Je suis doctorante dans un grand laboratoire

Je suis sûre que vous avez du recevoir beaucoup d’histoires comme la mienne. Je suis doctorante dans un grand laboratoire d’une grande université parisienne. Ici, les amphithéâtres débordent de centaines et centaines d’étudiants, souvent un peu perdus parce qu’ils ne savent pas trop pourquoi ils sont là. Ici, la recherche est très importante car elle permet à mon université de conserver son statut de « première université française au classement de Shanghai », ce qui ne veut pas dire grand chose en réalité.

Comme tous les autres doctorants de mon labo, j’ai signé un contrat doctoral qui m’engageait à effectuer 35h/semaine durant trois ans. C’était il y a deux ans et demi, et depuis, je n’ai jamais fait une semaine de 35h. La plupart du temps, je travaille 9h par jour, 5 jours par semaine (quand je ne travaille pas le samedi, ce qui m’arrive en fait régulièrement), en dehors de mon enseignement.

L’enseignement c’est une charge supplémentaire, avec l’augmentation de salaire qui va avec. C’est aussi être jeté dans l’arène sans aucun conseil ni aucune formation, devoir répondre à des exigences toujours plus absurdes, comme enseigner l’informatique à des étudiants qui viennent de la filière maths ou de la filière biologie, les deux dans le même groupe de TD. Et surtout, c’est faire beaucoup d’heures, encore, en plus. Les corrections de copies (qui me prennent environ 8h par paquet) ne sont plus payées depuis longtemps, elles sont « comprises dans le service », quand bien même je dois les faire le dimanche pour éviter de rentrer chez moi après 21h le soir.

Cette année, j’ai du surveiller un examen qui avait lieu de 20h à 22h. Ces deux heures, dont une qui devrait compter comme du travail de nuit, ne me seront pas payées : la surveillance d’examen, comme la correction de copies, est « comprise dans le service d’enseignement ». Il en va de même pour les heures que je passe à rencontrer et discuter avec mes étudiants, les heures de rattrapage de TD parce qu’ils n’ont pas le niveau pour passer l’examen, les heures à élaborer des exercices pour les sujets de partiels. Elles font partie de mon service bénévole.

Alors je sais déjà que beaucoup de doctorants sont dans ma situation. Je savais avant d’y être que c’était difficile et exigeant. Par contre, je n’arrive toujours pas à tolérer que l’université, donc l’État, bafoue mes droits et ceux de mes collègues. Au-delà de tout ça, je pourrais aussi écrire tout un roman sur les conditions de travail, le stress, la pression, les charges administratives idiotes. Ainsi que sur le fait que je n’ai pas pris de vacances sans travailler « au moins un peu » sur ma thèse, depuis le début. Sur tous ces week-ends passés à culpabiliser de ne pas travailler. Sur tous ces week-ends gâchés parce que je les ai passés à travailler.

J’ai connu des job étudiants pourris et les conditions de travail qui vont avec, comme ce supermarché qui nous interdisait de boire en caisse, quand bien même il faisait 35 degrés dehors et que le magasin n’était pas climatisé. Je ne pensais pas vraiment que cela pourrait être pire dans une institution publique. Mais ici, nous n’avons parfois pas d’eau du tout et il fait 38 degrés dans les bureaux, chaque été.

Donc oui, je pense sincèrement valoir mieux que ça. M’asseoir sur une possibilité d’avenir dans la recherche et m’asseoir sur la reconnaissance des autorités publiques, je l’ai accepté depuis longtemps. Mais je refuse de m’asseoir sur mes droits de travailleur.

2 thoughts on “Je suis doctorante dans un grand laboratoire

  1. Comme toujours il a des situations similaires plus ou moins pire, je dirai que la mienne est moins pire mais aussi parce que j’ai fait le choix de me respecter et de ne pas me laisse aliéner par la thèse. Concernant les enseignements dans notre université nous avons une limite de 64h équivalent TD à effectuer face aux étudiants, mais comme tu l’as bien souligné les préparations et corrections ne sont pas comptées dans ces 64h, et comme me l’a si bien dit mon directeur de thèse « les tas de copies à corriger c’est pour chez toi les soirs et les week-end » quand il avait le malheur de pointer son nez au labo et qu’il me trouvait à corriger à mon bureau plutôt qu’à faire je ne sais quelle manip. Ce qui m’embête le plus dans ma situation c’est qu’on m’a posté sur un site de l’université (un IUT dans le département voisin) et que personne sur ce site à part mon directeur de thèse, qui est également directeur de l’IUT, directeur du campus, adjoint au maire de sa commune,et j’en passe, ne peut me guider et encadrer mes travaux correctement et que pour ce faire on me demande d’aller dans un autre laboratoire à une soixantaine de kilomètre de là pour pouvoir recevoir le support dont j’ai besoin, en m’asseyant sur mes frais de transport évidemment… bref on a choisi la recherche, on espérait un brin de reconnaissance pour tout le travail qu’on fait pour faire avancer la science (n’imaginer pas que le contenu des articles scientifiques vienne du travail des directeurs de thèse, il vient des thésard et post-doc) et on se retrouve pris pour des larbins… On vaut mieux que ça.

  2. Et toi au moins tu as un contrat doctoral, chez moi le labo choisit de donner le contrat doctoral à un gars qui a déjà un CDI ailleurs très bien payé, et il passe ce cdi en « expertise » pour cumuler les deux, en faisant une thèse « langue de bois universitaire » (du blabla pour rien dire quoi).
    Au moins il a pas eu l’indécence de demander le monitorat en plus.
    Et nous transdisciplinaires le labo nous envoie chier et je me retrouve à mi temps au smic avec 250HETD de vacations sur le côté par an, pour essayer de survivre.

    Ma thèse ? Je vais pondre quelque chose d’acceptable et je me barre à l’étranger.

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