J’ai le malheur d’être professeur d’Histoire

Pour ma part je suis prof en ce qu’on avait coutume d’appeler avant une ZEP. Certes, j’ai la sécurité de l’emploi. On me le rappelle souvent. Et c’est vrai que souvent j’aime me le rappeler moi aussi. Mais bon…
J’ai le malheur d’être professeur d’Histoire, donc comme tous les professeurs d’Histoire sûrement, on m’a déjà plus d’une fois rappelé à l’ordre parce que j’osais faire des cours « avec trop de savoirs ». Trop de savoirs, dans la bouche d’un inspecteur, ça veut dire trop de culture religieuse, trop de culture politique, trop de culture économique, trop de culture sociale… Ainsi m’a dit textuellement que si je voulais enseigner une Histoire scientifique et non pas l’Histoire académique des programmes, je n’avais qu’à démissionner et enseigner dans le privé. Jolie motivation donnée là par mon supérieur hiérarchique, avouons-le…
Après, on pourrait me dire que je suis libre de faire ce que je veux dans ma classe sans que personne ne le sache vraiment. Ce n’est plus vraiment le cas depuis la mise en place de l’ENT, l’espace numérique de travail. Ce magnifique outil devait permettre aux parents de consulter plus facilement le cahier de texte de leur enfant. La réalité, c’est que les parents se moquent du cahier de texte de leur enfant. L’avantage de l’ENT c’est qu’il permet surtout à mes inspecteurs de consulter en ligne et en temps réel mon propre cahier de texte. Et mon chef d’établissement ne manque pas de me rappeler régulièrement que remplir mon cahier de texte est une obligation de service. Soit, mais désormais je passe plus de temps à renseigner qu’à enseigner… Je participe à mon propre flicage. Mais je dois l’accepter : c’est une obligation de service. C’est le code de l’enseignement secondaire qui le dit…
Le problème avec ce code, c’est qu’il ne marche que dans un sens. On a eu l’occasion de le constater cette année avec l’application de la « réforme du collège ». On nous impose une formation de 36 heures en plus de notre temps de travail, ce qui est contraire au code de la formation du fonctionnaire d’Etat. Pas grave. Le recteur nous envoie malgré tout des ordres de mission illégaux avec menace de retrait de paye pour qui refuserait de venir en dehors de ses heures de travail. Quand je sollicite le code lors d’une réunion, la réponse de la direction est la menace d’un rappel à l’ordre auprès de l’inspection. Quand ladite inspection est venue, elle n’a d’ailleurs pas manqué de me reprocher de n’avoir rien préparé l’année prochaine, année de la grande mise en place de la réforme. Je lui ai poliment rappelé que la mise en place de cette actuelle année me prenait déjà tout mon temps. Elle m’a répondu que j’étais « de mauvaise foi. » Sûrement…
Et encore, je n’ai pas à me plaindre. Je suis le délégué syndical de mon établissement. On me laisse plutôt tranquille parce qu’on sait que je ne suis pas seul, que j’ai mon syndicat derrière moi. Par contre, mes autres collègues, eux, parfois, ils morflent. Les pressions n’ont l’air de rien, mais elles sont insidieuses, régulières, malsaines. Peut-être n’est-ce rien par rapport au privé. Je ne sais pas. Peut-être. Sûrement… C’est vrai qu’au moins, nous, les profs, nous avons la sécurité de l’emploi… Ah ça ! On ne manque pas de me le rappeler… C’est vrai qu’avec moins de 2000€ net par mois, alors que je suis niveau bac +5 et que j’ai dix ans d’ancienneté, et un salaire et un point d’indice qui sont tous les deux gelés depuis des années, j’en viens à me rappeler ce bon morceau des Fatals Picards qui disait justement, qu’en fin de compte, il ne devait me rester plus que ça… ma sécurité de l’emploi.

3 thoughts on “J’ai le malheur d’être professeur d’Histoire

  1. Professeure à la retraite, je suis atterrée de lire qu’un inspecteur de l’Education nationale a l’audace de dire à un professeur désireux de faire des cours « complets », (comment pourrait-on enseigner l’Histoire sans évoquer les problèmes sociaux, économiques, religieux… de l’époque évoquée ?) qu’il n’a qu’à démissionner et enseigner dans le privé s’il veut proposer de tels cours à ses élèves !!!

  2. Bonjour ,

    Un article paru dans la revue  » Les Z’indigné(e)s  » d’avril 2016 fait l’analyse de ce « management  » en cours dans l’Education Nationale.
    Il est écrit par Laurent Paillard , lui-même prof de philo, si mes renseignements sont exacts.
    A la lecture de cet article, j’ai pu mettre des mots précis sur ce que je sentais nous arriver sur le coin du nez depuis plus de 10 ans et qui me mettait si mal à l’aise ( je suis retraitée du 1er degré depuis septembre 2016).
    J’ai eu l’occasion à maintes reprises d’évoquer les pressions décrites avec des copains profs de collège et de lycée. Je pense que vous avez été attaqués pus tôt que le 1er degré , mais ça y est , cela arrive aussi avec les IEN, que pas bonheur on voit moins souvent que vous , vos chefs d’établissement.
    Je vous conseille vivement la lecture de :  » Education Nationale, les services du ministère jouent aux pyromanes » , revue les Z’indigné(e)s.
    Cela vous aidera à comprendre et à résister .
    Bon courage.
    D. Barré

  3. Tu as deux options moralement défendables :
    1-Prend ton courage à deux mains et démissionne.
    2-Prend ton courage à deux mains et défend ce que tu crois juste en restant en poste.

    Il y a une troisième option avec plein de sarcasme dedans : « tu fais ce qu’on te dis et tu la fermes, t’es payée pour ça, feignasse de fonctionnaire ! »

    Moi j’ai rué dans les brancards quelques années, et j’ai fini par quitter la maison.

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