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J’ai travaillé sous les ordres d’un homme déséquilibré

 

Je suis née en Allemagne de parents italiens, je suis arrivée en France à l’âge de 19 ans et j’ai passé neuf ans dans une entreprise qui édite un journal de petites annonces. À mes débuts, l’équipe était constituée d’une vingtaine de salariés. Au fil des ans, l’activité a décliné et ceux qui partaient n’étaient pas remplacés (tous ceux qui pouvaient se le permettre s’en allaient – prendre ses jambes à son cou et fuir le plus loin possible était le sentiment qui prévalait parmi mes collègues). Dans cette PME, j’ai vu et entendu des choses en dehors de l’entendement – mais en découvrant les témoignages effarants sur votre site, je suis ahurie de constater à quel point mon histoire, que je croyais exceptionnelle, est banale. À l’exception du harcèlement sexuel, travail du sexe et de la précarité, j’ai fait l’expérience de tous les dysfonctionnements listés sur votre site.

Les terribles crises de colère de mon ex-patron étaient légion. Les premiers mois après mon embauche, je faisais souvent des cauchemars, puis je me suis habituée à la terreur permanente qui flottait dans l’air dès qu’il était dans les parages. Un rien était susceptible de provoquer une explosion. Mes collègues et moi n’avions pas le droit d’échanger le moindre mot d’ordre privé, et encore moins celui de rire (lui par contre se permettait la familiarité de nous gratifier de noms d’oiseaux). Nous devions être constamment sur nos gardes ; il nous espionnait. Quand il s’est aperçu qu’en arrivant le matin, je saluais mes collègues en passant devant leurs bureaux pour me rendre dans le mien, il me l’a interdit.

Ce monsieur nie le statut d’être humain à ses employés ; pour lui, ils sont des outils voire moins (une fois, il m’a signifié que je n’existe pas). Dans notre bureau situé sous les toits, le thermomètre dépassait les 35 degrés en été, mais les ventilateurs devaient être dirigés sur le matériel au lieu de sur nos corps fiévreux. Nous n’avions aucun droit de parole sur les sujets nous concernant directement ; par exemple : il fixait la date de la totalité de nos congés payés et se permettait de la modifier au dernier moment ; il ne nous accordait pas les jours supplémentaires pour fractionnement (j’avais choisi de ne pas les réclamer pour ne pas me retrouver dans son collimateur) ; il téléphonait à certains de mes collègues tôt le matin, le jour de leur repos hebdomadaire, pour qu’ils rappliquent dare-dare pour effectuer un travail urgent, et quand ils arrivaient à l’agence, il n’était pas là et n’avait laissé aucune instruction quant au travail soi-disant « urgent » ; jusqu’à dix fois dans l’année, il modifiait nos horaires de travail.

Notre équipe était majoritairement constituée de femmes ; il faisait craquer les plus impressionnables et s’en réjouissait de manière visible. Une de mes collègues a subi un harcèlement caractérisé : elle n’avait pas le droit de s’en aller le soir avant le retour de son patron et il la faisait souvent attendre jusqu’à 20 heures ; une fois par semaine, elle était convoquée dans son bureau d’où elle sortait en pleurs. Il ricanait : « Ce ne pas la dernière fois que vous pleurez ! »

De manière générale, il trouvait à redire, que nous fissions une chose ou son contraire. Les règles étaient fluctuantes, ce qui était valable un jour pouvait ne plus l’être le lendemain. Lors de mon embauche, tout en me faisant miroiter une augmentation ultérieure, il a fixé mon salaire au SMIC. Il ne m’a jamais augmenté ; j’occupais pourtant un poste qualifié.

J’ai réussi à tenir neuf ans, pour trois raisons.

La première : j’étais parvenue à obtenir un contrat à temps partiel (j’étais la seule dans l’entreprise à jouir de ce « privilège »). Désormais, mes horaires étaient contractuels, il ne pouvait plus me ballotter au gré de ses humeurs.

La deuxième : quelque temps après mon embauche, mon employeur a décrété que lui et moi, nous ne devions plus nous parler ; toute communication devait passer par mon chef de service (qui n’avait de chef que le nom). Je me suis conformée à cet ordre, je m’y suis agrippée comme à une planche de salut.

La troisième : j’ai pris sur moi. Je m’étais persuadée que cet homme était plus à plaindre qu’à craindre (quand je le voyais balancer le haut de son torse d’avant en arrière à la manière des autistes durant de longues minutes, je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’il avait un problème d’ordre psychiatrique). Je me répétais que je ne trouverais pas d’autre emploi dans le prépresse ; pas dans ma ville, en tout cas. Je me cramponnais aux avantages certains de ma situation : je ne travaillais pas les mercredis après-midis, j’avais des horaires aménagés (une pause d’une heure seulement à midi), je travaillais tout près de chez moi, j’effectuais un travail qui me plaisait, etc.

Mais au final, nos chemins se sont séparés de la manière la plus folle qui soit : après m’avoir agressée physiquement, mon employeur m’a licenciée pour tentative d’étranglement ; il me reproche l’atteinte à la vie d’une collègue (qui se trouve être sa compagne).

C’en était trop. J’ai failli sombrer dans la dépression ; seule la perspective de relater mon histoire a pu m’arracher à ma léthargie. Il fallait que je narre tout, c’était un besoin vital. Il était important pour moi de décrire non seulement les exactions de mon ancien employeur, mais aussi la manière dont son comportement affecte ceux qui travaillent sous ses ordres.

J’ai décidé de révéler au grand jour ce qui peut se passer à huis clos dans une entreprise française. C’est à dessein que j’appuie sur l’adjectif. Toute ma famille vit en Allemagne, je peux établir des comparaisons entre les deux pays. Comme le dit très justement le monsieur de la vidéo, le mal français est « sociétal » : je vous rejoins quand vous dites que notre société est schizophrène. Connue dans le monde entier pour les valeurs humanitaires qu’elle est censée porter, admirée par les pays en voie de développement pour sa devise et sa Déclaration des Droits de l’Homme, la France demeure un pays de rois et de puissants. Une grande partie de la nouvelle « aristocratie » n’a que mépris pour tous ceux qu’elle considère être des « inférieurs » : chômeurs, non-diplômés, non-qualifiés, travailleurs manuels, jeunes, provinciaux, immigrés, etc. Le pire est que beaucoup d’entre eux se sentent effectivement « inférieurs ».

Le chômage de masse ne fait que renforcer un état d’esprit qui existe indépendamment de lui dans la conscience collective. On peut critiquer l’Allemagne sur bien de points de son Code du travail, mais de manière générale, le traumatisme de sa terrible histoire a implanté l’estime de l’autre dans la société et par extension, dans l’entreprise (où le respect, au lieu d’être seulement ascendant, est mutuel ; où il n’est pas rare que patrons et employés se retrouvent après le travail pour boire un verre ; où il ne viendrait à l’esprit de personne de négliger la plus élémentaire des politesses : répondre à une candidature, même si la réponse est négative).

La totalité de mon témoignage se retrouve dans mon livre intitulé « Agités du bocal : Les tribulations d’une jeune maman au travail ». Au début du mois de mai, j’ai envoyé mon manuscrit à plusieurs maisons d’édition, mais on peut le trouver dès à présent sous forme d’e-book, dans la boutique Kindle d’amazon. Mon récit est un mélange de fiction et de réel. La protagoniste principale a une vie privée fictive ou arrangée ; en revanche, ce qu’elle subit au travail relève de mon vécu. Ne voulant pas courir le risque de m’exposer à la vindicte d’un homme instable émotionnellement, je publie sous pseudonyme (je ne m’appelle pas Lina Felsen, vous pouvez donc diffuser ce nom).

Après mon licenciement, j’avais besoin de légèreté, et le ton que j’ai donné à mon récit s’en ressent : il est frais et distrayant. Je ne soulève pas moins des questions qui importent à mes yeux ; en voici quelques-unes : puisque l’on sait que les responsables « psychopathes » existent et représentent une menace pour la vie de leurs subordonnés, ne devrait-on pas instaurer un contrôle en amont ? Pourquoi, quand on sait que des centaines de personnes mettent fin à leurs jours à cause des pressions qu’elles subissent au travail, ne pas prendre les mesures appropriées ? Au-delà des questions liées au Droit du travail, ne s’agit-il pas d’une question de santé publique ? Pour sauver des vies, les employeurs ne devraient-ils pas être soumis à la visite médicale obligatoire et être examinés par des psychiatres ?

Voici un extrait :

[…] Mais je n’ai pas le temps ni de parier ni de fournir des explications, Dejoufflu sort en trombe de son bureau et s’engouffre dans l’escalier. Sam, qui garde toujours un œil sur la porte, nous informe :
« Il fouettait l’air avec le journal. Et il était tout blanc, le fou.
— Ça promet », soupire Rachel.
À peine a-t-elle achevé sa phrase que la voix de mon patron s’élève de l’étage du dessous. Rachel et moi sortons sur le palier, avec Sam sur les talons. C’est peu de dire que sa voix “s’élève”, il s’arrache les poumons à force de beugler. Même mes collègues, qui en ont vu d’autres parce qu’ils sont là depuis plus longtemps que moi, sont consternés en l’entendant hurler :

« ELLE MÉRITE LA MORT ! QUAND ON EST UNE INCAPABLE, ON NE MÉRITE PAS DE VIVRE ! LA MORT ! C’EST TOUT CE QU’ELLE MÉRITE ! ELLE NE MÉRITE PAS DE VIVRE, QUAND ON EST UNE INCOMPÉTENTE, ON NE…  »

Et ainsi de suite, en boucle. Qui est visé ? Une bouffée de panique monte dans ma gorge, mais j’arrive à me raisonner : cela ne peut être moi. Avec ma demande “culottée”, j’ai sans doute contribué à le précipiter dans des dispositions de justicier, mais si l’objet de son ire, c’était moi, il ne se serait pas rendu dans le bureau des commerciales. Sam chuchote :
« Il a dû voir une chose dans le journal qui ne lui a pas plu. »
— Un pavé à fond noir ? demande Rachel.
— Mais non, je réponds, il les a acceptés, depuis le temps.
— C’est une commerciale qui est visée, suggère Sam, il est descendu pour lui faire la peau, mais elle ne doit pas être là. »
Nous réintégrons nos postes. Le volume des vociférations va crescendo, nous l’entendons maintenant aussi distinctement dans notre bureau que sur le palier. Il réclame la mort d’une commerciale, soit ; mais laquelle ? La Noël est intouchable, reste Jessica et Mélie. […]
Je tends l’oreille. Les hurlements de Dejoufflu ont perdu en vigueur, mais il profère toujours sa sentence de mort, inlassablement. Je me retourne pour observer la réaction de mes collèges. Rachel secoue plusieurs fois la tête, incrédule. Pour donner libre cours à son ébranlement, elle adopte la méthode dejouffluesque, elle se répète :
« Il est fou, il est fou, il est fou… »
Sam ne dit rien, mais il me jette un regard dégoûté.
Bernadette accourt en PAO, elle nous confirme ce que je soupçonnais déjà : c’est Mélie qui est visée. En feuilletant le journal de cette semaine, le patron a trouvé une faute d’orthographe dans le pavé de l’un de ses clients. […]

J’espère une prise de conscience de la société française, et peut-être qu’à l’instar de votre collectif, quoiqu’à moindre échelle, mon livre pourra contribuer à une amorce de changement. J’ai peur pour mes enfants, qui seront sur le marché du travail d’ici quelques années. Pour un tas de raisons différentes, j’aime profondément mon pays d’adoption, et je ne voudrais pas que mon fils et ma fille soient obligés de s’expatrier à cause du travail ! Ils méritent de pouvoir s’épanouir. Nous le méritons tous, car nous tous, « on vaut mieux que ça ».

Photo : Flickr

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