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« Vois ça comme un challenge »

Ca fait un moment que j’y réfléchis et je me décide à vous envoyer mon témoignage. Je ne sais pas si beaucoup de personnes se reconnaitront (je n’espère pas mais malheureusement je pense que oui).

Je vais raconter mon parcours, mon histoire, car c’est une question de contexte qui m’a poussé à adhérer à cette idée de ras-le-bol généralisé, convaincu que tout est lié. Politiques, Lobbies, Patronat, Capitalisme, Éducation. Leurs décisions, notre enchaînement. Les écarts de classes se creusent drastiquement, il n’y a plus d’ascenseur social ou même de maigres lueurs d’espoir de pouvoir vivre décemment. Aucune échappatoire, aucune porte de sortie. Même les jeux du cirque modernes (télé-poubelle et foot-religion) ne suffisent plus à étouffer l’aigreur ambiante. Avec « Fais ce qu’on te dit, puis tiens fais ça en plus aussi, et souris car sinon on se demande pourquoi tu n’es pas motivé. » en sous-texte, parfois même en face dans la plus grande décontraction.

Syndrome de la Génération Y, génération déçue et frustrée de ne pas récolter les fruits que les générations précédentes croyaient semer. Génération fainéante qui ne veut pas travailler me dit-on dans les médias du patronat. Génération qu’on ne sait ni manager ni motiver me dis-je. Et oui, malheureusement pour certains, cette bonne vieille méthode de la carotte – on finit par expérience par comprendre qu’elle est potentielle, virtuelle voire carrément fictive, qu’elle n’arrivera jamais- et du bâton, surtout la peur du bâton en fait, la peur de perdre son job durement quémandé, de ne plus pouvoir payer son loyer, sentiment d’échec que de devoir retourner vivre chez ses parents, ou pire -si on n’a pas la chance d’avoir une aide autour de soi- de finir à la rue comme le vieux monsieur barbu en bas de chez soi, que l’on évite du regard comme on se réveille d’un cauchemar, aviné et/ou drogué et qui peut l’en blâmer si ça peut lui permettre de s’évader de cette dure réalité ? Pourquoi cette image, j’y reviendrais. Génération Y, une seule lettre, suffisante pour te classer, t’étiqueter. Stigmatisant, culpabilisant.

Alors, tu commences dans le métier qui te passionnes, pour lequel tu as eu la chance, le soutien moral et financier de pouvoir faire des études ardues mais intéressantes après des années de souffrance sociale au collège et au lycée où tous se tirent dans les pattes, écrasent l’autre pour se sentir exister, esprit de compétition, la réussite avant tout. Une première embauche (wouh! Joie), le patron te parle d’esprit familial et de convivialité. Tu bois ses paroles pensant avoir découvert la clé du Pays des Bisounours. Et tout se passe bien, en tout cas, c’est ce que le bruit des bouchons de champagne te laisse croire lorsque l’agence remporte les appels d’offre. Puis, à l’arrivée des premières difficultés financières sous l’étendard de la Crise Économique de 2009 (mais concrètement à cause de décisions désastreuses, de lubies de déménagements à répétitions dans de formidables locaux mal conçus et aux bureaux à l’ergonomie lamentable pour le plus grands bonheur des salariés et une meilleure qualité de travail nous dit-on), on te dégage comme une vieille chaussette sale et dépareillée sous le slogan « dernier arrivé, premier parti ». Et oui, bien que formé et compétent, tu as eu le malheur à ce moment-là d’être le petit jeune célibataire sans enfant : « Je ne m’en fais pas pour toi, tu sauras rebondir, il faut le voir comme un challenge ». Quelle famille se sépare de son dernier né ? C’est assez facile de récolter les bénéfices dans sa poche mais de laisser ses employés assumer les conséquences de ses pertes sur leurs vies. Perte d’estime totale pour le statut du patron. Traumatisant, car c’est idiot mais tu te remets en cause « Qu’aurais-tu pu faire pour éviter ça ? C’est ta faute si tu te retrouves au chômage ». Et oui, car on t’avait promis que si tu faisais des études tu serais à l’abri du besoin, et que dès ta plus tendre enfance si tu travaillais mal à l’école tu finirais chômeur et que ça serait de ta faute. Quand tu fais de ton mieux, que tu t’investis, à ne pas compter tes heures, on te répond que tu es mal organisé si tu n’arrives pas à finir le travail qu’on te donne dans le temps imparti sans pour autant évaluer la charge de travail, les délais du vendredi soir pour le lundi… Et je ne parle même pas du travail en freelance, vaste sujet qu’est le statut d’indépendant prestataire face à des clients qui te demandent de travailler gratuitement le weekend, les jours fériés, la nuit…

Pendant cette période de chômage, tout s’effrite. Remise en question, sentiment d’inutilité ou de manque de performance, renfermement, irritabilité, perte de confiance en soi. La vie personnelle n’existe plus. On ne survient plus à ses besoins, on survit avec ce qu’on tente de conserver. Des fois ça passe ou, quand tu n’y es pas préparé, des fois ça casse, comme ton couple.

Après 9 mois de chômage, tu retrouves un emploi tout juste médiocre en région parisienne, loin du dynamisme social et culturel du centre de la capitale mais aux loyers presque aussi chers pour un salaire plus bas que ton précédent salaire de province. L’état de tes finances ferait frémir un équilibriste du cirque Pinder. Un avantage cependant, ton banquier ne t’appelle pas car, certes tu gagnes juste assez pour payer durement tes redevances en bon contribuable mais pas assez pour investir dans quoique ce soit. Il ne perd pas non plus son temps ni le tiens à te proposer nouveaux produits bancaire, PEL, assurance-vie ou plan de prévoyance retraite puisque tu n’en as pas ! Le souci, c’est maintenant. L’avenir, c’est quand ce sera possible. Et puis, la situation au travail se dégrade. C’est difficile d’en parler car ce n’est pas palpable, ce n’est pas tangible, mais le harcèlement moral c’est vicieux comme un cancer. Ça te bouffe à petit feu sans vraiment savoir ce qui déconne ou comment c’est arrivé là. C’est là, c’est tout. Et on ne sait pas comment s’en sortir ou si on va pouvoir s’en tirer. Je pensais être fort, construit, rationnel, stable mais il suffit d’une personne et de ses problèmes personnels pour te pourrir ta vie. Ça s’appelle un pervers narcissique bipolaire à tendance schizophrène. Ah oui, je suis tombé sur du gros les gars ! Cette personne a été mon cancer et je pèse mes mots. Tu ne sais pas comment mais, à un moment donné, tu t’es fait étiqueter comme souffre-douleur pour lui faire passer ses humeurs aléatoires. Tu n’as pas le choix de continuer d’aller au travail même avec la boule au ventre donnant lieu à des aigreurs d’estomac et des maux de dos par somatisation du stress certainement. Emporté dans la pente mais encore conscient, tu t’es quand même rebellé, énervé mais tu n’as reçu aucun soutien de la part du patron « Personne n’est irremplaçable, j’ai dix autres CV sur mon bureau pour te remplacer. ». Et un jour, tu es tombé en bas, au fond, tu as craqué. Tu rentres chez toi, l’esprit ailleurs, tu te fais flasher au radar automatique, il te reste 4 points mais c’est le dernier de tes soucis, tu n’en as même plus rien à foutre. Une facture de taxe d’habitation et de redevance télé que tu ne regardes même plus t’attendait sagement. « Tôlier, rajoutes ça sur mon ardoise de karma. J’ai vraiment dû être un enfoiré dans une vie antérieure pour payer comme ça aujourd’hui ». La goutte de trop, déprime totale, le moral au plus bas. Exceptionnellement alors, tu te verses en solo un apéro espérant te détendre et décompresser. Puis, la bouteille est vide, et toutes les autres y sont passées aussi. Tu te réveilles dans une posture lamentable (et dangereusement vital) que la dignité qu’il me reste vous épargnera des détails peu ragoutants. En retard pour le travail, avec l’appart dans un état digne de Very Bad Trip. Seul souvenir, un sentiment de dégoût pour soi-même. Seule pensée en boucle « Boire pour les mauvaises raisons ». Et malgré cet état, tu prends quand même la voiture, tu te rends quand même au travail. Et à 11h du matin, tu n’es tellement pas en état de pouvoir assurer tes tâches prétextant une grippe mais certainement en puant et suant tout l’alcool ingurgité.

C’est à ce moment que je me suis dit Stop. Il était temps. Ça aurait pu se terminer tellement plus mal pour moi. J’ai pris du recul sur le travail, plus rien n’avait d’importance au travail. Ni les escroqueries de mon patron, sur les contrats, le pointage des heures, les salaires et les humeurs de mon chef ne pourraient désormais m’affecter. Heureusement, j’ai pu très rapidement démissionner en saisissant une autre opportunité bienvenue. Meilleure ambiance, mais avec un management toujours aussi lamentable (hypocrisie, dénigrement, reconduction de périodes d’essai à répétition). J’y suis resté 2 ans. Ras-le-bol de retrouver à chaque fois la même merde, les mêmes crachats à la gueule, aucune reconnaissance, aucun remerciement de la part de ces patrons qu’on enrichit à la sueur de notre passion et de notre motivation inébranlable. Et bien sûr, quand nous voulons partir, quand on nous a poussé à la porte, nous sommes les traîtres, nous ne méritons même pas le respect de nos années de travail. « Je ne vois pas pourquoi je devrais faire une rupture conventionnelle et que je paie pour que tu puisses toucher le chômage ».

Aujourd’hui, je suis parti à l’étranger, c’est difficile, l’éloignement, l’intégration culturelle, sociale et professionnelle. L’herbe n’y est pas plus verte qu’ailleurs mais j’ai trouvé, je pense, un cadre de vie plus agréable qu’en France, dans les mentalités et le respect notamment. Par toutes ces expériences déjà peu valorisantes pour le marché de l’emploi en France, je suis effrayé à l’idée de voir cette Loi Travail passer car, non seulement ça anéantira la possibilité de pouvoir encore trouver par hasard une ambiance de travail saine et sereine, non seulement ça fera empirer les exactions que les patrons et les petits chefs se permettent déjà, mais désormais cette loi les valideraient légalement. J’aime la France et j’aimerais rentrer pour y vivre et pouvoir lui faire profiter de mes compétences mais pas dans ces conditions. Mon pays vaut mieux que ça. #On vaut mieux que ça.

 

Illustration : CC-By Erich Ferdinand

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