« Les reproches sont devenus mon quotidien, par mail, par téléphone, en réunion »

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Bonjour #OnVautMieuxQueCa,

Je souhaite vous faire part de mon témoignage, je ne sais pas si il sera publié mais l’opportunité de pouvoir ici rendre compte de mon expérience me soulage et je vous félicite pour votre initiative que je trouve vraiment nécessaire. J’espère que votre projet fera évoluer les mentalités ou du moins permettra aux gens qui vous suivent de trouver du réconfort. Je voudrais bien entendu que ce témoignage reste anonyme.
J’ai 25 ans, je suis en dernière année de Master de ressources humaines et travaille en alternance pour une entreprise bien connue du CAC40. Avant d’en arriver là, j’ai suivi un parcours classique dans un IAE, où j’ai appris les ficelles du monde de l’entreprise : finance, comptabilité, commerce, marketing, gestion des ressources humaines… du moins en théorie. Ces études m’on permit d’avoir la tête suffisamment « bien faite » pour intégrer le monde du travail, mais peut être pas assez pour comprendre tous les paradoxes qui en font le quotidien et parfois le malheur de gens honnêtes.
Après avoir cherché longuement une entreprise pour faire mon alternance, sésame de l’entrée en deuxième année de master, je finis par être reçu à Lyon, dans les bureaux de ce qui sera mon futur employeur, dans un arrondissement cossu du centre ville. A partir d’une offre particulièrement aguicheuse que j’ai déniché sur le net, promettant des missions très intéressantes, je suis partis vers une nouvelle vie à plus de 300km de chez moi comme beaucoup d’étudiants en fin de cycle.
Peu après avoir reçu la réponse positive tant attendue, ma future responsable m’a contacté à plusieurs reprises durant ma période initiale de cours pour me demander quand j’allais enfin venir et à quel point ils avaient hâte (besoin) de me voir arriver ici. Je n’ai pas écouté mon intuition, ce sentiment que j’ai pourtant eu un court instant me faisant trouver cela curieux voire inquiétant, alors que je lui avait transmis mon calendrier et répété de vive voix la date d’arrivée en entreprise. A la place, je l’ai balayé avec la motivation et l’excitation de commencer ma mission.
Suite à une période d’essai réussie, durant laquelle j’ai pris de l’avance sur les objectifs énoncés au départ, je me suis vu confié une nouvelle mission (en formation du personnel en santé et sécurité) et qui me serait présentée en détail lors d’un séminaire de cohésion d’équipe sur Paris. Lors de la réunion, au moment où ce fut le tour de ma collègue (elle aussi en alternance) de prendre la parole, son visage est devenu rouge, sa voix tremblait et je pouvais voir des larmes aux coins de ses yeux. Revenant sur le bilan de sa première année, elle a eu ces mots qui m’ont refroidit : « ça a été très dur pour moi, j’ai vraiment rien lâché. J’ai cru que c’était moi qui était trop bête pour y arriver, mais maintenant ça va aller mieux car je n’aurais plus à gérer la formation santé/sécurité ». C’était un instant marquant car cette fille était au bord des larmes, en pleine réunion d’équipe, et autour de la table je n’ai vu que des visages sans expressions et des regards perdus dans le vide. Nous sommes passé au point suivant, sans qu’aucun commentaire ne soit émis, sans que personne ne la considère dans une pièce où tout le monde avait laissé son humanité devant la porte. C’est de cette façon que j’ai été introduit à ma mission en formation santé/sécurité.
Je préfère vous épargner cette désillusion qui a été la mienne : ni la santé, ni la sécurité ne font partie des priorités d’une entreprise de service fonctionnant en mode projet. Selon un planning décidé d’avance par ma responsable, je devais organiser ces formations sur l’ensemble de nos 16 sites, tout au long de l’année et pour un périmètre de 2500 salariés, sur les 6 jours par mois que ma responsable  avait accepté avec regret de m’attribuer pour y parvenir. Lorsque j’ai récupéré cette activité, une visite de la DIRECCTE aurait déjà pu coûter cher à l’entreprise tant le respect du cadre légal est passé au second plan ces dernières années.
Les échéances, les exigences des clients, les réunions de dernière minute invoqués par mes collaborateurs ont été mes meilleures ennemies pour former aux premiers secours, aux habilitations permettant de manipuler sans danger des appareils électriques, ou pour mettre en place une procédure d’évacuation en cas d’incendie. Je ne dis pas que c’est de leur faute, eux mêmes courent après leurs propres objectifs, je pense seulement que tant que la direction ne prendra pas au sérieux ce sujet il n’y a aucune chance que cela puisse s’améliorer. Au fil des mois, j’ai accumulé tant de retard sur les cotas dictés par la loi que j’avais profondément honte de dire que j’en étais responsable. Je n’ai reçu aucune aide, aucun back-up durant mes périodes de cours, seulement des tâches supplémentaires et des reproches. Ce n’est pas la charge de travail qui a pesé le plus lourd sur mon moral, mais bien de savoir que je ne pouvais pas atteindre des objectifs légaux et que personne n’en avait , au fond, rien à faire.
Les reproches sont devenus mon quotidien, par mail, par téléphone, en réunion. J’ai tenté de négocier plus de temps pour mener cette mission alors que j’avais beaucoup plus de facilité dans ma mission « principale », mais en vain car, selon ma responsable : »je suis moi même à 80% sur une autre mission donc si toi tu n’es pas là 3 jours par semaine personne n’est là pour faire tourner la boutique ». Bienvenue dans le monde de l’absurde ! j’ai du dissimuler le travail réalisé en formation sur le temps consacré à ma mission principale pour arriver à voir le bout du tunnel. Alors que je parvenais tout juste à récupérer mon retard, je me suis vu attribuer un nouveau périmètre de formation, comptant 600 salariés, auxquels je devais répondre aux demandes de formation (sur les mêmes 6 jours par mois). J’avais à peine sorti la tête de l’eau que l’on m’y a replongé aussitôt. Mon travail était d’envoyer des gens en formation comme on remplit des cartons sur une chaîne industrielle, en un temps presque chronométré.
C’est là que j’entre dans la partie « Dark » de mon histoire. J’ai finit par perdre tout le sens de ce qui m’a orienté vers les ressources humaines au départ. Alors que les dossiers s’accumulaient et n’avançaient plus, je suis entré dans une phase de déni, où j’ai arrêté de penser, où j’ai menti sur mes « chiffres » à mes supérieurs en glissant lentement vers un échec annoncé. J’ai perdu l’appétit, j’ai arrêté de réfléchir, j’ai arrêté de parler, sauf avec beaucoup d’efforts, à mes collègues, à mes amis et à ma famille. Je n’arrivais plus à m’endormir le soir et je me réveillais en sursaut toutes les nuits. Je devais choisir, avec le temps dont je disposais, entre récupérer mon retard, faire ce qu’on me demandait continuellement de faire en plus, ou faire le suivi de mon travail pour en sortir les chiffres. J’en suis arrivé à un point où je n’arrivais plus à lire sur mon écran et taper sur mon clavier tellement j’étais figé par l’angoisse, ce qui aggravait mon cas. Je ne pouvais pas lâcher car cela aurait été un échec, une honte (même si de fait c’était déjà le cas). J’ai réussi à échapper, si on peu dire, à cette situation en buvant de l’alcool en rentrant chez moi le soir, pour ne plus rien sentir et pour dormir en paix.
Lors d’une période de cours, j’ai du m’absenter durant 2 semaines, et ma responsable à fini par mettre le nez dans mes dossiers et découvrir l’ampleur de la catastrophe. A mon retour, j’ai été vertement accueilli comme je l’avais imaginé. Elle a alors dit : « tu ne retourne pas à la fac tant que tu n’as pas tout fini », et répété au moins 3 fois. Elle n’a aucun pouvoir pour décider de ça, et en tant que responsable des ressources humaines elle le sait mieux que moi. Les remarques assassines se sont multipliées, j’étais en réunion de « recadrage » presque une heure par jour si bien que cela me faisait perdre du temps pour mener à bien mon travail. Je ne sais pas ce qu’est le harcèlement moral, mais je pense l’avoir vécu. J’ai eu l’impression qu’on essayait par moment de briser et à d’autres de m’ignorer totalement.
J’ai fini par craquer et vider mon sac de rage et de douleur, sans y mettre les formes, car je n’en avais plus la force. J’ai tout juste pu éviter de prononcer des mots pouvant être retournés contre moi. Cet événement à finit par remonter à la hiérarchie et j’ai été reçu par ma n+2. Celle-ci m’a écouté et a décidé de me retirer immédiatement ma mission en formation, qui est donc retombé entre les mains de ma responsable. J’ai été soulagé de trouver enfin quelqu’un qui prenne au sérieux mon mal être, même si j’ai du pour cela donner un grand coup de pied dans la fourmilière. J’ai prit rendez-vous le jour même chez le médecin car je m’inquiétais sérieusement pour mon état de santé. J’ai cependant refusé l’arrêt de travail qu’il m’a proposé, peut être pour prouver que je n’étais pas un glandeur, peut être pour prouver des choses vaines, mais aussi parce que j’avais peur que cela m’empêche de réussir mon master. Je suis actuellement un traitement anxiolytique et antidépresseur.
En ce moment, je plane, les soucis glissent sur moi, c’est dire si c’est efficace ! Ma responsable à tout de même ordonné qu’on me convoque chez le médecin du travail. Celui-ci à visiblement été briefé avant notre rencontre, car il m’a parlé directement d’inaptitude au travail avant même de me demander comment j’allais. Une inaptitude aurait pu conduire à mon licenciement et me faire dire adieu à mon diplôme. J’ai donc défendu la thèse selon laquelle je me trouvais là à cause d’une pure erreur de management, et ça a marché. Avec son avis d’aptitude en poche et la décision de la hiérarchie d’alléger ma charge de travail, je suis plus ou moins hors d’atteinte et je peux me consacrer à la rédaction de mon mémoire plus sereinement… L’avis de ma responsable comptera dans la note finale mais (et c’est peut être un effet des médicaments que je prend) je m’en fiche carrément, pour ce que ça vaux.
L’an prochain, ce seront deux alternants qui seront affectés à ma mission, et je leur souhaite du courage. Pour avoir suivi #OnVautMieuxQueCa et discuté autour de moi, je sais que je ne suis pas le seul à vivre ce genre d’expérience vraiment pourrie. Je voudrais vous dire de ne pas vous laisser faire ou vous laisser berner par le monde de l’entreprise, quand bien même vous êtes débutants, inexpérimentés ou sous la pression de la réussite de vos études, car on nous traite parfois comme de la main d’oeuvre servile, bon marché et interchangeable, et que nous tous valons beaucoup mieux que ça !

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