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« J’ai compris que le travail se nourrissait de ma santé »

Je vais essayer de faire court mais le flashback est absolument nécessaire pour comprendre a quelle point la situation n’est pas nouvelle.

LE SENS DE LA DÉSORIENTATION.

Comme tous gamins, arrivé en troisième, on vous dit de trouver une « orientation », qui sera censée déterminer votre avenir professionnel et donc social.

Pour ma part artiste dans l’âme (dessinateur de bd/manga autodidacte), j’ai donc essayé de trouver un cursus scolaire qui corresponde à mes besoins créatifs.

Heurté au mur de la sélection dans plusieurs établissements publics lyonnais, j’ai pu trouver une formation en communication graphique dans un lycée professionnel.

Même si je n’ai jamais été un élève modèle, le BAC pro vendu dans ce Lycée n’aboutissait sur rien d’autre qu’une poursuite d’étude. Le marché étant saturé de graphiste, si on poussait pas jusqu’au master, on avait aucune chance de trouver du boulot. Faute de moyen et de soutiens de la part de mes profs, je n’ai pas pu continuer mes études (j’aurais aimer faire les beaux-arts, mais mes profs ont plombés mon orientation, je n’était pas dans leurs petits papiers, ils appréciaient moyennement les autodidactes et détestaient de surcroît les élèves un peu en marge)

De ce fait j’ai quitté le lycée après 4 ans d’étude, un CAP et un BAC PRO (quasi inutile) en poche, et je me suis mis a chercher du travail.

UNE SEULE SOLUTION, LA RESTAURATION!

Il va sans dire que malgré mes recherches, la communication graphique, c’était pas la peine d’essayer et pourtant, je l’ai quand même fait… Sans succès.

Le terrible Ouroboros commençait son repas: « j’ai pas assez d’expérience pour avoir ce poste, mais j’ai besoin de ce poste pour avoir de l’expérience« .

Ce même paradoxe qui arrive quand vous cherchez un emploi mais que vous n’avez pas le permis:

« j’ai besoin d’un emploi pour avoir de l’argent, pour me payer le permis, mais je peux pas avoir d’emploi parce que j’ai pas le permis« .

Bref!

Passionné de cuisine, je me suis lancé dans la restauration, par chance, un de mes amis avait un frère, patron d’une brasserie sur la place des terreaux à Lyon.

J’ai donc commencé un 8 décembre, comme agent polyvalent de restauration, alias Factotum, comprenez « larbin ».

Le sympathique patron trentenaire, amical, bienveillant, toujours souriant, promettant mondes et merveilles, s’est avéré être un beau salopard, qui m’a employé pendant 4 mois et m’a grassement remercier d’un salaire total de 160 euros.

Un contrat évidemment bidon, et je travaillais comme un força de 9 heures du matin à 00h, avec une coupure de 3 heures. Je faisais absolument toutes les tâches, je travaillais en cuisine, je débarrassais les « vides » du bar, et refaisait l’approvisionnement. Je nettoyais la salle, les toilettes, je faisais la plonge une fois le service en cuisine terminé, le soir il fallait plier la terrasse et tout ranger à l’intérieur du restaurant. Et tout recommençait ainsi, inlassablement 7 jours sur 7.

Quand j’ai demandé pourquoi je n’avais eut que 160 euros, le patron invoqua le fait qu’il me « transmettait » un savoir-faire et que de ce fait, j’étais tenus d’être un esclave sous-payé, et surtout je n’avais pas mon mot à dire. Quand on travaille pour une famille, c’est très difficile de faire valoir ce qu’on vaut et ce qu’on veut, sans ce mettre en porte à faux vis-à-vis de tout le monde.

J’ai fini par arrêter cette folie, le chef d’un autre restaurant est venu me débaucher (il connaissait les travers du patron) et m’a fait rentrer comme commis de cuisine dans le restaurant où il travaillait. Ce n’était pas le poste de mes rêves et je pourrait dire beaucoup sur ces 3 années passées dans ce restaurant. Mais j’y ai beaucoup appris et même si mon travail n’a pas toujours été rémunéré à la hauteur de la tâche accomplie, j’étais enfin été déclaré correctement avec des horaires un peu plus fixe et un peu plus humain.

J’ai tout de même tenté un recours au prud’homme contre mon premier employeur, mais on m’a bien fait comprendre qu’il fallait pas que je m’attende à un miracle. J’ai donc bêtement renoncé.

Pendant quelques années suivant ma première expérience, j’ai enchainé CNE, CDD, CDI piégé (horaires de merdes, salaire minable à durée indéterminée), boulot au black, remplacement… toujours comme cuisinier.

Le monde de la restauration est ainsi fait, sa convention collective fait partie des pires existantes. Vous n’êtes pas un être humain, vous êtes une bête de somme. Les heures supplémentaires ne sont que très rarement rémunérées, les dimanche et jours fériés ne sont pas payés doubles, vous n’avez pas deux jours de repos consécutif, mais vous l’acceptez, car ça fait partie du jeu… si seulement c’était bien rémunéré, mais non! c’est du SMIC voir moins!

Le plus hilarant c’est quand vous dites que vous êtes cuisiner, on vous répond « c’est un beau métier ça! ». C’est vrai mais uniquement sur le principe, la réalité, l’envers du décors, je peux vous jurer que c’est assez moche.

j’ai finalement dût arrêter la restauration après une saison plus que difficile dans une guinguette.
Nous étions 2 voir 3 cuisiniers pour 200 couverts par service en moyenne. Une fois le service terminé, il fallait faire la plonge (sans machine), refaire la mise en place et recommencer le service.
Les produits vaisselle, la fatigue et le stress, le boulot 7/7 … tout ça a eut raison de moi. Je me suis brûler chimiquement les mains ce qui a engendré une dermatite palmaire qui s’est sur-infecté d’un staphylocoque, j’ai perdu l’usage de mes mains durant 9 mois. Je n’ai pas pu déclaré mon problème de santé comme accident de travail ou comme maladie professionnelle car les termes du contrats qui me liais à ce restaurant étaient plus que flou (déclaré a mi-temps je recevais une partie de mon salaire au noir, a l’époque je n’étais pas en mesure de refuser, j’avais évidemment besoin de travailler, je vivais en ménage dans un appartement.) j’ai pu quitter cet établissement sans trop d’encombre. (à savoir que j’ai dut « faire le mort » pendant un mois pour éviter quelques représailles)

Ce fût l’heure de ma première prise de conscience. Je me suis rendu compte que je travaillais pour payer le loyer d’une maison où je ne vivais pas, puisque je passais ma vie au travail. Mes heures passées au boulot ont eut raison de ma vie de couple, qui après 6 ans, s’est éteinte durant cette saison. J’étais en train de tout perdre pour un salaire et la satisfaction d’un patron qui ne me remercierait jamais.

UN RETOUR AU SOURCE DANS L’ÉDUCATION.

Dégoûté, dépité, la chance a fini par me sourire, car avant de faire cette fameuse saison, j’étais demandeur d’emploi, et j’avais postulé dans l’éducation nationale

pour devenir surveillant.

La réponse fut favorable. Et mes mains étant détruite, je n’avais pas beaucoup d’autre choix. Et puis n’ayant jamais été un élève modèle malgré de bonne capacité, j’avais accès à une forme de rédemption, et l’occasion de voir l’envers du décors tout en aidant mon prochain.

Ce métier de surveillant, je l’ai exercé pendant 5 ans. J’ai aimé ce métier. Je dis bien le mot métier, car de nos jours, c’est bien plus qu’un job étudiant.

Quand vous êtes surveillant, pardon Assistant d’éducation (s’il vous plaît), vous avez toutes les casquettes: flic, maton, confident, psy, infirmier, assistant-social, intervenant culturel, arbitre… ça ne manque pas si vous avez vraiment envie de vous investir.

Bon, le salaire est minable, un pauvre SMIC, mais ce qui compte c’est l’âme non? Alors on vous tiens grâce à ça. Les enfants comme faire-valoir. On vous prends par vos sentiments et vos émotions et on vous fait bosser comme une mule pour 1100 euros par mois.

L’état à le droit de vous faire travailler 6 ans a coup de CDD puis de vous jeter comme un mouchoir à la fin.

N’envisagez pas de reconversion ou de validation des acquis, vous n’avez pas assez d’expérience et le fait que vous soyez AED en collège-lycée mets votre dossier au clou sans un seul coup d’œil.

De ce fait au bout de 4 ans de bons et loyaux services pour la société, je me suis effondré et j’ai fait un bon vieux Burnout, et j’ai terminé en hôpital psychiatrique pour surmenage. (la réalité, c’est que la désillusion m’a frappé lorsque je me suis rendu compte qu’une de mes chefs, sabotait mon travail et certains de mes élèves par la même occasion)

 

LES OUBLIETTES DE MASLOW.

j’ai arrêté l’éducation nationale, j’ai erré dans les bas-fonds de la pyramide de Maslow et dans l’obscurité du pôle emploi. Mon parcours et mon CV atypiques étant perçu comme trop chaotique, traduisaient un « manque de stabilité » dans ma personnalité…

J’étais donc coupable de m’être fait exploiter (pour pas dire pris pour un con) durant ces 10 dernières années.

 

Assommé par mon mal-être, ne trouvant pas d’issue, j’ai sombré dans la dépression et l’alcoolisme (un alcoolisme que j’avais commencé gentiment a mettre en place pour survivre aux horaires de la restauration). Encore une fois l’Ourobos m’a rattrapé. Plus ma situation se dégradait, plus je buvais. Et plus je buvais, plus ma situation se dégradait.

Plombé par les problèmes d’argents, les dettes se sont accumulées. Les allocations chômages étant trop peu élevées, seul je ne parvenais plus a assumer les traites de la ruine qui me servait de maison. J’ai du contracter un crédit à la consommation pour pouvoir régler mon loyer et espérer remplir un peu le frigo autrement qu’en faisant les poubelles. Et j’ai finalement renoncé à tout ce que j’avais pour pouvoir m’acquitter de mes créances.

Sans logement et sans emploi, j’ai eut la chance de pouvoir compter sur des amis qui m’ont prêté un bout de terrain et une caravane où j’ai vécu de manière spartiate durant presque un an.

EN MARGE POUR LA SURVIE


J’ai finis par retourner à la restauration, mes mains vont mieux mais je ne peux absolument plus travailler sans gants (la dermatite étant devenu chronique, à la moindre goutte de quoique ce soit sur les mains, elle se réveille). Ma consommation d’alcool est de nouveau proche de zéro.

je suis devenu saisonnier, je ne travaille que pour recharger mes droits au chômage, je vis modestement dans un camion par choix, mais aussi parce que trouver un logement seul est devenu impossible.

Le système ayant essayé de me dévorer vivant, j’ai compris que le travail se nourrissait de ma santé. Que les heures a prouver ce que je valait en travaillant comme une bête de somme ne seraient jamais rémunérées et qu’elles ne me donnerais au mieux qu’un petit quart d’heure de gloire devant un patron, un directeur ou un chefaillon véreux.

Dans mes malheurs, j’ai eut la « chance » de pouvoir rester célibataire et sans enfants, ce qui me permet de travailler 4 à 6 mois par an, le reste je le consacre a voyager, m’occuper de mes proches et de moi-même, aider ceux qui m’entourent, et surtout d’essayer d’accomplir mon rêve de gosse: devenir un vrai dessinateur de bande dessinée. (qui est un vrai travail, je passe en moyenne 4 à 8 heures par planches et je ne gagne rien!!! il est toujours bon de le préciser)

Voilà, c’est la fin de mon témoignage, Ce n’est pas de la victimisation, simplement un constat. Je ne veux pas qu’on me plaigne, on est des milliers, si c’est pas des millions, dans ce genre de cas en France. Et malgré toute la bonne volonté du monde, on ne peut décemment pas continuer a foncer dans le mur de la sorte. C’est inutile, contre-productif, et dangereux socialement comme individuellement.

On vaut mieux que ça!

Signé MARCO, dessinateur, cuistot, éduc’, et cuistot de nouveau.

Post-Scriptum: Je vous invite a chercher sur google les termes: Ouroboros, dermatite et eczéma de contact. Et si vous êtes curieux, la convention collective de l’hotellerie-restauration.

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