. Je suis bien inoffensive, je suis bien cachée, je suis « bienpensante », mais je ne suis pas comme vous. Je n’abandonnerai jamais un homme à sa misère (sociale, humaine, familiale, financière…) sous prétexte qu’il soit d’une origine autre que la mienne. Nous sommes nés sur cette même Terre, mais je vous désavoue. J’aurais voulu vous aimer comme des frères, mais, vous qui rejetez ce à quoi même j’ai dédié ma vie, vous ne serez jamais des miens. »

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