J’ai commencé dans une association qui organise des séjours pour des personnes en situation de handicap mental.

« Les jolies colonies de vacances-euh ! Merci, papa, merci maman… »

Ouais c’est vrai que ça a l’air bien vu de l’extérieur, même quand j’étais gamin, c’était amusant sur certains points. Mais maintenant que j’ai vu comment c’était organisé, je ne risque pas d’y placer mon gosse.

J’ai eu l’idée d’aller bosser dans ces structures via le conseil de ma sœur, et c’est vrai que ça m’a aidé pendant un temps. Ça fait bouger un peu dans le pays (j’ai pu visiter des villes et des coins où je n’étais encore jamais allé), on rencontre des gens de notre âge, on arrive à s’éclater avec les collègues et les patrons, parfois, même avec les gosses, s’ils ne sont pas trop jeunes (tout en prenant garde à ce qu’on leur dit, bien entendu).

Je n’ai pas fait animateur, mais cuisinier, dans le personnel de service. On bosse deux fois moins que les monos, on voit moins les enfants et on touche le double de leur paie, c’est tout bénéf !

Ayant fait des études dans la cuisine de collectivité, je pensais ne pas trop être dépaysé de ce que j’avais pu voir, ce qui a été le cas la majeure partie du temps.

J’ai commencé dans une association qui organise des séjours pour des personnes en situation de handicap mental. C’était vraiment pas payé lourd, mais ça a permis de remplir un peu mon cv tout neuf et de rencontrer un public que je ne côtoyais habituellement pas. Et avec toutes les spécificités qu’ont leur régime, c’est formateur pour la cuisine. J’aurais été rappelé l’été suivant, pour une toute dernière fois. Tant mieux d’ailleurs, j’allais pouvoir trouver plus intéressant maintenant que j’avais plus d’expérience.

Une autre colo où j’ai fait le second de cuisine aura sans doute été la pire de ma carrière. Située dans un trou absolument paumé (bon, passe encore), quasiment pas de réseau téléphonique (sauf à côté du cimetière, là où nous nous rendions tous les soirs avec les collègues après le service), un directeur cyclothymique, un chef de cuisine bedonnant et moustachu (genre « père dodu », vous voyez ?) et mythomane de surcroit. Sans oublier l’économe fou à lier.

La 1re semaine se passe sans trop de mal, on se met en place, on se découvre les uns les autres, on prend les habitudes. Le chef et l’économe avec qui je le plus à faire sont relativement corrects envers moi et je fais de mon mieux. Et soudain c’est le drame.

L’économe se prend pour Dieu le père et me traite comme la dernière des dernières de la moindre des sous-merdes. Surtout quand il remplace le chef pendant son congé, il prend un plaisir sadique et pervers et me harceler et à m’insulter, comparer mon travail à « un chien qui fout sa merde », ne veut pas que je lui réponde, siffle et fait des gestes sur ce qu’il y a à nettoyer « pour ne pas avoir à parler », d’après lui.

Au début je ne comprends pas, je prends sur moi. Je sais que je ne travaille peut-être pas très bien, mais il pousse un peu le vice. Il prétend que je serais là pour « apprendre » et me considère donc comme son larbin. Euh… non, apprenti. Non, larbin, c’est bien ça.

Il me harcèle même quand le directeur et le chef sont là, puisqu’ils sont tous complices et se couvrent mutuellement. Ce grincheux revendique « le respect » comme valeur morale première. Mais pas pour moi, on dirait. Il prétendra même « c’est pour ton bien que je fais ça ! » c’est tellement évident !

J’ai craqué un jour, après le service. Je suis allé me cacher hors du village (là où on captait le réseau) pour apaiser mon malaise et mon désarroi. 1er burn-out de ma vie (du moins, ça en a l’air). J’ai lancé des appels à l’aide à des amis plus expérimentés que moi au travail. Rien de très probant au final, si ce n’était de tenir jusqu’à la fin du contrat.

Et p*t**n que les journées ont été longues ! Je ne faisais même plus gaffe à ce que grognait Grincheux, au bout d’un moment. Sans doute m’habituais-je à l’entendre marmonner mon nom et à me prendre de haut, avec toute la haine du monde dans les yeux. Un peu comme un chien qui s’apprête à mordre. Mais il n’aura pas dépassé cette ligne fatale, ça m’aurait donné une trop bonne raison d’appeler les flics.

Les jours passèrent et arriva le tant attendu dernier jour de service, ainsi que l’inutile entretien où il faut signer les papiers et où s’entend dire le bilan. D’après Grincheux, je ne m’impliquais pas assez dans la cuisine (et y avait de quoi !), que je ne pouvais rien faire sans lui, qu’il avait eu beaucoup d’apprentis auparavant et qu’il savait comment faire, bla bla bla… j’ai pas gardé un grand souvenir de ce moment, si ce n’est (et j’ai bientôt fini, promis) « ce que je voudrais voir un jour, c’est que tu reviennes me voir pour me dire “écoutez, maintenant je suis économe, et ça, c’est à vous que je le dois” ».

J’ai trouvé ça tellement aberrant que j’en ai ri. Après tout, il voulait juste décharger toute la haine qu’il avait en lui, en appliquant ses « vieilles méthodes d’apprentissage ».

Ce qui n’en reste pas moins inexcusable. Il me sortira à la fin, avant que je ne m’en aille un « t’es pas fait pour la cuisine ! » puis je me suis barré de cet endroit, sans le remercier, contrairement à ce qu’il attendait.

Au final, ça m’a plus dégoûté de la cuisine qu’autre chose et décidé à arrêter. J’ai pourtant un peu continué dans quelques autres colos, mais sans plus de résultat plus probant. Je suis donc passé dans le petit personnel, à faire la plonge et le ménage. Mais ça aussi ça devient usant. Plus aucun intérêt pour bosser en colo, c’est pas toujours bien payé et pour peu qu’on tombe sur un patron qui ne vous ai pas dans ses petits papiers, ce sera la croix et la bannière pour toute la durée du contrat. J’ai été fiché sur liste rouge de certains employeurs dont je tairais le nom (même si ces procédés ne sont pas forcément légaux), mais il faut prendre en compte le contexte et l’ambiance du moment avant de se dire hâtivement qu’une personne n’est pas réembauchable.

À présent, je me dis presque tous les jours que je ne veux plus jamais bosser en cuisine, même si j’ai encore eu à le faire depuis, faute de mieux. J’aurais beau m’entendre dire « mais ça embauche ! », mais non, j’en ai assez de perdre mon temps dans ce milieu de gros cons dégénérés.

J’essaie depuis de me réorienter ou de trouver une nouvelle filière. Et quand je m’agace au boulot, je revois Grincheux avec sa surcharge de haine en train de grincer des dents, ainsi que tous les autres connards qui m’auront gâchés mes jobs. Mais je m’en sortirai, je vaux mieux que ça. On vaut tous mieux que ça.

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