On vaut mieux que ça : Le syndrome du bouche-trou

 » 1 an de boite, mais comme je ne suis que remplaçante, je n’apparait ni sur l’organigramme, ni sur l’annuaire interne. Pire, on m’appelle par le prénom de la personne que je remplace »

Je suis une jeune femme proche de la trentaine. Bac+5, 3 langues parlées, très adaptable, mais comme beaucoup, j’ai plus de facilité à trouver une licorne qu’un job correct. Il m’arrive donc souvent de prendre ce que je trouve, aux conditions proposées par l’employeur, car « vous savez mademoiselle, y’en a des dizaines d’autres qui attendent à la porte ».

Bientôt en âge d’avoir des enfants (être une femme entre 26 et 32 ans ça ne plait pas trop à certains recruteurs), je me ballade, de CDD en CDD, car “une jeune femme de 28 ans, ça risque de nous poser un congé mat une fois le CDI en poche”. Et paradoxalement, c’est ça, la majorité de mon expérience professionnelle : des remplacements de congé maternité. Donc je remplace, je m’adapte, je “bouche les trous”, dans l’espoir qu’un jour moi aussi j’aurais un CDI confortable qui me permettra de penser un peu à l’avenir à plus long terme que 6 mois ou 1 an.

Au fil des ans, j’augmente en responsabilités, en compétence, en temps de travail bien entendu (35h, puis 37h, puis 40h), tout en baissant en salaire. Jusqu’à maintenant, je rongeais mon frein dans l’attente d’une vie meilleure en me disant qu’une expérience de plus sur mon CV me donnerait l’occasion de défendre un peu mon parcours, mais l’expérience de cette année n’a fait que me conforter dans l’idée inverse.

Nous sommes en 2016, je recherche d’emploi depuis 5 mois, et une amie me contacte : une de ses connaissances recherche désespérément quelqu’un en marketing (cool! ma branche) car leur chef de produit a du partir en congé maternité anticipé, et précipitamment. Il fallait en urgence quelqu’un qui parlait anglais, qui maitrisait la PAO, qui serait dans le marketing, et qui, je cite “accepterait un CDD et se contenterait de 1800€ brut par mois”. Dans le doute, j’ai postulé, ne trouvant hélas pas mieux niveau salaire, bien que le job soit pile poil dans mes compétences.

On m’a toujours dit que pour un poste idéal, il fallait être bien payé, heureux au travail, et que ce job soit légal, mais que quoi qu’il arrive, ce n’était possible que d’en avoir 2 sur 3. J’ai compté, j’en entrevoyais 2, j’ai donc postulé et été engagée pour une période de quasiment 1 an.

S’en suivit ensuite plusieurs mois où je réalisais le job d’une chef de produit, au salaire d’une assistante, sans formation ni passation en interne car la personne que je remplaçait était hélas partie précipitamment. J’ai fait preuve d’adaptabilité, de bonne volonté, je me suis formée seule car tout le monde était trop débordé pour me dire comment chercher de l’information. Mais je m’y suis faite, le tout avec le sourire!

Ceci étant, côté reconnaissance, j’ai fait face à la dure réalité. Je suis “remplaçante”. Et être remplaçante dans cette structure “familiale et à taille humaine”, c’est être la femme invisible : pas d’adresse mail à mon nom (je reprends l’adresse de mon homologue), et me darde d’une signature qui vante toutes les compétences de mon poste “ remplaçante de Mme xxxx”. Je suis ni chef de produit, ni assistante. Jusque dans ma signature, je suis REMPLAÇANTE.

Et comme je ne suis QUE remplaçante, à ce titre, je n’apparait ni sur l’organigramme, ni sur l’annuaire interne de l’entreprise, et mieux, on m’appelle parfois par le prénom de la personne que je remplace, et on me demande régulièrement quand est-ce qu’elle revient.

Il faut que je prépare le terrain pour son retour, que je brode les projets, dossiers sur lesquels je n’aurais aucune reconnaissance car tout est à son nom… En Bref, je chauffe sa place, et je ne suis là QUE pour ça. On me fait comprendre également qu’elle est indispensable, aimée, attendue, que tout ce que j’aurai initié lui reviendra, et qu’un CDI ici c’est compliqué, au cas où d’aventure j’aurais eu le désir de lui voler son poste…

Donc quand j’en arrive au constat qu’à bientôt 28 ans, je ne suis pas employable car je “risque” de faire des enfants, qu’à bac+5 j’ai trop de diplômes mais qu’ils sont pratiques quand même, que j’augmente en responsabilités pour baisser en salaire, et que je n’existe qu’au titre de “bouche-trou”, j’en arrive à me demander : est-ce que vraiment, je vaut mieux que ça?

PS : la réponse est oui bien sûr. Il ne faut pas lâcher le morceau. Et si j’y suis contrainte, je changerai de pays. Qui sait, peut être que quelque part dans le monde, il existe un el dorado pour les gens comme moi qui ne cherchent qu’à mettre la main à la patte sans se faire marcher dessus. Ou bien je vais devenir rentière. Oui, c’est pas mal, rentière…

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