J’ai commencé ma carrière dans le jeu vidéo en tant qu’artiste 3D

J’ai commencé ma carrière dans le jeu vidéo en tant qu’artiste 3D au sein d’une entreprise qui se spécialisait sur la Nintendo DS, j’avais 20 ans et je sortais tout juste d’une école d’art. J’ai donc commencé avec un stage de 6 mois non rémunéré, puis j’enchainais avec un CDI à 1700 euros brut par mois. Beaucoup de gens diront « De quoi tu te plains?! Un CDI à 1700 euros brut pour un premier contrat c’est génial! », etc… Sauf que l’industrie du jeu vidéo est réputée pour être une des pires lorsqu’il s’agit des conditions de travail. Personnellement, je ne sais pas ce que sont les 35h, je ne les ai jamais faites. Le strict minimum que l’on m’ait jamais demandé dans le jeu vidéo c’est 40h, et ça c’est vraiment quand t’as très peu de travail. Je me souviens de nombreuses périodes (allant parfois jusqu’à 2 ou 3 mois) ou l’on tournait plutôt entre 80h et 100h par semaine, ce qui ramène donc mon salaire entre 4 et 5 euros brut de l’heure et réduit drastiquement les temps libres, sans compter l’impact sur la santé et l’état nerveux. Tu donc arrives le matin au bureau avec la tête dans le cul parce que tu n’as dormis que 4h et là tu trouves le lead programmer devant son écran, avec des cernes monstrueux et 3 tasses de café à côté de son clavier, parce que lui est resté à coder toute la nuit. Parfois même il dormait sur place, sur le canapé de la salle de repos, parce que rentrer chez lui lui aurait fait perdre trop de temps et il n’aurait pas pu terminer le travail dans les délais. Mais bon, t’es jeune et con donc tu te dis « Bon ben tant pis, on va faire plein d’heures supp qui seront pas payées mais on aura un bonus à la fin du mois ou du projet »… ou pas. Les programmeurs ont reçu 300 euros de prime (pour 320h supp non payées rappelons le) et les artistes… 0. Merci d’être venu!

Ayant quitté cette entreprise, je suis alors parti à l’étranger  pour la filiale d’un studio Parisien. Les employés locaux étaient très accueillants et gentils, mais les rapports avec la direction Parisienne étaient… bizarres. C’était le cas typique de la délocalisation faite uniquement dans le but de réduire les coûts de production et qui était vouée à l’échec car il n’y avait eu aucun effort afin de comprendre la culture locale, leur façon de travailler, etc… A un moment, on était en train de travailler sur un projet de jeu 3D pour iOS et les délais étaient très serré. Puis vint le Têt (le nouvel an) qui est une fête très importante au Vietnam car c’est la seule semaine férié de toute l’année (c’est en général la première semaine de Février), les employés locaux ont donc pour coutume d’allonger cette période en prenant quelques jours de congés afin de rendre visite à leurs familles, etc… Je me doutais que cette fois-ci ça allait poser problème à la direction Parisienne étant donné les délais serrés que l’on avait. Évidement, les congés supplémentaires ont été refusés à tout le monde, mais ça ça pouvait se comprendre à la rigueur. En revanche, la direction nous a tous envoyé un e-mail assez corrosif, nous disant que l’ont était absolument pas professionnels, que l’on était des traîtres et des déserteurs (oui oui, carrément) que c’était inacceptable et qu’il valait mieux que cela ne se reproduise pas à l’avenir. J’ai par la suite eu quelque échanges assez tendus avec la direction pour leur expliquer que faire des menaces et insulter n’était pas une bonne façon de gérer du personnel, ce à quoi on m’a très clairement fait comprendre que la façon de gérer le personnel ne me concernait en rien et qu’ils continueraient de faire comme bon leur semble. Magnifique, boite suivante s’il vous plait!

Je suis alors revenu en Europe, en Angleterre pour être précis, pour travailler pour un studio de jeu vidéo employant à peu près 250 personnes. Je faisais parti du pôle Recherche et Développement, on travaillait principalement au développement du moteur et des outils, à la veille technologique, à l’intégration des dernières techniques de l’industrie, etc… C’était… génial franchement, j’ai appris plein de trucs dans cette boite. Les mois passèrent assez rapidement et en Septembre de la même année, je pris deux semaines de congés pour revenir en France. Et un matin pendant mes vacances, je reçois un SMS de mon supérieur: « Hey devine quoi? On s’est tous fait viré »… Effectivement, je vais jeter un œil sur le net, et je vois que le studio en question a mis la clé sous la porte et a renvoyé tout le monde (moi inclus donc). Pas d’indemnités, pas de chômage, rien… Du coup, gros moment de doute: est ce que je retourne en Angleterre ou pas? J’avais encore mes affaires là bas et mon contrat de location durait encore pour 6 mois. Et c’est à ce moment là que j’ai découvert qu’en Angleterre, si tu quittes un appart avant la fin du bail (même en cas de renvoi), tu es censé payer pour toute la période restante, ce qui m’aurait coûté entre 3000 et 4000 euros au bas mot. Du coup je décide de rester en Angleterre et de retrouver un emploi sur place.

Je suis alors recruté par un studio spécialisé dans le jeu pour smartphone. Le studio connaissant ma situation, ils en profitent allègrement pour négocier un salaire très bas, me promettant que ce salaire serait ré-évalué à la fin de la première année, pouvant même aller jusqu’à être doublé. Je n’y croyais pas du tout mais bon, j’avais pas vraiment les moyens financiers de refuser. J’accepte donc le poste, qui se trouve assez loin de chez moi, ce qui m’obligera à faire 2h de trajets par jour et me coutera la bagatelle de 400 euros par mois. Après quelques mois, la boite annonce qu’elle cherche à monter une filiale à Malte (paradis fiscal avec des grosses subventions pour les boites de jeu vidéo) et qu’elle cherche des volontaires pour y aller. Ne pouvant plus supporter le climat et les trains Anglais, je décide d’y aller et suis donc relocalisé avec une partie de l’équipe de développement. Pas de soucis au début, l’équipe artistique est très soudées, notamment grâce à notre lead qui était un vrai meneur d’hommes, au sens noble du terme. Puis après 6 mois, alors que nos périodes d’essai se terminent les unes après les autres, on arrive au bureau un matin et on ne retrouve plus notre lead. Et là le Directeur Artistique vient nous annoncer, comme si de rien n’était, que notre lead a été renvoyé la veille au soir (sans préavis donc) parce que « ça ne collait pas avec le reste de l’équipe » (du management on présume, parce qu’avec nous ça allait très bien). Cette personne, que l’on appréciait tous, se retrouve donc sans emploi et sans aides dans un pays étranger, avec l’interdiction de nous parler de son licenciement (et il était tellement sous le choc qu’il ne nous a pas parlé pendant un long moment de toute façon, on ne l’a même jamais revu physiquement) et nous on se retrouve comme des cons, sans meneurs, avec une haine assez virulente pour notre direction. Après cela s’installe un climat de peur au sein de la boite (tous le monde a peur de l’ouvrir de risque de se faire virer), mais les employés discutent de plus en plus entre eux et un net clivage s’installe entre les employés et la direction. Bravo, très belle stratégie d’entreprise. Vient la fin de l’année et les évaluations personnelles (là ou on est censé négocier nos augmentations et nos bonus), mais avant même le début des négociations, la direction fait savoir qu’il n’y aura ni augmentations ni bonus cette année car il y a eu trop d’investissements et qu’il faut donc compenser, alors que les deux jeux que nous avons sorti cette année là ont généré 17 millions d’euros de revenus…. Résultat? La grosse majorité des employés senior et/ou compétent sont parti (dont moi) et les managers sont parti ou se sont fait renvoyés à cause de leur incapacité à gérer le studio.

Cela fait donc un an à peu près que je suis revenu en France, au sein de ma famille, et que je n’ai pas d’emploi fixe (je fais quelques missions freelance à gauche et à droite). Et putain je respire enfin! Beaucoup de recruteurs m’ont approché, certains avec des offres très intéressantes financièrement, mais avec toute les conneries que j’entends et vis depuis 10 ans, ma passion pour la conception de jeu vidéo, qui était vraiment une vocation pour moi, a été méchamment abimée et ma patience atteint ses limites. C’est un style de vie que l’on ne peut pas tenir ad vitam eternam, la passion ne peut pas justifier toutes les répercussions financières et sociales que cette industrie nous fait subir. Et ça encore ce n’est qu’un petit panel de mes expériences personnelles. Avec tout ce que mes collègues ont vécu chacun de leur côté, on pourrait écrire un bouquin!

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