Je suis arrivée sur le marché du travail absolument… démunie

Bonjour,

Je ne sais pas si mon témoignage vous sera utile, car avec mon bac +4, mon CDI et mon salaire certes médiocre mais me permettant de payer mon loyer, je me considère comme une privilégiée – surtout quand je regarde la situation des gens autour de moi.

Après mes études en prépa puis dans une fac réputée, je suis arrivée sur le marché du travail absolument… démunie. Parce que dans la vie réelle, ma Maîtrise avec mention ne veut pas dire grand chose.

Pendant et après mes études, j’ai connu pas mal de galères (et cette liste n’est clairement pas exhaustive) :

– Ce stage dans un grand média (qui m’en a certes plus appris que mes études sur mon métier) dans lequel les stagiaires tournaient tellement que certaines rubriques n’étaient rédigées que par eux. Nous occupions tous clairement des postes de salariés. J’étais personnellement responsable, durant 3 mois, de la publication hebdomadaire d’au moins deux pages par magazine, sans compter mes autres contributions au site web ainsi qu’un magazine papier. Sur le coup, ça ne me dérangeait pas de faire 2h supp (non payées, ou plutôt non « gratifiées » par jour), ni même ne partir en reportage jusqu’à 1h du matin sans jamais bénéficier d’une récup… Je voyais ça comme un investissement pour l’avenir.
Après mon stage, j’ai fait quelques piges pour ce média, avant qu’une nouvelle directrice de publication ne débarque et ne supprime purement et simplement les pages dans lesquelles j’avais l’habitude d’écrire. Cette rubrique a été supprimée du magazine papier mais a continué sur le web. Problème : « les articles web ne sont pas rémunérés ». Je n’ai plus jamais eu de réponse à mes mails après ça.
Anecdote sympathique : un de mes articles a été intégralement repris (avec les crédits, c’est déjà ça), dans un magazine de BTS. Pas besoin de mon accord : j’étais stagiaire lors de sa publication, je n’ai donc apparemment aucun droit dessus.

– J’ai aussi fait du sous-titrage de contenus audiovisuels. Sous CDD d’usage, je m’estimais heureuse quand on m’appelait pour me proposer du boulot d’une semaine à l’autre. Je savais que j’avais peu de chance d’arriver à décrocher le statut d’intermittente vu l’irrégularité du taff mais j’espérais quand même qu’en travaillant d’arrache-pied, je finirai éventuellement par y arriver.
Je passais en moyenne 10h par jour à travailler, sans prendre de pause déjeuner pour éviter de perdre du temps. Problème : il fallait être le plus rentable possible en terme d’heure par rapport au travail effectué. Mes collègues et moi étions tous implicitement en concurrence : celui qui travaillait le plus vite était celui qui avait le plus de chances d’être rappelé pour du travail la semaine suivante.
C’est comme ça que j’en suis arrivée (et j’étais loin d’être la seule à utiliser cette technique) à déclarer chaque jour 2h de moins que ce que j’avais réellement fait. J’ai réalisé qu’il y avait un vrai problème quand un collègue, avec 5 ans d’expérience de plus que moi, vivait la même chose : attendre près du téléphone en croisant les doigts pour du boulot, bosser comme un malade sans déclarer la totalité de ses heures pour être rentable – une solution déjà difficile à court terme mais qui, à moyen terme, revient à faire une croix sur le nombre d’heures nécessaires pour décrocher le fameux statut d’intermittent.
Pour terminer, la boîte a fini par délocaliser tout le service en Asie, pour réduire les coûts. Juste après avoir décroché un contrat avec… Marvel.

– Aujourd’hui, je m’estime heureuse parce qu’à 25 ans, j’arrive enfin à payer mon loyer sans l’aide de mes parents. Mais je dois quand même préciser que pour y arriver, je dois cumuler un CDI de 32h par semaine de nuit (3h-11h du matin, adieu la vie sociale) ainsi qu’un CDD de 16h par semaine. Ce sont mes horaires officiels, pour environ 1 600 euros par mois au total.
Dans la réalité, je bosse environ 60h par semaine. Je suis donc totalement dans l’illégalité en terme de droit du travail. Sur ce point, le passage de la durée hebdomadaire légale de travail à 60h, prévue par la réforme, serait pour moi un soulagement.
Mais je ne conseille à personne de sacrifier sa vie sociale et personnelle comme je le fais. Personnellement, je préfère me tuer à la tâche plutôt que de revivre l’instabilité chronique, les journées bloquée entre 4 murs chez moi à attendre vainement des réponses à mes candidatures (et le fait de poster une offre d’emploi et de ne même pas prendre la peine de répondre aux candidats, on en parle ?). L’an dernier, l’inactivité et le manque de perspectives d’avenir étaient devenus tellement insupportables que j’ai fini à l’hôpital après m’être envoyé une boîte de Xanax. Mais je ne suis pas non plus certaine d’arriver à tenir le coup avec mon rythme actuel.

Je partage le désespoir des inactifs en galère, c’est pour cela que je me considère comme une privilégiée, avec mon boulot fixe (mes boulots, plutôt). Je crois que c’est ça le pire. Putain, je passe plus de temps à travailler qu’à dormir, manger et sortir (tout ça réuni), je sacrifie mes week-ends et parfois mêmes des nuits entières pour arriver à survivre financièrement. Et je suis une privilégiée malgré tout ! C’est dingue, non ?

Tout ceci sans compter le temps que je passe à travailler bénévolement pour une association culturelle et solidaire, et sans compter les missions que j’effectue sur mon « temps libre » comme réserviste pour le service de santé des armées. Ce sont pour moi des engagements citoyens auxquels je tiens et je ne m’en plains pas. C’est ce qui donne un peu de sens à mon quotidien.

Mais quand j’entends nos politiques nous répéter que notre génération ne s’investit pas suffisamment, qu’elle est fainéante, qu’elle veut tout, toute de suite sans fournir d’effort… Là je me dis que, vraiment, on se fout de ma gueule. Et cet projet de réforme est l’insulte de trop.

One thought on “Je suis arrivée sur le marché du travail absolument… démunie

  1. Engagez-vous au service de santé des armées (ou autre armée) ! Vous avez encore l’âge pour postuler comme OSC ! je travaille au SSA n’hésitez pas à me contacter…

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