Ils ne se rendent même pas compte que c’est absurde, méchant, blessant, humiliant…

Quand j’avais 4 ans, j’ai dit a ma mère que je voulais être infirmière pour enfants. Quand j’ai eu 12 ans j’ai compris que c’était une puéricultrice. C’était ma vocation. C’était ce que j’aimais. Je m’imaginais dans mon école, et plus tard a faire des missions humanitaires avec MSF…
Vers 14 ou 15 ans, j’ai découvert l’univers passionnant de l’œnologie. Mon père aimait le vin, il m’a fait découvrir ça. Une amie de la famille était œnologue, j’adorais les écouter parler. J’ai fait une première et une terminale scientifique, et j’ai découvert la chimie du vin. J’aimais déjà la chimie, mais ça prenait une nouvelle forme. Alors j’ai bien sûr présenté mes dossier pour rentrer en école d’infirmière, et puis pour le fun et aussi parce qu’on est jamais assuré d’avoir un concours, j’ai présenté des dossiers sur les conseils de ma prof de chimie pour faire un BTS en viticulture œnologie.  Il se trouve que j’ai eu les deux.
J’avais le choix entre ma passion et ma vocation. J’ai choisi ma passion qui ne pouvait que s’étudier tout de suite, en me disant que si ça ne fonctionnait pas, de toute façon le concours pour l’école d’infirmière on peut le passer jusqu’à 39 ans. Alors je suis partie, a 600 km de chez moi. Au bout de 3 mois entre les cours et les visites professionnelles, je me suis rendue compte d’une chose super importante : si je voulais travailler en production (donc fabriquer du vin) j’avais le mauvais chromosome. Mais bon, je suis un peu têtue, largement créative, donc j’ai imaginé une double compétence dans l’environnement et le traitement des eaux. On venait de découvrir que fabriquer du vin pouvait polluer sévère, et en plus lors de mon stage pendant les vendanges, la station d’épuration de la cave ou je travaillais était en panne, et il a fallu attendre plus de deux semaines pour avoir quelqu’un qui pouvait intervenir. Je me suis dis que c’était idéal. Il y avait un marché, je ne connais personne avec cette double compétence… alors j’ai fait un second BTS en traitement des eaux. J’avais donc les deux compétence, il ne me suffisait plus que d’étudier le commun aux deux. J’ai donc fait une licence pro en traitement des eaux et des déchets, ou j’ai pu me spécialiser sur le traitement des effluents vinicoles et le traitement des déchets vinicoles. Tout mes projets perso de toutes les matières tournaient autour de ça. Mon projet tutoré avec une grosse boite, m’a permis d’approfondir le sujet, j’aimais ce que j’étudiais, et je savais que j’étais une des rares dans le domaine. Je commençais a faire des projets sur tout ce que je pourrais faire et imaginer. Mon stage a aussi été sur le sujet, j’ai pris contact avec des caves, des négociants, les chambres d’agriculture… A la fin de ma licence, j’étais prête. Certains interlocuteurs de comité interprofessionnels des vins me complimentaient sur mon travail, mon sérieux, et mes compétences dans les deux domaines.
Alors j’ai fait ce que toute personne arrivée a la fin de son diplôme ferait : j’ai fait des CV, des lettres de motivation et j’ai commencé a les envoyer. J’avais des références professionnelles de fou. Et puis j’ai attendu pleine d’illusions. Et la réalité a commencé a me rattraper: refus sur mes courriers, très peu d’entretiens, j’ai commencé a me poser des questions, donc j’ai cherché les raison de mes échecs. On m’a dit que si j’avais un niveau bac+5 ça pourrait aider. Alors je me suis inscrite pour un master. Et j’ai continué a postuler. J’ai réussi a avoir des petits contrats en « intérim » des CDD sur des missions. J’en ai profité pour améliorer mes compétences, j’ai été formatrice professionnelle en traitement des eaux et des déchets dans le cadre de formations de reconversion. J’ai travaillé sur des dossiers d’autorisation préfectorale, sur des certification ISO environnement et qualité. Ça faisait des petits plus. Mais mon domaine restait fermé.
Et puis il y a eu le premier déclic: Un cave avec une station de traitement mal dimensionnée. Cette cave j’y étais allée dans le cadre de ma licence avec mon maitre de stage pour trouver des solutions supplémentaires pour mieux gérer leur problème. Je savais qu’ils avaient un poste, et ils m’avaient vu travailler, j’avais une super piste. J’ai donc envoyé mon CV, et aucune réponse. Alors j’ai attendu, et au bout de quelques semaines j’ai quand même téléphoné. le directeur de cette cave était un peu gêné, il m’a dit que le poste avait été pourvu, et qu’ils avaient pas eu le temps de me répondre. Je leur ai demandé par curiosité quel profil ils avaient engagé pour savoir… et la réponse m’a laissé interdite. ils avaient embauché un ingénieur en agro-alimentaire. Le gars il avait bac+5, il avait étudié le vin sur 30 heures environ, les traitement des eaux sur 30 heures aussi, et il était LA personne jugée qualifiée pour le travail. Comme je n’avais plus rien a perdre, j’ai demandé des explications, et on m’a répondu que ben c’était délicat… Mais qu’ils l’avaient pris lui parce que c’était un homme, et qu’ils avaient de sérieux doutes sur le fait qu’une femme, même formée, même avec des références puissent faire le travail comme il faut.
J’ai quand même continué a envoyer des CV, et passé des entretien, démarché des caves, et plus j’avançais, plus les langues se déliaient… J’étais une femme. J’avais des compétences de feu, pas encore de bac+5 donc enbauchable moins cher qu’un ingénieur, mais on préférerait toujours payer plus cher un mec qui s’y connaissait moins que moi, mais qui serait un mec.
70, c’est le nombres d’entretiens, visites ou appels téléphoniques qui se sont soldés avec le même résultat. Je ne sais plus le nombre de CV que j’ai envoyé. Les quelques personnes prêtes a m’embaucher, n’avaient pas de postes. Les comités interprofessionnels n’avaient pas de postes. Les administrations (chambres d’agriculture par exemple) ne prenaient que des ingénieurs.
J’avais bien quelques contacts qui me disaient que je devrais monter ma propre boite, faire du conseil, des missions… Mais franchement je n’en avais plus le courage. Si on me refusait des entretiens, pourquoi on m’embaucherait pour du consulting. Donc au bout de 2 ans, je n’ai même pas fini mon master, j’étais bien trop dégoutée, et je savais que ça ne changerai rien !

Alors je suis partie. Ma mère étant d’origine hongroise, j’ai décidé de tenter ma chance ailleurs. J’ai préparé des CV en anglais, et j’ai commencé a faire les festivals de vin, des salons et a prendre des contacts… Et la, ici, en Hongrie, on ne regardait pas si j’étais une femme ou un homme. On regardait mon CV, on me posait des questions, et on me disait : apprenez le hongrois et on vous embauche.

Alors j’ai pris un boulot alimentaire dans un centre d’appel, pour me payer une école de langue. Et puis un jour dans mon boulot alimentaire que j’aimais quand même bien, on m’a proposé une promotion. Je l’ai prise. J’en ai pris 5 autres en 9 ans. Je suis maintenant cadre supérieur dans une entreprise qui fourni du support informatique. Et parfois je discute avec des collègues en France, et a chaque nouveau projet ou nouvelle promotion il y en a toujours une poignée qui me demande la longueur de ma jupe pour que j’y arrive, ou alors si le canapé était confortable. Ça les fait rire… Et ils n’en ont même pas honte ! Ils ne se rendent même pas compte que c’est absurde, méchant, blessant, humiliant… En Hongrie depuis 10 ans que j’y vis, JAMAIS je n’ai du faire face a une réflexion sexiste a mon travail. En France, il y a 10 ans, je valais moins qu’un homme sur le marché du travail avec plus de compétences. Aujourd’hui j’ai encore droit a des réflexions a la con, et je sais que si je retourne sur le marché du travail français ce sera pareil, parce que en 10 ans, rien n’a vraiment changé.

Ce qui rigolo, c’est qu’une amie hongroise a toujours eu l’impression que j’en rajoutais sur la situation pour les femmes en France, dans le travail et dans la vie de tous les jours. Elle pensait que la Hongrie était très arriéré que ça se dégradait vite pour les femmes, mais elle imaginait que pour les femmes en France, ce devait être mieux. Elle a déménagé en France pour vivre avec l’homme qu’elle aime il y a 3 ans. Elle m’a dit récemment qu’elle comprenait enfin tout ce que je disais… Tout n’est pas tout rose en Hongrie, mais ici, dans mon travail, je ne suis pas d’abord une femme, je suis une employée avec un profil, des compétences, un CV. Et après ? Après ben oui, je suis une femme…

5 thoughts on “Ils ne se rendent même pas compte que c’est absurde, méchant, blessant, humiliant…

  1. Ce témoignage est vraiment choquant ! J’ai très conscience de la différence de traitement entre hommes et femmes en France, mais je ne pensais pas que ça pouvait être autant assumé dans certains milieux ! ces gens n’ont aucune honte à expliquer à cette femme qu’ils préfèrent engager un homme moins qualifié qu’elle ! Je me sens triste et abattue pour cette femme qui a tout fait pour vivre de sa passion, qui a eu de bonnes idées, visiblement beaucoup de motivation, et qui, définitivement, valait mieux que ça… pauvre France.

  2. Ce n’est pas si étonnant, je travaille dans la pâtisserie et quand je cherchais un boulot, de nombreuses boîtes m’ont clairement refusée parce que je suis une femme. Rapport à la dureté du travail, le port de charges lourdes (sacs de farine de 25kg) ou tout simplement le fait que je puisse tomber enceinte.
    Je suis contente que la personne du témoignage ai trouvé mieux ailleurs, même si elle ne travaille pas dans ce qu’elle avait choisit au départ. Et je lui souhaite le meilleur pour la suite.

  3. Je lisais votre histoire française ligne après ligne et je pensais commenter d’un classique: « expatrie-toi au Japon, Chili, Californie, laisse les beaufs se noyer dans leurs tonneaux ». Arrivé au passage sur la Hongrie, j’ai ri jaune, ri jaune de cette vérité. Et ri agréablement de ton choix. Je suis aussi dans le BPO, aussi dans un pays de l’Est, aussi des promotions et augmentations de salaires à l’envi et j’ai exactement le même sentiment que vous. Le latinisme-machisme-weshweshisme est une des raisons de mon expatriation, et je suis un homme. Je pense qu’on peut sacrifier un peu sa passion si on vit dans un environnement doux et sain. Tant pis pour le salaire en euros constants si je peux avoir un train de vie agréable localement et ne plus assister à toute cette beaufitude. Vous avez aussi largement de quoi écrire dans tous ces nouveaux tumblr et blogs sur le sexisme dans tous les domaines.
    Je consulte ce site tous les jours pour ne jamais oublier la sclérose du marché de l’emploi en France et cela me démange d’écrire quelques souvenirs, vous valez tous mieux que cela mesdames et messieurs.

  4. Je ne suis pas certaine que cela vous rassure, mais 10 ans après, le constat est toujours le même. Un BTS de commercial en Vins et Spiritueux, de super références dans le milieu, des approches variés et pluriels du métier mais je suis une femme donc pas de poste pour moi … Et les employeurs le disent toujours sans même s’en cacher.

    Peut-être qu’un jour on prendra enfin les femmes au sérieux dans le milieu du vin …

Laisser un commentaire