Je suis orthophoniste,fonctionnaire dans un service de pédopsychiatrie.

Bonjour,je m’appelle ***, j’ai 26 ans et je suis orthophoniste,fonctionnaire dans un service de pédopsychiatrie. Je voudrais témoigner de ce que j’ai vécu dans le monde du travail, mais aussi de ce que j’ai vu autour de moi. Pour ma part je jouis d’un certain nombre de privilèges :je suis blanche,je suis hétéro et cisgenre, je colle à peu près aux canons de la féminité actuels, je ne suis pas vraiment prolétaire et j’ai la chance de faire le métier qui me fait rêver depuis mes 7 ans. Mais…

Ça commence lors de mon premier stage,à 19 ans donc. Le directeur de l’école qui m’accueille m’invite à déjeuner et je crois naïvement que c’est pour me présenter mes collègues. Mais non en fait cet homme d’une soixantaine d’année disserte sur ma grande maturité et notre proximité idéologique tout en essayant de me prendre la main. Le fait que je le repousse et que je lui dise que ça n’arriverait jamais ne l’a pas empêché de poser ses sales pattes sur mes hanches toute l’année quand je le croisais. J’avais besoin de valider mon année,pas le courage de chercher un autre stage et puis on m’a appris à ne pas faire de scandale inutilement donc… Impunité pour lui qui doit encore penser que son comportement est normal.

Après j’ai fait des petits boulots pour payer une partie de mes études parce que mes parents ne roulent pas sur l’or.

Par exemple j’ai fait des baby-sitting payés en chèque emploi service : mes employeurs comptabilisaient mon temps de travail au quart d’heure près,sûrement pour éviter de me donner 10 euros de trop en fin de mois. J’ignorais à l’époque que c’était illégal mais franchement si je l’avais su ça n’aurait rien changé,ils s’étaient déjà séparés d’une baby-sitter qui « négociait trop sur son salaire ».

Plus tard j’ai été vendeuse dans une boutique de costumes pour hommes. Lors de mon premier jour mon patron m’explique qu’il n’y a pas de toilettes dans sa boutique et rigole « pour une fille ça va pas être facile » haha.

Entre deux commentaires racistes sur les clients il adorait leur dire à mon sujet « Elle n’est pas à vendre avec le costume hein » et aussi faire des blagues graveleuses quand je devais m’agenouiller pour faire des ourlets. J’avais vraiment besoin d’argent,et je me disais qu’il fallait tenir bon,mais je remerciait le ciel tous les jours que ce ne soit pas ma vie pour toujours. Sauf qu’il y a tellement de gens qui n’ont pas d’autres choix pour subsister…

Ça a empiré quand il a décidé que j ‘allais prendre la place de son autre employé H. ,parce qu’  « une fille ça fait mieux vendre »,que l’autre employé était antillais et que comme vous l’aurez compris notre patron lui était raciste.

Seul problème : H.était en CDI. Mais notre patron a simplement dit « Il va falloir qu’il parte de lui-même ». Il l’a harcelé pendant plusieurs mois (remarques racistes,tâches impossibles ou inutiles,dénigrement systématique de son travail…), le plus souvent en mon absence. Mais il arrivait quand même que mon patron me raconte ce qu’il lui faisait subir et tout ce que je trouvais à répondre c’est « Mais vous savez que c’est interdit et puis que c’est mal ? », ça le faisait rire bien évidemment, impunité quand tu nous tient ! Je m’en veux encore parce que je n’ai rien fait de tangible pour le défendre,et que je n’avais aucun besoin de ce travail sur le long terme contrairement à Henri, ce que j’avais dit à notre patron d’ailleurs.

J’adore quand des patrons qui sont du bon côté du manche viennent t’expliquer que le CDI est un contrat infiniment trop protecteur pour les employés. Heureusement pour moi j’ai obtenu mon diplôme et j’ai pu échapper à cette ambiance violence et puante.

Aujourd’hui je fais le métier de mes rêves,et je suis fonctionnaire donc privilégiée au yeux de beaucoup de personnes. Mais mon diplôme d’état de niveau M2 ( bac+5 ) est reconnu à bac +2 par mon cher employeur qui se trouve être l’état. Alors je ne me plains pas ,je gagne 1500 euros par mois,et j’ai bien conscience que beaucoup de gens ont des boulots bien plus difficiles que le mien pour des salaires bien moins importants. Mais ce que je constate c’est que quand j’évoque mon salaire avec des personnes qui ont mon niveau d ‘étude et travaillent dans le privé,ben ils pensent que c’est une blague tellement ce salaire leur semble ridicule.

Sinon les joies de notre système de protection des travailleurs je les ais vraiment découvertes grâce à mon fiancé.

Il a arrêté les études avant le brevet,et a travaillé en apprentissage dans le déménagement à partir de 16 ans. Cela va vous surprendre mais les entreprises de déménagement ne respectent pas forcément les limites des charges que peut porter un jeune de moins de 18 ans. Il s’est donc ruiné le dos et a dû arrêter son CAP avant la fin. Mais sinon c’est bien les apprentis faut les faire bosser plus ces feignasses (bisou @loi travail).

Bref quand je l’ai rencontré,il travaillait dans un bar de mon quartier,ambiance familiale très sympa,et ses patrons lui louaient un appartement depuis que sa mère l’avait mis à la porte de chez lui. Ca sonne comme une belle histoire d’entraide voire de charité non ?

Oui,oui,sauf que pour un contrat de 35h (au smic donc 1100 euros par mois) il travaillait en moyenne 50 heures par semaine,et que le loyer qu’il leur payait c’était 800 euros par mois pour un studio hors de Paris. Je vous laisse faire le calcul.

Ses heures supplémentaires n’étaient pas rémunérées parce que généralement non reconnues comme telles par ses patrons,qui lui disaient « mais tu comprends on est une équipe et nous aussi on travaille dur »(oui les gars mais vous vous récupérez le bénéfice de votre travail),ou alors qui lui disaient que s’il avait besoin de plus de temps pour faire son travail c’est parce qu’il était trop lent.

Il finissait souvent après l’heure des derniers métros,et ils ont été très blessés de son attitude quand il leur a demandé de payer son taxi pour rentrer chez lui. Alors tant qu’il n’avait pas de scooter il rentrait chez lui à pied dans ces cas là. 1 heure à pied après un service debout pendant 6 heures ça use,ça use…

Je suis arrivée dans sa vie pleine de certitudes et d’idéaux. Je lui ai expliqué qu’il devait se battre,ne pas se laisser faire,blablabla,et j’ai même parlé avec ses patrons que je connaissais bien. Le seul effet de tout ça c’est qu’il s’est entendu dire « Tu étais quand même moins chiant quand tu n’avais pas de copine . ». C’est vrai que c’est plus facile d’exploiter quelqu’un qui n’a pas de vie privée à défendre et qui n’a personne pour le soutenir. Si seulement tous les travailleurs étaient seuls,sans famille,sans amour et sans amis la vie serait quand même plus simple pour tout le monde.

Je me suis pris une grosse claque quand j’ai compris que tous mes beaux discours et mes certitudes c’était mignon,mais que moi j’avais une formation qui m’offrait beaucoup d’opportunité et dans le pire des cas des parents pour assurer derrière. Alors que lui sa force de travail c’est tout ce qu’il avait pour survivre,et que ces personnes étaient non seulement ses patrons,mais aussi ses propriétaire,et ambiance familiale oblige un peu des parents de substitution aussi. Tout de suite la gueule du rapport de force n’est pas très favorable alors la négociation c’est plus une blague qu’autre chose. (bisou @loi travail et ton hitoire de négociation au cas par cas des heures supplémentaires)

Je vous passe les détails mais quand ça a commencé à se gâter ils ont fait en sorte de le pousser à bout pour qu’il démissionne. Et oui il était en CDI,ce fameux CDI qui protège trop les employés. Heureusement que la loi travail va y mettre bon ordre.

Après une période sans emploi il a trouvé un travail dans une grande chaîne de cinéma,ce travail lui plaisait et il avait des retours positifs de ses employeurs. Mais…

Il était en CDD,et j’ai découvert à cette occasion que dans certains cas(si tu remplace quelqu’un ou en cas de surcroît d’activité) tu peux accumuler des CDD de courte durée à volonté avec une période de carence par ci par là. Tu peux te syndiquer pour mieux connaître et défendre tes droits mais dans ce cas ton contrat risque fort de ne pas être renouvelé. Tu peux essayer de prendre des vacances mais quand tu reviens ils auront pris quelqu’un d’autre à ta place. Résultat pour lui (et par extensions pour moi) : un an et demi sans repos de plus de 3 jours en dehors des périodes de carence . Jusqu’au jour où ses responsables lui ont dit « on est très contents de ton travail mais la personne que tu remplace va bientôt revenir,et on pense que c’est mieux pour toi de partir dès maintenant pour que tu ne t’attache pas trop à ton poste ». Ce qui ne les empêche pas d’embaucher toujours plus de CDD,de ne proposer des CDI qu’en temps partiels,et de faire beaucoup de bénéfices d’ailleurs (bisous chère chaîne de cinoches)

Je vous épargne les parents de mes patients : celui qui est sans-papiers et qui travaillait dans le bâtiment ,qui s’est blessé gravement sur son lieu de travail mais n’a le droit à rien parce que non déclaré ; celle qui travaille dans la restauration une centaine d’heure par semaine,et dont le patron refuse qu’elle prennent des congés pour accompagner ses enfants à leurs soins à l’hôpital ; et tous ceux qui se tuent à la tâche pour faire survivre leur famille et qui s’entendent partout traités d’assistés,de poids pour la France ou encore de mauvais parents parce qu’ils ne peuvent matériellement pas être là pour coucher leurs enfants le soir.

Alors oui le monde du travail en France est déjà d’une violence et d’une inhumanité sans nom,bien sûr qu’#OnVautMieuxQueCa . Mais je suis terrorisée à l’idée que nos enfants devront affronter encore plus de violence patronale et de précarité si cette « Loi travail » scélérate voit le jour.

Et si je pouvais parler à François Hollande j’aimerais bien lui dire « Je ne vous ai pas vraiment cru quand vous disiez que votre ennemi c’était la finance. Mais je ne pensais quand même pas que votre ennemi c’était nous. »

2 thoughts on “Je suis orthophoniste,fonctionnaire dans un service de pédopsychiatrie.

  1. chère Mademoiselle,
    Je suis évidemment émue par votre témoignage! J’ai plus de 50 ans et j’ai l’impression d’avoir vécue cela depuis le début de mon entrée sur le « marché du travail », il y a 35 ans!! Ce n’est pas qu’une question de politique et de lois de nos politiciens. Je ne suis pas très politisée, pas syndiquée, j’ai des opinions qui n’ont pas variées depuis l’adolescence. Je m’intéresse à l’humain, comme vous dans votre métier. Le principal problème de l’homme c’est l’homme: cela va être « bateau » mais je pense que c’est individuel et collectif, manque d’éducation, manque de civisme, manque de contrôle, manque de motivation des politiques pour faire changer les mentalités et faire appliquer les lois sur les discriminations, lois sur le travail…etc
    Bref je n’ai pas baissé les bras, tous les matins je pense que c’est un jour nouveau, qu’il y aura du positif, avec l’expérience et la maturité, je ne me laisse plus faire quand je suis dans mon droit, j’aide mon entourage par du réconfort et des conseils éventuellement. J’ai éduqué 2 enfants dans le respect et la valeur du travail bien fait. Bon courage, bonne continuation.

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