« Par chez nous, les postes de cadres sont pour les hommes. »

J’ai fait une grande école de commerce après une classe prépa. Pour découvrir l’entreprise, quatre stages sont obligatoires dans la scolarité.

Avant d’entrer dans l’école, un stage ouvrier pendant les vacances d’été. Je suis embauchée pour un mois dans une entreprise de confection. 40 ouvrières couturières, un agent de maîtrise en charge de la coupe du tissu et mon poste : une presse chauffante permettant de renforcer les cols et poignets des chemises confectionnées. 45°C toute la journée devant cette presse en plein mois de juillet.

Des pauses repas prises sur les marches de l’usine avec les ouvrières. Quelques franches rigolades et quelques tranches de vie. Comme cette ouvrière qui a commencé en gagnant une fois et demie le SMIG (à l’époque) et qui termine sa carrière au SMIC, rattrapée par la misère tout au long de sa vie. J’étais assez enthousiaste les premiers jours, pour la première fois, je faisais un travail manuel qui laisse le cerveau au repos après une année de classe prépa intensive, 8 heures de travail par jour qui passent très vite et une longue soirée à disposition sans révisions, et la première paye au SMIC, une aubaine qui permet de remercier ses parents d’un premier cadeau et de passer le permis de conduire tant désiré.

Mais rapidement arrivent les désillusions. Qu’est-ce qu’une vie entière à passer devant une presse, jour après jour, sans espoir de trouver un travail plus intéressant, mieux payé et avec surtout la crainte que l’usine ne soit rapidement délocalisée au Bengladesh ou ailleurs? Heureusement, je fais des études et ma vie sera donc différente. L’ouvrier en charge de la coupe des tissus me propost de faire des heures supplémentaires pour l’aider à la coupe. De plus, ces heures seront faites de nuit, et donc payées plus cher. Ni une, ni deux, voyant la perspective de vacances un peu plus dorées, j’accepte. A la radio, qui résonne en permanence dans l’atelier, le tube du moment, Hélène de Julien Clerc. Quelques regards salaces de l’ouvrier qui me chante à l’oreille des passages de la chanson :

Le satin noir sur son teint blanc
Avoue peignoir que c’est troublant
Ho, ho

Le savon noir sur ses seins blancs
Avoue baignoire que c’est troublant
Ho ho avoue c’est troublant

Fin de la journée, les ouvrières quittent l’atelier, me voilà seule avec l’ouvrier de coupe. Une heure de transmission des subtilités de son métiers, et c’est passionnant et compliqué. Comment étaler le tissu en 50 couches puis positionner les pièces du patron pour limiter au maximum la perte de tissus. Il me laisse essayer. Impossible de ne pas gâcher trop de tissus. Il reprend tout à zéro et gagne au moins 30% de plus. La classe ! C’est vraiment un métier.
Puis la nuit avance, la radio encore, toujours le tube de Julien Clerc et voilà l’ouvrier qui se rapproche dangereusement. Toujours plus près. Une petite main baladeuse. « Ben, soit pas farouche! ». Un premier non, un deuxième non. Un troisième non, plus ferme. Et ouf, il arrête mais passera tout le reste de la nuit à faire la gueule. Sans compter toute la fin du mois. Dernière semaine, il me repropose une nuit de travail super payée, je refuse tout net, tant pis pour les vacances dorées.

Fin de première année, un stage dans une boîte de communication, non rémunérés, pas de vacances.
Fin de deuxième année, un stage dans une boîte d’électronique, des ouvrières petites mains agiles pour fabriquer les cartes électroniques, payées au smic, un encadrement exclusivement masculin, sauf moi au service comptabilité. Un petit pécule de stage, loin du smic, deux mois de travail, pas de vacances.
Les six derniers mois de la 3ème année, un stage dans une banque de parisienne avec salle de trading. Mission : optimisation fiscale de la taxe professionnelle. Installée dans la salle de trading exclusivement masculine. Large open space avec diffusion permanente de CNN parce que c’est la Guerre du Golfe.

Diplôme en poche, je recherche du boulot. Au premier entretien, la question qui tue :

« Nous avons 50 candidatures masculines à ce poste, pourquoi est-ce qu’on prendrait une femme? »

Garder son calme, tenter une explication ni trop féministe, ni trop garçon manqué, c’est sans doute seulement un test. Mais au final, candidature non retenue et aucune explication.

On multiplie les CV, les candidatures spontanées et quand il y a des réponse c’est « Vous êtes trop diplômée » ou « Vous êtes une fille » ou « Nous n’avons aucun cadre femme dans notre entreprise, les ouvriers ne comprendraient pas ». Quelques mois et la tournure des réponses changent. Aucune réponse spontanée, donc on relance d’un petit coup de téléphone pour savoir ce qui n’allait pas.
Et là, on s’entend dire :

« Une diplômée d’école supérieure de commerce qui n’a pas encore trouvé de travail en septembre, cela n’existe pas. Si vous cherchez encore, c’est que vous ne faîtes pas l’affaire. »

« Ou encore, pourquoi vous cherchez à travailler pour une unité de production, pour une femme, vous devriez choisir la banque ou chercher sur Paris, parce que par chez nous, les postes de cadres sont pour les hommes ».

Sexisme ordinaire.

On vaut mieux que ça.

One thought on “« Par chez nous, les postes de cadres sont pour les hommes. »

  1. Bonjour, je viens de lire votre témoignage et j’aimerais beaucoup m’en faire écho. Je prépare un article pour le journal des syndiqués de la CGT sur les difficultés d’insertion des jeunes diplômés aujourd’hui. Je souhaiterais apporter un éclairage avec votre témoignage (conservant votre anonymat) sur les discriminations sexistes. Vous pouvez me recontacter si vous le souhaitez à cette adresse : cyrielleblaire (a) yahoo.fr
    Merci d’avance
    Cyrielle

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