Ma patronne qui me dit que ce n’est pas grave que j’utilise des produits périmés depuis un an et demi.

Juillet 2015. Je viens à peine de recevoir mon diplôme de pâtissière qu’on me propose le poste de mes rêves, à l’endroit
où j’ai fait plusieurs stages pendant ma formation. Bien évidemment, j’accepte ; peu importe mes plans de déménager à
l’étranger avec mon amoureux, il partira seul, plusieurs mois avant que je puisse le rejoindre. Je n’osais même pas rêver
d’une situation pareille. C’était l’été, je venais d’avoir mon diplôme, et j’allais remplacer une des personnes que
j’admirais le plus au monde. J’allais tant apprendre. Mon amoureux allait me manquer et on a vécu des moments
douloureux, à l’idée d’être séparés, et moi à l’idée de devoir rester, encore, à Paris, quelques mois de plus. Mais ça valait
le coup, ô combien ça allait valoir le coup.
Je n’ai pas été déçue. Dix mois de cauchemar.
Harcèlement moral, vexations. Petites piques, sans arrêt. La boule au ventre, tous les matins lorsque le réveil sonne. Et
je ne vous parle pas de la boule au ventre, tous les soirs quand je mets mon réveil en marche. Les pleurs, quasiment tous
les soirs. Les weekends au fond du lit, dévorée par le stress de devoir retourner au travail.
Ma patronne qui se plaint à moi de ses problèmes d’argent. Elle a tellement de problèmes d’argent qu’elle refait tout son
appartement, peinture, meubles, décoration. Elle s’achète des chaussures chez Louboutin. Je suis payée 46€ de plus que
mon loyer.
Ma patronne qui me parle de ses envies de se suicider.
Ma patronne qui m’ignore quand je reviens d’arrêt maladie. Quand je lui dis, elle nie. Demandons aux stagiaires
présentes, toutes choquées de mon accueil.
Ma patronne qui se trompe sur mes fiches de paie. Deux cent euros qui disparaissent, comme ça. Il me faut deux
semaines pour récupérer une fiche de paie et un chèque au montant correct – « je ne sais pas pourquoi ce n’est pas tel
montant, mais la comptable sait ce qu’elle fait ! ». Les soupirs quand je tends mes justificatifs d’achat de pass Navigo.
Ma patronne qui se plaint à moi que sa sœur lui manque. Alors qu’elle la voit plus souvent que je ne vois mon mec.
Ma patronne qui se plaint, sans arrêt, de sa charge de travail. Alors que j’accepte toutes les commandes possibles. Que je
m’occupe des réseaux sociaux. Et qu’elle passe son temps, à se plaindre, à regarder des vidéos sur son ordinateur, à tout,
tout, tout, sauf travailler.
Ma patronne qui me parle inlassablement de ses régimes, sa volonté de perdre du poids, de son poids. Alors que je lui ai
clairement demandé de ne pas le faire, j’ai eu des troubles alimentaires et je ne veux pas avoir ce genre de discussion.
Elle n’en a rien à foutre.
Ma patronne qui râle quand je lui demande d’acheter deux colorants. Et qui me fait sentir que je devrais pouvoir m’en
passer. Ça coûte moins de six euros.
Ma patronne qui me parle du concert d’Adèle qu’elle va aller voir. Alors que j’ai dû vendre la place que j’avais pour son
concert à Barcelone, puisque je n’avais pas le droit de prendre de congés.
Ma patronne qui insulte la personne que je remplace et attend que je me joigne à elle. Puis qui dit du mal de n’importe
quelle autre employée qu’elle a dans le collimateur ce jour-là et qui attend que je me joigne à elle. Puisqu’elle parle des
autres, même de celles dont elle est « proche », elle doit bien parler de moi.
Ma patronne qui laisse des mots passifs agressifs sur le tableau que nous avons dans la cuisine et sur lequel nous
écrivons ce qu’il faut acheter, racheter, ne pas oublier de faire.
Ma patronne qui me dit que ce n’est pas grave que j’utilise des produits périmés depuis un an et demi.
Ma patronne qui me dit qu’elle ne sait pas si elle peut compter sur moi.
Ma patronne qui n’en a rien à foutre de son entreprise. Et moi qui m’en soucie bien plus qu’elle.
Ma patronne qui me dit que les problèmes d’ambiance viennent de moi. Et que je dois faire un effort.
La médecine du travail qui me dit que ce n’est pas grave.
Qu’il ne faut pas utiliser de grands mots « harcèlement moral », j’aurais plutôt parlé de grands maux.
Que bon, les produits périmés ce n’est pas très bien mais je suis en CDD, je vais partir.
Que je dois tenir bon.
L’entretien s’est terminé par : « Mais que voulez-vous que je fasse, que j’abatte votre patronne ? ».
L’inspection du travail qui a des choses plus importantes à faire.
Des dossiers plus importants à traiter.
Encore une fois, tout le monde s’en fout.
L’hygiène. J’ai peur pour les clients. Mais quand j’exprime mes inquiétudes, « on fait du mieux qu’on peut ».
Et les stagiaires qui défilent. Plus de stagiaires que d’employés, jamais plus de deux mois et jamais payées. A la pelle.
Ma patronne qui ne leur adresse pas la parole, ne sait pas d’où elles viennent, quel cursus, quoi. Rien à foutre, respect
zéro.
Mon contrat s’est terminé la semaine dernière. Aujourd’hui, je vais voir la page Facebook de l’entreprise – je le fais
souvent, j’ai été pendant plusieurs mois administratrice de cette page. J’ai arrêté de le faire puisque je n’avais pas le
temps, il fallait que je réclame l’ordinateur pour le faire, et de toute façon personne n’en avait rien à foutre. Eh bien j’ai
été bloquée de cette page. J’ai travaillé d’arrache pied, pour toute la boîte, mais particulièrement sur ce réseau social. J’ai posté des photos, pris des photos pour les poster, j’ai organisé un concours, mon copain est même venu un dimanche
pour créer un programme qui tamponnait chaque photo du sigle de la boîte. Voilà comment je suis remerciée : je suis
bloquée. Je vais voir sur la page Instagram, tiens : je suis bloquée aussi. Je ne sais pas si c’est par pur mépris pour moi,
ou si on veut me cacher quelque chose ; ou si on espère que j’irais voir, et que je me sentirais plus bas que terre. Dans
les dents, toi et ton travail, tu es tellement une merde que tu ne peux même plus aimer ou commenter, même tes propres
publications. Une fois que j’ai arrêté de m’occuper de cette page, aucun des gâteaux sur lesquels j’ai passé des heures n’a
été posté. Rien à foutre de mon travail – innocemment ou carrément crachat à la gueule ? Je ne sais pas. Aussi peu de
respect, ça fait très mal.

One thought on “Ma patronne qui me dit que ce n’est pas grave que j’utilise des produits périmés depuis un an et demi.

  1. « La médecine du travail qui me dit que ce n’est pas grave.
    Qu’il ne faut pas utiliser de grands mots « harcèlement moral », j’aurais plutôt parlé de grands maux.
    Que bon, les produits périmés ce n’est pas très bien mais je suis en CDD, je vais partir.
    Que je dois tenir bon.
    L’entretien s’est terminé par : « Mais que voulez-vous que je fasse, que j’abatte votre patronne ? ». »

    Je suis tellement atterrée. De tout coeur avec vous. La médecine du travail a justement le rôle d’aider les salarié-es à repérer et combattre des conditions de travail indécentes. Minimiser à ce point votre souffrance est purement dégueulasse. Je ne félicite pas le médecin qui vous a reçu là bas. Courage, vous valez mieux que votre travail.

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