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« Le seul homme qui m’ait réellement posé soucis, c’est le boss »

J’ai eu envie de vous raconter mon expérience dans un petit restau en étant la seule femme
parmi des mecs. Je faisais la plonge seule au sous-sol.
Ca ne m’a jamais posé de soucis à priori puisque tous se comportaient de façon correcte avec
moi et puis parce qu’être la seule femme a aussi ses avantages lorsque certains collègues
viennent t’aider lorsque les tâches sont trop dures pour toi. Parce que oui, des tâches trop
dures il y en a, même si ça froisse ma fierté de féministe de le reconnaître. J’aurai pu les faire
par moi-même, mais je préfère perdre ma fierté le temps d’une tâche que l’usage de mon dos.
Je n’aime pas toutes ces affirmations paradoxales qui devraient me faire penser que je suis
physiquement plus faible qu’un homme mais que je suis aussi son égale, que je devrais faire
ma tâche toute seule et me sentir froissée qu’un homme vienne m’aider. Qui font penser aux
hommes que je suis plus faible physiquement qu’eux et qui se sentent obligés de venir
m’aider dans mon travail, quitte à ce que je me sente limite humiliée pour eux de ce qu’ils ont
dans la tête, tellement ils seraient prêts à m’aider à accomplir tout le travail à ma place. Bref,
j’en ai un peu marre qu’on ne nous fasse penser qu’à travers nos genres. J’ai plus de force ou
d’agilité que certains mecs et je n’hésite pas une seconde à les aider dans leur tâche, mais plus
faible que d’autres à qui je n’hésite pas à demander de l’aide. Ça devrait pouvoir aller dans les
deux sens et qu’on réfléchisse en tant qu’individualité qui s’adresse à une autre individualité
et non pas en tant que genre qui s’adresse à un genre.
Le seul homme qui m’ait réellement posé soucis, c’est le boss, un jeune d’à peine quelques
années de plus que moi, qui s’est permis plusieurs fois des remarques ou des « petites
blagues » en fait pas très drôles.
Une fois le patron descend dans la cave et commence par m’observer et me demande ce que je
fais là. Euh, ben je travaille peut-être ? Il roule ensuite son joint sur un congélateur à côté de
mon plan de travail. Jusque-là, pas de problème. Puis le chef cuisto descend lui aussi chercher
des ingrédients dans la cave et nous demande ce qu’on fait et là le patron répond « Bah elle
voulait me sucer mais j’ai dit non ». J’ai pris ça en rigolant et lui ai rétorqué qu’il avait raison
et qu’on n’aurait de toute façon pas pu faire ça devant la caméra. Mais au fond de moi, je
n’avais déjà pas tellement apprécié son humour. Pourtant je suis aussi du genre à avoir un
humour ultra-trash et j’arrive à dégoûter pas mal de gens avec les images que je leur met dans
la tête quand je blague mais là, je sais pas, c’était différent.
Une autre fois, j’apprends que le chef cuisto a piégé les amis d’un des barman en leur faisant
croire qu’il m’avait un jour retrouvée au lit avec sa copine et qu’on avait ensuite commencé à
faire un plan à trois. Je n’étais même pas au courant de l’histoire étant donné que je travaillais
dans ma cave. Et pourtant l’espace de cette petite histoire fausse, le chef cuisto est passé pour
un « boss » aux yeux de ces hommes et du reste de l’équipe qui avait cru aussi à l’histoire. Et
en ce qui me concerne, je suis donc sans le savoir passée pour le genre de femme qui
coucherait avec la copine d’un/une autre et qui, bien sûr, malgré sa bisexualité penchant
fortement d’un côté de la balance, aurait sans soucis couché avec l’homme qu’elle aurait
rendu cocu. C’est pourquoi après cet épisode, le boss s’est permis de me demander plusieurs
fois si j’avais déjà fait l’amour avec L. (la copine du chef cuisto et une super amie à moi). Il
me posait toujours ce genre de questions lorsque j’étais en plein dans mon travail en train de m’échiner à descendre ou remonter des tas d’assiettes à la cave. Je ne compte plus les fois où
il m’a demandé si j’avais déjà fait « les ciseaux » avec L. ou les fois où lorsqu’il n’avait rien à
dire il se contentait de me regarder et de me dire « Je t’ai déjà dit que je ne ferais pas les
ciseaux avec toi ! ». Faires les ciseaux avec homme, mmh, concept intéressant.. Les fois où il
me frôlait en murmurant des « mmmh ». Une autre fois, il était en train de servir de la crème
glacée et tout d’un coup il m’a interpellée dans mon travail. Simplement pour me demander si
je lui lècherais le corps s’il s’y étalait de la crème glacée. Ce à quoi j’ai répondu que la crème
glacée n’était pas assez à mon goût et que j’aurais peut-être reconsidéré sa proposition s’il
m’avait plutôt suggéré de lui manger des pâtisseries sur le corps. Il m’a ensuite demandé « Et
sur L. ? Tu la lècherais ? ». Je n’ai même pas répondu.
Je ne me suis jamais atteindre par ses remarques, blagues et questions et j’ai toujours essayé
de répondre avec humour. Mais il y a des fois où je ne pouvais pas supporter de jouer la carte
de l’humour et où je l’ai envoyé à la merde pour le dire poliment. C’était les remarques
lorsque je sortais mes poubelles « Mais arrête de marcher comme ça ! C’est quoi cette
démarche là ?! ». C’était aussi toutes les fois où il m’ordonnait de sourire pendant mon
travail ! « Ho mais souris ! » « Arrête de faire la gueule là ! ». Alors excuse-moi d’être
concentrée sur mon travail, je savais pas que j’étais hôtesse de l’air ou d’accueil. Je
t’explique, là je galère à empiler toutes les assiettes et je suis en sueur parce qu’à force de
lancer des lave-vaisselles à la cave, il y fait étouffant et que je n’ai pas une minute de pause
dans mon travail. Oui, excuse-moi d’essayer de ne pas casser des assiettes en t’écoutant me
raconter tes conneries, parce que la dernière fois que j’ai laissé quelqu’un me distraire dans
mon travail, j’ai renversé une pile d’assiettes et j’ai culpabilisé. Donc ça ne suffisait pas que
j’accepte de travail sans contrat, de me cacher dans un minuscule trou à la cave derrière des
tas de bacs de bières en cas de contrôle, de supporter ses petites remarques sexistes ou
homophobes dites sous couvert d’« humour » au quotidien, il fallait en plus que je sourie !
Mais oui ! Non. Alors je lui ai dit d’aller se faire foutre et lui ai expliqué que j’en avais marre
de ses remarques et il s’est tu. Et tous les autres me regardaient stupéfaits parce que je venais
d’insulter le boss. Surtout le chef cuisto qui me répétait à longueur de journée que la
hiérarchie « c’est très important » ! Alors que lui-même s’était permis d’insulter le patron. La
hiérarchie ? Pour moi ce mot n’a jamais voulu rien dire. Je n’ai pas de supérieur. C’est juste
un mot, un titre, mais au final c’est simplement une personne comme moi qui saigne, qui chie
et qui dort. Alors, pas question de laisser qui que ce soit me faire des remarques inutiles. J’ai
toujours eu ce principe et je continuerai à l’avoir.
Toujours est-il que les jours suivant, j’ai eu droit à des petites séances de tentatives de prouver
sa virilité et sa domination. Il s’amusait à m’appeler sans aucune raison et me distraire en
plein boulot pour me faire monter en cuisine pour rien. Ca cassait le rythme de travail de mes
collègues et moi et nous condamnait à travailler plus tard, mais ça n’avait pas l’air de le
déranger tant qu’il pouvait se prouver à lui-même qu’il me dominait. Il restait planté les bras
croisés dans la cuisine en me regardant prendre les assiettes sans rien dire. Et quand j’ai
ironisé devant tout le personnel de cuisine sur le fait que je me sentais légèrement oppressée,
il a juste dit « T’as chié dans les mauvaises bottes ». Malgré ça, j’ai continué à venir travailler
parce que je tiens toujours mes engagements et que je savais très bien que si je partais, ce serait le personnel de cuisine qui devrait travailler à ma place et non le patron. Pas question de
faire suer mes amis sous prétexte que le patron ne sait pas supporter qu’on ne rie pas à ses
blagues et qu’une femme lui tienne tête. Oui, parce que c’était le genre d’homme à
soudainement débarquer en cuisine et à crier à tout le monde qu’une femme avec une mini-
jupe au fond de la salle le rendait fou. À raconter à tout le personnel que si sa copine le suçait
autant qu’elle les lui cassait, il aurait les couilles comme des raisins secs. À ne vouloir aucune
femme dans son personnel parce qu’elles sont « trop faibles pour monter des bacs de bière »,
« trop lentes ». À montrer sa queue aux cuistos dans les toilettes du restau. À nous surveiller
via ses caméras lorsqu’il était chez lui et à nous téléphoner pour continuer à garder le
contrôle. À se pointer bourré au restau les jours où il ne travaillait pas et à critiquer le travail
de tout le monde en nous disant qu’on ne faisait que de la merde, à péter un câble et renverser
tous les verres d’une table, à s’entailler les bras sur le verre brisé et à ne finalement rentrer
chez lui qu’après s’être engueulé avec le chef cuisto. Bref.
À part ça, je suis mes études, je serai en Bac+5 au mois de septembre mais je sais déjà depuis
des années que je ne veux pas faire ce métier. Pourtant, je continue. Parce que j’ai commencé
ce projet, donc j’irai jusqu’au bout. Parce que ma mère m’a soutenue financièrement et que je
lui dois bien ça. Parce que j’ai un peur de m’incruster dans le monde du travail sans diplôme
même si je n’ai pourtant pas vraiment l’impression que ça change quoi que ce soit. Parce que
ça me rassure et que comme ça je n’aurai pas de regrets. Mais je le sais. Je l’ai vu que ce
n’était pas pour moi. Qu’on n’arrête pas de former des spécialistes alors que je voudrais être
un couteau-suisse. Qu’ils paniquent dès qu’on leur demande de sortir de leur case. Que la
société et ma famille me poussent à aller jusqu’au bout et à me retrouver à travailler en milieu
sécuritaire avec des patients qui ont torturé et arraché des yeux pour de l’argent, jeté un bébé
contre un mur dans une crise, donné des coups de couteau à leur femme, l’ont tabassé quand
elle voulait pas coucher avec eux, ont violé des gosses ou des adultes, te racontent en
entretient qu’ils auraient voulu faire la « fête du mouton » à cette enfant qui n’avait rien fait
parce que sa mère ne voulait pas coucher avec eux, qui violent une jeune fille schizophrène
par voie anale en la filmant dans une institution qui ne fait rien ensuite pour tenter de réparer
ces actes. Alors plus j’avance, plus je sais que même si le sujet me passionne et que bien
souvent les auteurs sont également des victimes, ce n’est pas pour moi. Parce que ça va me
tuer de l’intérieur. Parce que je n’ai pas envie de me lever le matin et prendre les transports
pour finir ligotée à un arbre, violée et égorgée par un type comme Anthamatten parce que les
institutions sont bien-pensantes, inconscientes et irresponsables. Que les psys de la génération
précédente refusent de faire passer des tests de risque de récidive parce que c’est
« stigmatisant », ne prennent même pas la peine de mener un entretien avec un jeune qui
pourtant après deux minutes te jette au visage toutes ses pulsions sexuelles irrépressibles et
que ça aurait sûrement suffit à éviter que la vie d’une jeune fille soit brisée. Que certains soi-
disant professionnels font passer des tests sans aucune validité afin d’aider le juge à décider si
un violeur multi-récidiviste peut ou non être relâché, qu’il est et qu’il recommence. Parce que
je n’en peux plus de toute cette souffrance dans le monde. Les activistes qui se font tuer parce
qu’ils empêchent des grosses firmes avec des litres de sang et de sève sur les mains de faire
du profit, les animaux qui se font exterminer pour que d’autres les bouffent et te serinant que
« la viande c’est la vie ! » en te jetant des bouts de porc au visage pour te dégoûter, les pubs partout, les injonctions sociétales qui ont fait de mon frère un type fermé de partout qui n’ose
même pas pleurer à l’enterrement de sa grand-mère, les enfants battus, les enfants et les
adultes harcelés à l’école ou au travail, les gens qui veulent restaurer la peine de mort pour les
pédophiles et qui pensent qu’ils sont tous les mêmes parce qu’ils ne les voient qu’à travers
leur crime. La liste est longue et il faut que je m’arrête parce que ce témoignage est déjà
beaucoup trop long et que si vous le lisez jusqu’ici, c’est que vous êtes aussi fous que moi.
Parce que tout ce que je veux depuis toujours, c’est être seule. Travailler seule. Dans la
nature, avec des animaux. Ou avec des gens qui aiment la nature, la respectent réellement.
Sans hiérarchie. En harmonie avec moi-même. En me sentant utile, vraiment. En arrêtant
d’avoir toute cette colère qui me brûle le bide. Mais cette haine, je l’ai transformée en énergie.
Une énergie terrible qui m’a poussée à enfin à vivre selon mes envies et non celles de ma
famille et ses peurs, celles de la société, celles de mes amis. Les MIENNES. Qui sont là
depuis toujours mais qu’on n’écoute jamais parce qu’on arrête pas de nous faire peur. Alors
allez vous faire foutre, vous qui voulez nous faire peur et nous décourager, moi j’y vais. Je
vais commencer à m’écouter et à m’aimer. Depuis que je suis gosse, je le sens, je le sais. Je
n’ai aucun voile sur les yeux. Aucun filtre.
Je serai pas un outil. Je serai moi.

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