Aujourd’hui je m’apprête à quitter l’entreprise publique dans laquelle je travaille comme auxiliaire de soins depuis 15ans.

Aujourd’hui je m’apprête à quitter l’entreprise publique dans laquelle je travaille comme auxiliaire de soins depuis 15ans. Je quitte mon univers, je quitte mes collègues, je quitte cette vie et je souffre.

Je me sens comme les ouvriers des usines qui ont passés 30 ans de leur vie dans « leur usine ». Je me sens une ouvrière du soin, une ouvrière de la relation. Je travaille avec mes mains, avec mon cœur et avec ma tête.
Contrairement aux ouvriers des usines , mon , entreprise ne ferme pas, au contraire elle croit.
Et c’est moi qui choisit de partir. Enfin, si on peut appeler ça un choix, dans la mesure où je pars pour sauver ma peau.
Pourtant, d’après la directrice et le président, nous sommes des privilégiées parce que dans les structures privées c’est bien pire.
C’est dramatique ce qu’il se passe en ce moment, il y a un fossé énorme entre les responsables de toutes ces structures publiques ou privées et les salariés, les ouvrières du service à la personne.

Aujourd’hui je pleure, j’ai mal parce que je me sens totalement impuissante à changer « ce monde »,à venir en aide à mes collègues…
Il y a encore 10 ans, j’étais fière de travailler dans cette « boite » fière de travailler dans le public et maintenant j’ai honte.
Que s’est-il passé ?
Nous sommes devenues des laveuses, des outils et les bénéficiaires, les vieux, les personnes handicapées sont un marché, il faut en rentrer le plus possibles sans que ça coûte trop cher.
Il faut que ça rapporte.
Pour nos supérieurs hiérarchique et pour la plupart des élus, nous lavons des gens. Peu importe comment, peu importe qui, il faut qu’on les fassent.

Je pleure parce que j’ai perdue mes illusions, ma foie au service public et parce que comme tout le monde j’ai besoin de me sentir considérée, importante, utile et voire nécessaire à la société et j’ai besoin qu’on me le dise.

Je pars parce que je refuse de me laisser considérée comme quelqu’un qui lave et manipule des corps et je refuse que l’on considère les personnes comme des corps vivants mais inutiles qui ne peuvent que recevoir.
Mes chefs sont complètement coupés de la réalité, de la vie quotidienne de toutes ces personnes
ils se croient importants parce qu’ils dirigent une grosse structure.(beaucoup de bénéficiaires, beaucoup d’agents, beaucoup de voitures de services…)
Quelle horreur que de se considérer uniquement par rapport à ce que l’on possède et non à ce que l’on crée, ce que l’on est.
Ils ne voient pas que toutes ces personnes âgées et handicapées nous permettent à tous d’exister, que c’est le travail des petites mains qui fait la réputation de la boite .

Je suis une petite main, une qui a pas fait d’études et je suis fière de moi, je suis fière de moi parce que je me sens utile et importante quand je prends soin des autres.
Mes actes ne sont pas anodins comme on veut nous le faire croire. Oh! Non , ils sont d’une importance capitale.
Mes mains touchent, offrent un appui, une présence,sont en contact avec quelqu’un qui en retour m’accorde sa confiance, me permet d’être là.
Mes yeux voient et surtout regardent une personne qui souvent accepte mal son corps vieilli et ou déformé et à mon tour je suis vue, regardée, et nous nous sentons exister ensemble.
Mes oreilles écoutent et accueillent la parole et permet quelque fois à certains d’exprimer leur peurs,leur joies, leurs peines, de dire qui ils sont, d’où ils viennent et nous échangeons sur la vie d’avant et d’aujourd’hui, nous nous relions.

Oh! oui je me sens exister quand je travaille, tous mes sens son en éveil, je suis utile, importante et c’est grâce à toutes ces personnes qui font appel à notre savoir-faire et notre savoir-être que j’existe, que nous existons, et que ces entreprises d’aide à la personne existent.
Et même si je pars je me sens solidaire de toutes ces petites mains et fière d’en faire partie. c’est mon témoignage merci
je me suis dirigé vers la boucherie. Là j’ai cherché du travail seulement une journée… Mais si la situation que j’ai vécu est courante alors je comprend que ces métiers aient autant de mal à recruter.

Alors je voulais passer mon CAP le plus vite afin d’accéder rapidement au BP. Avec mon BEP déjà en poche, j’avais moyen de faire le CAP en 1 an, étant dispensé des matières générales. Donc sous ce prétexte d’avoir une formation plus courte et donc, plus concentrée, mon patron en a profité pour me faire travailler pas moins de 46h/semaine, le lundi de 12h à 19h, les mardi/mercredi/jeudi/vendredi de 7h à 12h30 puis 15h30 à 18h et le samedi de 6h à 13h… Tout ça pour 530€/mois. De telles conditions viennent à surpasser le stakhanovisme pour virer à l’entubage profond en règle.

Alors pour certains je vois la réflexion « oui mais cela t’as permis d’apprendre plus vite et de faire ton CAP en 1an)… sauf que là je dois parler de mes tâches. Grosso modo le matin j’effectuais la mise en vitrine des produits, ensuite aide à la préparations des charcuteries, entretien des locaux, vaisselles, préparation des saucisses… par contre tout ce qui avait attrait à la préparation de la viande… ça c’était entre deux. Résultat à la fin de l’année je peinais encore à désosser une cuisse de boeuf. Après je dois aussi avoir l’honnêteté d’avouer que les conditions de travail et ma précarité quotidienne ont sans doute contribué à me désintéresser de mon travail et ainsi à peiner davantage dans mon apprentissage… malgré mon CAP en poche à l’issu, je dois ce dernier davantage à un formidable coup du hasard qu’à mon habileté.
Mais je dois aussi rappeler mes conditions de vie à côté
Comme je l’ai dis, je ne gagnais que 530€/ mois. Pour une raison inconnue, je ne touchais pas d’APL (il y en a une, surement mais à ce jour je ne la connais pas), j’avais en revanche le droit, exceptionnellement à un soutien financier de mes parents de l’ordre de 100€ une fois tout les deux mois… ces derniers ne pouvaient guère faire plus connaissant eux même des difficultés financières. Mon loyer était de 300€/mois, mes charges fixes (électricité + gaz) en moyenne 80€/mois… A cette époque, autant dire que je n’avais pas d’auto, pas de mutuelle, pas internet… enfin bref j’évitais logiquement de me retrouver avec des charges fixes pouvant plomber davantage mon budget. J’avais les bons mois 250€ pour manger, m’habiller et palier aux autres besoins quotidiens… enfin les bons mois, c’était quand je touchais les 100€ de mes parents, sinon pour les mauvais mois, faites le calcul il est très simple…

Donc autant dire que lorsque vous peinez à subsister, manger parfois seulement 1 repas/jour voir certains jours, aucun… et bien vous dire que pour avoir ce si peu vous devez travailler 46h/semaine; c’est loin d’être le top pour votre santé mentale. On fini par s’isoler, se couper de ses proches, de ses amis et même à envisager le pire… oui à 19ans j’étais suicidaire, ne tenant que grâce au soutien de rares personnes qui sont parvenues à rester dans mon entourage. C’était pour eux que je continuais de me lever le matin pour faire un travail que je détestais et ce pour une paye minable.

J’étais jeune, méconnaissant le droit du travail, isolé, de bonne volonté sur mes débuts donc facilement exploitable par un employeur. Mais comme quoi, si le code du travail est si contraignant, comment expliquer que sans avoir besoin de le dérèglementer, certains savent déjà comment s’y soustraire ? Et ce au détriment de la vie de jeune qui je l’espère comprendront qu’ils valent mieux que ça.

2 thoughts on “Aujourd’hui je m’apprête à quitter l’entreprise publique dans laquelle je travaille comme auxiliaire de soins depuis 15ans.

  1. Tout à fait d’accord avec Cécilu.

    Même si ce témoignage en deux couches semblant se superposer ne manque à aucun moment d’intérêt, on peut effectivement bien ressentir une étrange rupture juste après : « je comprend que ces métiers aient autant de mal à recruter. »

    En tous les cas, au-delà de la forme texte, merci à l’auteur de nous avoir fait partager cette tranche de vie éloquente.

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