Je veux pas parler de précarité. La précarité, je l’ai choisie

Je n’ai pas de caméra, alors je vous fais une lettre, comme à l’époque où on pouvait encore tirer la gueule au boulot.
Je veux pas parler de précarité. La précarité, je l’ai choisie. J’ai pas envie de sécurité, j’ai pas envie d’être propriétaire, j’ai pas besoin de voiture ou d’écran plat. Ce que je veux, c’est quatre jours par semaine pour faire autre chose que du PIB. De la musique, des histoires, des rencontres, de la cuisine, du sport, de la politique. Une vie de citoyen équilibré, quoi. Alors j’ai fait des études longues, passionnantes et sans aucune débouchée. J’ai assumé à la sortie, comme tout le monde : petits boulots, petits revenus, un an sur le canapé des copains avant de trouver une agence qui accepte mon dossier. De job en job, de smic à mi-temps en smic à mi-temps, j’ai fini par trouver une perle rare : une place d’ouvreur dans un cinéma de quartier. Une petite équipe, une famille, des gens passionnés, et même, parfois, on y passe de bons films. Des gens qui se moquent des rapports hiérarchiques, des sourires commerciaux ou des T-shirt de fonction, qui se tutoient, qui s’entraident et boivent des verres ensemble. Ouvreur, c’est un vieux mot : maintenant on dit « agent polyvalent ». En soi, c’est pas passionnant. Tenir la caisse, déchirer les billets, faire les salles, ramasser les canettes… Au delà de 300 personnes dans la soirée, on devient vite un robot. Beaucoup de gens vous traitent comme tel. Ils ne veulent pas vous voir comme une personne, qui, en l’occurrence, travaille pour 754 euros par mois, pour payer son loyer de 683 euros. Mais, dans cette équipe, on s’est bien marré. On débattait sur les films avec les spectateurs, on s’échangeait des livres avec eux, on les accueillait dans notre cercle complice. On leur inventait des blagues, à la caisse, ils étaient toujours friands. Bien sûr, je ferais pas ça 35 heures, mais comme j’ai pas besoin d’un smic entier j’étais tout à fait content.
[…]  Alors un jour on m’a proposé un CDI et je suis allé au siège pour un entretien avec le DRH. Il m’a fait attendre un quart d’heure et son assistant l’a remplacé. Un type de mon âge, souriant. Il m’a demandé mon CV. Ça faisait deux ans que je travaillais dans ce cinéma, j’en étais à 18 CDD d’affilé, espacés de la période légale de 10 jours. Le CV, j’avoue que je n’y avais pas pensé.  » C’est pas grave, il me fait, vous avez fait quoi comme études ? Les Beaux-art ? Et vous aimez le cinéma ! Ah ! vous savez, moi aussi, j’ai fait musicologie à la fac, on aime tous le cinéma, c’est très bien, mais ici c’est pas ce qu’on vous demande, ici, on est un commerce. Oui, bien sûr, je sais, vous avez vos idées, j’ai les miennes, c’est pas la question. Quand j’étais gosse mon père ne m’aurait jamais acheté un pop-corn, c’était pas ça pour lui le cinéma ! Et, très bien, je respecte, mais les temps ont changé, maintenant le cinéma c’est des cartes UGC et les films c’est pour vendre du pop-corn. Ce que je vous demande, ça n’est pas de la vente forcée ! C’est de proposer, voilà ! Un client arrive à la caisse, il prend son film, automatiquement vous lui proposez : vous savez que si vous achetez un grand pop-corn vous avez une formule boisson pour deux euros de plus ? Vous êtes à son service, ne l’oubliez pas ! Faites-vous plaisir, faites des défis ! Entre collègues : tiens, allez, je suis sûr qu’on peut vendre trois cocas de plus qu’à la séance précédente !… Le soir, quand vous rangez la confiserie, vous restez un peu pour faire le point ? Regarder les chiffres, les évolutions, réfléchir aux techniques qui n’ont pas marché, à celles à inventer, c’est excitant, non ?! Votre responsable, elle vous parle de cela ?… »
Il m’a trouvé nerveux, timide, pas à l’aise. Moi qui peux faire patienter deux files de cinquante personnes sous la pluie ou faire rire une salle entière sur un bon mot pendant une panne de projection, qui gère une folle avec une serpe en servant un ticket à Eva Green ou qui me fait offrir du champagne par ceux que j’engueule quand ils téléphonent dans le hall, eh bien, là, j’étais tout à fait impuissant. Moi je veux bien essuyer les crachas sur la moquette des salles, répéter mille fois le même geste pendant dix heures, expliquer patiemment aux propriétaires parisiens qu’on a supprimé le tarif senior ( car il n’a plus d’intérêt commercial ), ou jouer les assistante sociale pour tous ceux qui confondent ma caisse avec une tribune à leur ego, je veux bien faire tout cela pour gagner à peine plus que le prix de mon loyer. Mais me demander de mentir, de m’asseoir sur mes valeurs, sous prétexte que « vous savez, tout est devenu un commerce » c’est la chose la plus désarmante de mon expérience du travail. Oh, ce n’était pas la première fois. Le problème c’est qu’il n’y a plus nul part où aller pour qui refuse de mentir aux autres. Je dois avoir une cinquantaine de CDD derrière moi, dans les musées, dans les boutiques, dans les librairies, dans les théâtres, dans les épiceries etc… ce ciné, c’était le seul endroit où j’avais le droit de tirer la gueule quand ça va mal ou de parler honnêtement à un client, la seule fois où je n’avais pas honte de ce qu’on attendait de moi. Depuis, je suis parti, et cette année ils mettent des caisses automatiques.

4 thoughts on “Je veux pas parler de précarité. La précarité, je l’ai choisie

Laisser un commentaire