Aujourd’hui, ça va faire dix ans que je suis CPE en ZEP

Notre génération n’a connu que ça, le patron superpuissant.

Mon arrivée dans le monde du travail a coincidé avec la disparition progressive des syndicats dans les grosses boîtes, notamment la grande distribution. Une année, j’ai bossé dans un supermarché à X , et j’ai été étonné de voir qu’il y avait une équipe de syndiqués CGT assez jeune, qui faisait que les salariés n’était pas complètement soumis, qu’ils gardaient une petite part de dignité.

Avant ça, caissier à dans un autre supermarché, j’ai failli me faire virer parce que je repassais pas assez ma chemise d' »hôte de caisse ». On pointait juste à côté des caisses, et il fallait marcher 10 minutes pour accéder à la salle de pause et aux vestiaires. Une semaine, il fallait mettre des vêtements ridicules car c’était la fête des fruits et légumes. Des gens habillés en aubergines et autres brocolis se baladaient dans le magasin, et il fallait que tout le monde adhère. J’ai gardé ma place de peu…

En tant qu’étudiant salarié, on était regardé de travers par les gens qui étaient là depuis des années. On ne comprenanit même pas leur dégoût, leur ras-le-bol. On faisait le boulot mieux qu’eux, sans rechigner, et ça foutait une ambiance de merde entre nous, à de rares exceptions près.

Aujourd’hui, ça va faire dix ans que je suis CPE en ZEP. J’ai eu vaguement l’espoir que dans le service public, le syndicalisme soit plus fort, le rapport de force plus visible et mieux accepté. Mais je me suis vite rendu compte que d’une part, la culture managériale a largement diffusé du privé vers le public, et que la nouvelle génération d’enseignants qui arrivent est très formatée sur le mode : « que demande le peuple ? », sans culture de lutte, en pensant qu’on a pas trop à se plaindre. Les profs sont en grande partie issus de la classe moyenne supérieure, qui n’a pas encore trop eu à souffrir de déclassement. Ils partent encore en vacances, leurs parents ont souvent une maison de campagne… Et puis je pense que le 11 septembre et le terrorisme n’ont rien arrangé, pour le dire comme ça.

Résultat : des rapports hiérarchiques totalement infantilisant avec les supérieurs, direction et inspection. J’ai décidé de ne pas fermer ma gueule pendant 3 ans, et je le paye encore. Et maintenant, j’y réfléchis à plusieurs fois avant de l’ouvrir.

Le pire, c’est que j’ai moi même intégré, dans ma chair, les idées de l’ennemi. Je me dis qu’il y a déjà beaucoup de moyens dans l’éducation, que les jeunes ne savent pas en profiter… Mais quand à 14 ans on commence à te parler de CAP chauffagiste, comment veux-tu avoir envie de te motiver ? Quand tu es promis à un avenir dans lequel tu vas te faire bouffer la vie par le boulot comme tes parents se sont fait bouffer la leur, tu essaies de profiter des derniers moments de liberté qu’il te reste, et tu fous le bordel en classe, c’est toujours ça de gagner sur le système… Pas très malin, mais tellement humain…

Attention, je ne demande pas à ce que la loi El machin chose soit retirée, je souhaite que le système s’arrête, qu’on puisse réfléchir 5 minutes à ce qu’on veut faire. Il n’y a que comme ça que les gens qui ne se parlent plus recommenceront à se parler, et qu’on aura peut-être la possibilité de faire émerger deux trois idées pas trop pourries. Même si tout rentre dans l’ordre après, au moins les puissants se seront rappelés qu’il y a des limites, et puis une révolution marque quand même les esprits. Ça donne aux génération suivantes l’espoir que ça peut encore arriver, et c’est pas rien.

Autant le dire, je n’attend pas grand chose d’onvautmieuxqueça. Je crois entendre à nouveau les jeunes des manifs contre le CPE qui disaient : on veut travailler. Moi je veux a minima le socialisme ou un truc dans le genre. Que le travail de chacun participe directement au bien commun. J’ai pas de solution toute faite. Mais déjà, arrêter les conneries 5 minutes et réfléchir, ça me paraît un minimum. Qui sait ce qui peut en émerger…

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