J’ai travaillé pendant 6 ans dans un hôtel

« La dignité est devenue une denrée rare, et c’est inacceptable.
J’ai 27 ans. Je suis ce qu’on appellerait facilement un loser. J’ai travaillé pendant 6 ans dans un hôtel, parallèlement à mes études au début, études dont j’ai décroché car étudier le jour et travailler la nuit était éreintant, et mon domaine d’étude une voie de garage.
L’hôtel est vite devenu un job à temps plein (enfin, un 30 heures par semaines). Ma patronne n’était pas monstrueuse : c’était un job pourri, sans perspective d’évolution et au smic (on n’est pas payé bien plus quand on travaille de nuit en hôtellerie), mais au moins elle nous prenait pour des billes ET nous caressait dans le sens du poil.
J’avais envie d’autre chose. J’ai voulu quitter mon job, faire une rupture conventionnelle et trouver une formation qualifiante pour changer de vie. Or, lorsque j’ai exposé la situation a ma patronne, celle-ci m’a expliqué qu’elle était en train de vendre l’hôtel, et que j’étais un bon élément, mais qu’en gros, je devais voir ça avec les nouveaux patrons car elle ne pouvait rien faire pour moi.
J’étais vendu avec les meubles.
J’ai compris plus tard que c’était une vengeance pour toutes les fois où je lui avais signalé les lacunes de l’établissement. Elle avait accordé des ruptures conventionnelles à d’autres, mais pas à moi. En lieu et place d’une chance de changer de vie, j’ai eu une prime de 100 euros à son départ. 100 euros. Elle s’était fait 2 millions d’euros en revendant son fond de commerce.
J’ai insisté un peu, au début, pour faire ma demande de rupture. Et, tout gentiment, je me suis fait suggérer de démissionner, dans le sens du poil (comme si je pouvais financièrement me le permettre, renoncer à mes droits et me retrouver à la rue…).
J’étais naïf, et je n’avais pas le choix, de toute manière : je devais voir ça avec les nouveaux patrons, qui furent d’accord pour monter une magouille au licenciement pour faute, au début. Je leur ai expliqué mon projet, me réorienter professionnellement, ma préférence pour une rupture conventionnelle etc etc. Ils se sont montrés compréhensifs : ils n’avaient pas encore conclu l’achat de l’hôtel, de toute manière.
Ils m’ont demandé de rester en poste le temps qu’ils se fassent à la gestion de l’établissement, et moi, loyal (et je n’avais pas le choix de toute manière), j’ai accepté.
Puis ils ont pris place. Ça ne se passait pas trop mal au début. Ils habitaient dans l’hôtel, et moi travaillant de nuit, je me retrouvais souvent en tête-à-tête avec eux. Mais à force de demander des nouvelles quant à ma situation, l’ambiance est vite devenue puante.
On m’a vite attribué, sans témoins (et oui, réception d’hôtel, la nuit), un « manque de motivation ». Ce à quoi j’avais répondu que c’était logique, puisque je désirais partir, mais que je continuais aussi à faire mon travail, à accueillir les clients avec le sourire… j’étais réglo, en somme. J’étais simplement en attente, et dans l’espoir de faire quelque chose d’un peu plus ambitieux de ma vie que de travailler la nuit pour un SMIC sans perspective d’évolution. En faisant toujours le même travail abrutissant.
Mais l’ambiance s’est vite dégradée, pendant les mois qui suivirent. On me mettait des coups de pression, on m’attribuait les erreurs des autres employés et de la femme du patron, qui lui-même n’approchait pas à moins d’un mètre de moi (et ouais, en tant qu’homo, c’est vrai que ma première envie aurait été de violer mon boss… bande de cons…) et refusait que je lui adresse un quelconque message écrit (l’écrit, ça laisse des traces). Les erreurs s’accumulant, je passais parfois des nuits entières à tout rattraper, sans pouvoir dire quoi que ce soit à la femme du boss qui n’acceptait pas d’être interpellée sur une erreur. Mais cela me faisait délaisser mes autres tâches. Et un cercle vicieux s’était installé, j’allais lentement vers le burn-out, me faisant de plus en plus souvent engueuler à la fin de mes services de 10 heures d’affilée sans manger, le matin. D’ailleurs, une autre de mes collègues m’avait avoué, en me demandant comment ça se passait pour moi, qu’elle, qui était de service le matin, ne pouvait parfois pas manger avant 17h.
Bien sûr, mon « manque de motivation » m’a valu des tête-à-tête réguliers et humiliants avec mes nouveaux bourreaux : Dont un, particulièrement marquant, où, l’on m’a ordonné de me « tenir à carreaux » car ma « réputation me précédait ». Apparemment, je terrifiais le reste du personnel. Moi, qui bossais la nuit, qui finissais le boulot de tout le monde. Et qui signalais des problèmes dont la direction avait la responsabilité. Mais c’est cette réplique qui a tout fait basculer dans ma tête : Je devais me tenir à carreau, car c’était « l’hôtel qui payait mon loyer et ma nourriture. »
Ils me voyaient comme leur chien, en fait. Je sacrifiais ma vie sociale et affective en vivant la nuit, pour un salaire minable, et voilà comment j’étais perçu. Comme un clébard qu’on menace du bâton pour le soumettre. Apparemment, je n’avais pas travaillé assez longtemps pour eux pour avoir des droits, dont celui d’évoluer.
Bref, après ça, j’ai tenu comme je pouvais, malgré l’ambiance oppressante, les crises de larme avant d’aller au boulot, les pensées morbides, les réflexions déplacées, les agressions verbales sans témoins, les encouragements à la démission, les ordres contradictoires… on m’a même empêché de me former sur un essentiel et tout nouveau logiciel de gestion hôtelière avant de me le reprocher (enfin, de m’engueuler vertement devant une collègue qui prenait son service après moi) ! En effet, une session de formation avait lieu pendant mon temps de repos entre deux nuits, 6 heures après que j’ai débauché (je rappelle que le temps de repos légal était de 11h entre deux « journées » de travail). Ayant expliqué que je serais probablement en train de dormir à ce moment-là, on m’avait annoncé que je passerais à la seconde session de formation, à laquelle je n’ai jamais été convoqué (ou qui n’a simplement pas dû exister).
Un contact avec mon ancienne patronne pour obtenir des copies de fiches de paie s’est vite, à nouveau, transformé en suggestion de démissionner (= perte de droits, qui n’allait pas du tout dans l’esprit de profiter de mes années de travail pour accéder à une reconversion professionnelle). Parce que ces gens ne comprennent pas. Et comment pourraient-ils comprendre ? Ils n’ont jamais manqué de rien. Ils ne se sont jamais retrouvés dans l’urgence, sans savoir comment manger demain. Eux peuvent se permettre de démissionner, de changer d’activité. Ils auront toujours de l’argent, ou la confiance des banques.
Au bout de 5 mois de ce traitement, j’ai simplement craqué. Je me suis mis en arrêt maladie, reconduit pendant plus d’un an pour me protéger de ces gens qui ne voulaient pas m’accorder de partir dignement, encadré par des gens compétents mais sans moyens (harcèlement sans témoin, impossible à prouver pour aller aux prud’hommes, médecin traitant incompréhensif, équipe psychologique légalement impuissante…). Mon seul espoir était d’être reconnu inapte à mon poste par la médecine du travail pour échapper à tout ça sans finir à la rue. Mais ça ne s’est pas arrêté là.
Quelques temps après le début de mon arrêt, j’ai reçu un appel dédaigneux de la femme de mon boss, qui m’a annoncé que « Si j’avais besoin de vacances, je n’avais qu’à en prendre », appel pendant lequel elle a elle-même reconnu qu’elle me contactait en secret. Elle m’avait même « gracieusement » proposé de revoir ma demande de rupture conventionnelle, à condition que je revienne travailler, évidemment. Comme si j’allais mordre à l’hameçon après des mois de maltraitance et d’humiliation…
Suite à ça, j’ai commencé un traitement antidépressif, anxiolytique et somnifère. J’avais 25 ans et je me gavais de cachetons pour ne pas me pendre. Ils m’ont envoyé des contrôles pendant mon arrêt, durant lequel je n’avais pas le droit de sortir de chez moi, à des heures où il m’était impossible d’être éveillé (somnifères + anxiolytiques + rythme nocturne…) pour accueillir un contrôle médical hors du cadre de la sécurité sociale. Ils ont tout fait pour que je me sente illégitime.
Ils ont tardé le plus possible à transmettre des papiers vitaux à la sécurité sociale, m’obligeant à vivre plus de 3 mois sans revenus, enfermé chez moi tout un été. J’ai dû me mettre en colocation car je ne pouvais plus payer mon loyer.
Ils sont allés jusqu’à contacter mon médecin traitant pour me diffamer et obtenir les détails de mon dossier médical. Parce que vous comprenez, ils ne sont « pas là pour empêcher les gens de travailler »…
Un an et demi de pure galère, de bâtons dans les roues d’anxio-dépression, de tendances morbides, à ruminer dans son impuissance, à intégrer l’idée que, oui, peut-être qu’on est qu’un feignant, un parasite de la société qui ne veut pas travailler. Puisque personne ne pouvait m’aider, alors n’étais-je pas moi-même le problème ?
Le pire, c’est qu’en en parlant, ces histoires, surtout dans l’hôtellerie et la restauration, sont des banalités. Et c’est abject. Travailler revient-il à choisir entre prostituer son intégrité ou devenir un monstre ordinaire, comme ces gens pour qui les droits du travail « ne sont que du papier » ?
Enfin, en juillet 2014, suite à une procédure d’une longueur impossible, j’ai été reconnu inapte à mon poste sur des critères psychologiques. J’ai dû passer par ça, par un an et demi d’arrêt, de galère, de dégradation mentale, de solitude et de procédures pour enfin essayer d’avoir un avenir.
Puis je me suis heurté à l’indécente machine à détruire les gens qu’est Pôle Emploi.
Une conseillère qui soupire quand je lui exposais mon projet à notre premier rendez-vous, et qui m’a d’ailleurs radié quand, peu de temps après la mort subite d’une de mes colocataires dont on avait trouvé le corps dans sa chambre, j’avais répondu lors d’un appel que, non, je n’étais pas en état de rechercher un emploi actuellement. Les qualificatifs ne manquent pas dans mon esprit pour décrire cette personne, son agressivité obscène et son incompétence…
Enfin, j’ai pu changer de « conseiller » et intégrer un programme personnalisé de reconversion avec une psychologue du travail. Mais l’absence de moyens et de personnel a encore rendu la situation poussive. J’ai perdu ma première année de chômage comme ça, et désormais, je suis dans une formation, dans un centre pour adultes, sachant que j’arriverais en fin de droit avant la fin du cursus et que je ne remplis pas les critères de reconduction des allocations.
Et quelle formation… programme pédagogique inadapté, aucun support de cours, cours magistraux éloignées des réalités du travail, technologies obsolètes (j’étudie l’informatique, un domaine où se tenir à la page est vital), plaintes et suggestions ignorées, dépression générale de la promotion, hiérarchie tyrannique abusant de son autorité et de la déflection, bien trop occupée à s’occuper de sa promotion et de ses accointances dans le monde politique… tout en empochant les financements européens et régionaux. J’ai dû refuser un poste dans une bonne entreprise, tant ma formation est médiocre.
Je vis désormais dans la confusion et l’inquiétude. Je reprends les antidépresseurs que j’étais si fier d’avoir arrêté.
Et je n’ai aucun espoir. Trop pauvre pour vivre décemment, trop riche pour être aidé. Tout ça dans cet abominable climat de culpabilisation des chômeurs et des pauvres, de division sociale et médiatique soigneusement orchestrée par nos dirigeants. La France n’est pas un beau pays. La France est la ruine hypocrite d’une utopie sociale bafouée, comme nous tous le sommes. »

2 thoughts on “J’ai travaillé pendant 6 ans dans un hôtel

  1. Ah, ton histoire me fout bien les boules… Empêcher quelqu’un d’obtenir sa rupture conventionnelle pour rebondir, c’est d’une cruauté sans nom. Et comme tu le dis toi-même, ces gens-là ont de l’argent (à 95% ils sont nés dans le fric, le fric s’hérite comme dans les temps féodaux), ils peuvent réaliser tous les projets qu’ils veulent comme bon leur semble et j’imagine que maintenir dans la merde le gars lambda qui n’a pas eu la chance d’être un fils à papa né dans une bonne famille de bourges, ça leur procure des sensations jouissives. J’ai travaillé trois ans dans la restauration, donc je sais de quoi tu parles.
    J’espère que tu rebondiras malgré les bâtons dans les roues de tes ex-employeurs et du Pôle Emploi… Pour info, parfois, on s’en sort mieux avec le RSA et la prime d’activité si tu te trouves un petit boulot à mi-temps. Si bien sûr tu peux postuler pour le RSA. Sinon, fin de droits signifie que tu toucheras l’ASS de la part du Pôle Emploi, donc essaie de voir si tu n’auras pas quand même le droit à la prime d’activité avec l’ASS juste en faisant un p’tit boulot à temps partiel. Tu seras plus heureux et serein (et plus riche !) qu’en travaillant à plein temps pour trois francs six sous, crois-moi ! Renseigne-toi, il y a forcément des aides auxquelles tu as droit. Ça te permettra de te reconstruire. Bonne chance et ne lâche rien.

  2. Un cas d’école…c tellement ça! Vision juste des violences professionnelles et institutionnelles plus conclusion hélas clairvoyante sur l’état du « contrat social » français. Merci pour ton témoignage je suis comme toi: sans espoir mais pas résigné; en fait on est beaucoup comme ça…

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