Je suis aide-soignante à domicile

Mais où va « mon monde » ??

Je suis aide-soignante à domicile et depuis hier, j’oscille entre un sentiment de dégoût, de colère et même de désespoir.

Hier donc, réunion de service pour nous expliquer le nouveau fonctionnement (nième) du service de soins avec notre nouvel outil, non pas le super coupe ongle ou le vaniti ultra léger ou enfin des gants qui ne se déchire pas, non un smartphone, et oui télégestion oblige !!
Le but c’est de regrouper toutes les informations dont on a besoin dans un même outil. On clique et on sait tout (dit comme ça, ça a l’air génial !). Par exemple, le circuit sur lequel on va intervenir le matin désolée pour les bénéficiaires qui aime bien ou plutôt que ça rassure de savoir qui va venir demain, ça ne sera plus possible parce que ce sera au jour le jour.
Ce à quoi n’ont pas bien évidemment pensé nos dirigeants c’est que les agents ne pourront plus faire de réajustements le matin à 7h15 lorsqu’il y a soit des erreurs, soit des oublis ou une hospitalisation sur un circuit.
D’ailleurs, notre direction ne supporte pas que nous apportions des corrections sur les plannings, d’après elle ce serait un manque de respect à l’égard des IDECS (infirmières coordinatrices), nos supérieures hiérarchiques.
Il semble qu’elle ait la croyance que nous faisons tous ces arrangements pour des besoins personnels. Alors je vais vous citer plusieurs exemples que nous faisons actuellement tous les jours, car nous sommes seules le matin, les IDECS n’étant présentes et joignables qu’à partir de 8h15/8h30.
Il me semble évident que si l’une d’entre elles était présente à 7h15 les modifications se ferait sous leur autorité et en concertation . Mais on préfère la technologie, paraît il plus fiable et surtout plus moderne ! Il faut vivre avec son temps !

Voici un premier exemple :

Mme X a un rendez vous à l’hôpital, elle doit être prête avant 9h exceptionnellement demain.
Et le matin les AS (aide-soignante) s’aperçoivent en discutant que le circuit n’a pas été changé et Mme X est prévu à l’heure « habituelle » après 10h.
Que faisons nous ? Évidemment pour éviter qu’elle ne rate son rendez vous, en tout bon sens, nous faisons les modifications, autrement dit nous nous adaptons à la situation en faisant également bien attention que cette modification ne perturbera pas trop les autres bénéficiaires. Ce qui nous vaut de bon matin quelques bonnes prises de tête mais aussi et surtout la satisfaction d’avoir trouvé une solution et d’avoir fait du mieux qu’on peut pour les personnes malades.

Autre exemple :

Mr Y a été hospitalisé hier après midi, la famille a téléphoné au bureau à 17h30 mais seul un répondeur l’a convié de laisser un message.
Heureusement, les collègues qui sont passées le soir devant chez lui, voyant l’ambulance se sont arrêtées et on donc pu transmettre par écrit sur le cahier pour que les collègues du matin puissent encore une fois réajuster le circuit et éviter au maximum que les bénéficiaires, les autres intervenants : aide à domicile, ide libéral, kiné etc…soient impactés par cette absence.

Un petit dernier :

Une aide-soignante est malade, elle va chez le médecin à 18h, il lui dit qu’il faut qu’elle s’arrête et lui prescrit un arrêt de travail. Mais…..toujours répondeur après 17h30 et personne de joignable.
Par peur de mettre dans l’embarras ses collègues , l’AS vient quand même travailler le matin.
En voyant sa « tête » les collègues lui « ordonne » de rentrer chez elle.
Encore une fois, réajustement des circuits en prenant toujours grand soin des autres malades mais aussi de la collègue et bien sûr de la structure (un agent qui travaille alors qu’il a un arrêt, s’il se fait mal ça ferait pas bon effet!).

Je pourrai en citer encore bien d’autres mais je crois que ces exemples témoignent bien, non seulement du bon sens des agents mais aussi de leur dévouement.
A partir de novembre, nous aurons chacune un smartphone individuel dans lequel toutes les informations seront notées et aucune possibilité pour nous d’apporter une quelconque modification.
Plus de papiers nous aurons tout sur l’appareil !
Sauf que s’il y a des erreurs (et toute erreur est humaine!) nous ne pourrons pas réajuster les circuits ; ce qui veut dire que nous allons directement pénaliser les bénéficiaires.
Imaginez qu’une AS reçoive sur son smartphone le circuit P et qu’une autre reçoive par erreur le même et bien les deux devront partir sur le même circuit puisque nous devons « badger » donc pointer chez chaque personne inscrite sur notre liste (reçue la veille) et comme il n’y a plus de documents papiers, pas de visibilité pour nous, nous ne saurons pas quel est le circuit qui a été oublié, cela implique donc que nous ne pourrons pas intervenir chez ces bénéficiaires. Nous pouvons seulement envoyer un message d’urgence aux IDECS qui le verront lorsqu’elles se connecteront à l’ordinateur le matin après 8h15 afin qu’elles fassent la modification. Sauf que nous aurons perdu plus d’une heure et que les bénéficiaires ne seront ni levés, ni lavés, et qu’au mieux les familles pourront s’en occuper, sinon ???? on enverra une AS en urgence ??
Résultat : tout le monde sera insatisfait (et le terme est gentil), les bénéficiaires et leurs familles, les AS de ne plus pouvoir prendre soin correctement des personnes voir même d’être complice de mal traitance. C’est d’ailleurs ce qui se passe déjà dans le service d’aide à domicile avec la télégestion, des bénéficiaires sont régulièrement oubliés sur les plannings des agents et donc certains sautent un repas, d’autres ne sont pas levés avant midi, ou même dorment dans leur fauteuil.
Sans parler des interpellations des familles qui vont se faire de plus en plus agressives du fait de leur inquiétude pour leur parent et des « patients » qui auront de moins en moins confiance. Les IDECS vont quand elles être coincées au milieu, entre les familles insatisfaites, le mécontentement des agents et les exigences de la Direction. Et j’imagine également leur stress de ne pouvoir contenter personne.
Notre frustration depuis plus de dix ans va grandissante, quoi de plus déprimant, de plus insupportable que de ne plus pouvoir faire le métier qu’on aime avec plaisir, avec la satisfaction d’avoir bien fait son travail, d’avoir bien pris soin de chacun.
Et quoi de plus déprimant de ne voir aucune échappatoire à ce système si ce n’est de s’en exclure, de s’isoler quand on en a la possibilité. Nous nous croyions à l’abri au fin fond du Comminges, dans le milieu rural et bien non, même ici la technocrafolie nous a frappée, nous pouvons encore nous réfugier à la campagne avec nos poules et notre potager et nous faire croire que la vie est belle mais j’y crois plus. Que nous reste t il alors? Le combat pour ne pas sombrer ?
Je comprends aujourd’hui pourquoi tant de personnes se suicide au travail ou à cause de leurs conditions de travail. Ce n’est pas qu’elles soient folles, bien au contraire c’est parce qu’elles sont trop lucides et parce qu’elles sont seules. Elles se sentent comme moi aujourd’hui tellement impuissantes face à ce monde qui dégringole à toute vitesse.
Le travail s’il peut parfois être pénible, il amène aussi de la satisfaction, la fierté de bien faire, toutes ces adaptations que nous mettons en œuvre dans mon travail fait appel à notre intelligence, à notre générosité, à notre amour pour l’autre, à notre sens pratique…il nous confronte à des difficultés qui nous oblige à nous dépasser, et à trouver ensemble des solutions. Et même si l’on est pas toujours d’accord, il y a discussions et on finit par trouver un consensus. C’est ça la vie ! Il fait appel à notre sens de la solidarité, à notre compassion, à de belles valeurs humaines et çela nous renvoie une belle image de nous même.
Il est là le problème, comment résister à ce délitement quand le travail (pour ceux qui en ont encore) ne nous renvoie plus cette image, comment ne pas sombrer dans la dépression ? le désespoir ? le burn-out ?
Le combat. Non pas le combat contre les « méchants », le combat pour sa survie, pour la survie des autres, de son travail, de l’humanité, mais surtout le combat AVEC les autres. Pour ne pas couler à pic il faut sortir de l’isolement, trouver des personnes ressources, reprendre des forces et essayer de démontrer que ce système ne peut pas fonctionner et qui ne sert que les intérêts d’un petit nombre.

Il est vrai que j’ai du mal à imaginer que la directrice de la structure puisse devenir lucide ! Je ne crois pas du tout qu’elle soit méchante, non, elle ne voit pas ou ne peut pas voir, comme beaucoup elle a peur de perdre ce qu’elle a. Et plus on a de choses à perdre et plus on s’enferme dans une espèce de psychorigidité et moins on a de chance de changer.
Soyons contents, nous avons de moins en moins de choses à perdre ! Donc de plus en plus de possibilités d’innover !
Mais comment retrouver le désir de faire ensemble ?

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