En tant qu’internes, nous sommes plusieurs à être traités littéralement comme de la merde.

Je suis une étudiante en Médecine venant d’un milieu pauvre, j’ai pourtant réussi toutes mes années sans le moindre soucis. Je me suis investie dans de nombreux projets parallèles à mes études et très prenants: bénévolat, créations artistiques multiples, organisations d’événements caritatifs, représentation étudiante, etc. Ceci afin de « prouver » également que je méritais ma bourse d’étude ou les aides sociales que j’ai pu recevoir pour me permettre d’étudier, car je me sens redevable envers la société et que c’est un peu la manière dont on nous présente l’aide que nous pouvons recevoir de certains organismes sociaux.

Ces dernières années, mon moral et ma motivation ont été mis à rude épreuve mais j’ai continué à donner une énergie phénoménale à travailler car « il faut le faire ». En plus de nos études à proprement parler (cours/TP/examens écrits/oraux/TFE/concurrence pour les spécialisations/…), nous sommes la main d’oeuvre, je cite, « taillable et corvéable à merci » de l’hôpital.
Bien entendu, tous les maîtres de stages, post-gradués, chefs de services ou autres ne sont pas tous pareils -gardez ceci en tête en me lisant- mais beaucoup de personnes que je connais présentent les mêmes signes d’appels que j’ai moi même présentés les nombreux mois derniers.

En stage, obligatoire, il m’est arrivé de travailler 74h par semaine dans un contexte non seulement émotionnellement difficile ( on s’occupe quand même d’êtres humains dans des conditions parfois extrêmement compliquées) mais également physiquement difficile. En tant qu’internes, nous sommes plusieurs à être traités littéralement comme de la merde. Nous n’avons pas de nom, nous sommes l' »interne », nous faisons le travail que certains ne veulent pas faire, nous portons parfois les affaires que certains ne veulent pas porter, nous amenons le café, etc. On parle de nous de manière négative alors que nous sommes juste derrière, on rigole de nous, on nous demande des tâches ingrates, on ne nous accorde parfois le droit de dormir/manger/parler qu’à certaines conditions. Les patients nous regardent même parfois comme des pariats alors que, me concernant, 1 seule année académique me sépare du diplôme de Médecin.
Il y a une certaine culture du  » ça nous est tous arrivé alors c’est normal que ça t’arrive » qui règne dans les hôpitaux alors que certains comportements que nous essuyons sont tout simplement de l’ordre du harcèlement et complètement indépendants de nos compétences.
Le fait pour certains « supérieurs » d’avoir été traités comme une sous-personne lors des études n’est pas une raison pour faire subir la même chose à quelqu’un d’autre.
Le système hospitalier qui existe et le fonctionnement interne de certains hôpitaux universitaires m’ont vite révoltée et indignée mais nous n’avons pas le choix.
Nous avons l’obligation d’effectuer un nombre x de gardes. Dans quelques services, nous devons parfois effectuer un travail qui ne sera pas vérifié par l’équipe soignante, mettant ainsi peut être dans un certain danger un patient, et si quelque chose se passe mal, nous sommes tenus responsables car nous sommes les moins  » gradés » et on nous engueule pour la moindre raison. Là où nous sommes censés être présents pour apprendre des autres, nous sommes maintenant présents pour travailler sans toujours avoir l’Apprentissage, pourtant nécessaire, ou même un feedback sur notre travail, ceci étant pourtant une étape cruciale dans le processus d’apprentissage par les stages. Et concernant le travail à proprement parler, deux extrêmes existent et sont assez prépondérants:
1) On nous coltine tout sur le dos en nous laissant seuls dans le service quand tous les PG/chefs opèrent. Nous sommes en 5/6ème année de Médecine, seuls dans le service avec des patients qui sortent parfois de chirurgie lourde. Certains ont été confrontés à des situations extrêmement difficiles où on les a tenus responsables d’une thrombophlébite chez un patient en post-pontage coronarien car l’interne de 5è ou 6è année n’aurait pas donné suffisamment d’un médicament. Hors, l’étudiant ne peut signer d’ordonnance, ce qui implique que dans certains services, on oblige des internes non formés à prendre des décisions médicales car ils sont seuls et ne sont pas encadrés.
2) On nous fait faire de la paperasserie, on ne nous apprends rien et on nous laisse pourrir dans notre coin en attendant qu’on apprenne par nous mêmes. Nous retranscrivons parfois des feuilles papiers sur ordinateur, nous remplissons des cases dans des fichiers sans avoir de feedback, on ausculte les patients seuls et nous n’avons pas toujours de retour sur nos conclusions.

Lors de mon premier jour de stage en Pédiatrie il y a quelques mois,
une Doctoresse est venue nous voir pour nous expliquer clairement que nous devrions nous débrouiller pour savoir comment le logiciel des urgences fonctionnait en demandant au précédent à chaque fois car elle n’allait pas perdre son temps à 16h à nous expliquer comme ça fonctionne ou à répondre à nos questions (alors que nous sommes en stage de 8 à 17h dans un autre service avec des obligations avant de devoir descendre à la garde), nous ne devons pas ennuyer le personnel soignant avec nos questions mais voir comment le précédent a fait… De plus, ce n’est pas tant à eux de nous former mais à nous de montrer qu’on veut être formés (en gros) pour espérer qu’ils nous apprennent deux-trois trucs alors qu’en fait la majeure partie du temps, ce n’est pas tant la personne qui nous apprends quoi que ce soit mais les bouquins, les cas ou les sites web.
Voici comment certains de vos Médecins sont parfois formés lors de leurs 7 premières années d’études.

Après des mois entiers à perdre du poids, à faire des malaises, à tomber sérieusement malade à répétition avec un système immunitaire qui ne me défendait plus contre les différents germes avec lesquels j’étais en contact à l’hôpital, après de nombreuses crises d’angoisses, d’insomnies pour travailler, de journée à ne pas pouvoir m’alimenter correctement pour devoir effectuer le travail dont je ne devais pas être responsable, quelque part, ou à ne pouvoir tout simplement faire les courses pour faute de temps/argent/force, j’ai fini par faire -pourtant en étant encore étudiante et à 23 ans- un burn out sévère avec épuisement physique et mental.

Il faut bien comprendre que le burn out ne survient pas chez les personnes qui sont les moins investies et les plus passives, bien au contraire, et que ces phénomènes de maladies liées au travail ne sont que le symptôme d’un système complètement défaillant qui remplace l’être humain par un automate en cherchant la rentabilité, l’efficacité au détriment de l’apprentissage, de la formation, de l’humanité et du respect de chacun.

Le projet de loi contre lequel vous vous battez ne va servir qu’à renforcer ces phénomènes et j’espère que la voix du peuple sera entendue et que la raison aura le dernier mot. Le travail ne doit pas nous définir mais nous épanouir. Ce n’est pas le concept actuel de travail qui doit être au centre de notre société du 21ème siècle.

Malgré tout, je suis une battante, je suis consciente des caractéristiques de mon fonctionnement qui ont également participé à en arriver au burn out mais je suis également consciente des limites de notre société du travail qui ne font que pousser les personnes dans leurs retranchements en ne les considérant pas comme elles devraient être considérées. Je ne vais donc rien abandonner, prendre le temps nécessaire pour soigner mon corps et mon esprit, terminer ces études et entamer des études en Philosophie par la suite. Mais je terminerai ces études en faisant respecter les limites de la connerie et ce, même si ça me coûte des points en moins, des bâtons dans les roues de certains académiques ou encore de vives critiques. On vaut mieux que ça.

2 thoughts on “En tant qu’internes, nous sommes plusieurs à être traités littéralement comme de la merde.

  1. Infirmière depuis de nombreuses années j’ai vu passer un grand nombre d’internes. Ce que je constate c’est que ce rôle s’est beaucoup féminisé au fil du temps. Une bonne chose me dirai vous. Oui mais non ! Car malheureusement toutes les professions qui se feminisent sont sanctionnées par la précarité. Je lis les nombreux témoignages du site et j’arrive à un autre constat: unissons-nous au delà de nos postures sociales et résistons ensemble à l’adversité qui ne tient que par le seul fait de nos divisions. L’hôpital est gravement malade, les soignants n’en peuvent plus.

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