4647273937_6164bfa9ba_z

« Elles m’ont fait vivre ce qu’elles vivaient chaque jour. »

Je ne sais pas vraiment si ce témoignage est important. Au moins, je l’espère, il me fera du bien. Les vôtres m’en ont fait, c’est pour cela que je souhaite contribuer un peu, à ma manière.

Je suis dans une formation particulière, celle d’infirmière. Je suis à la fin de mes études. Je termine.

J’arrive en 2013 dans une formation où le travail d’équipe est valorisé, la bientraitance mise en avant, où des valeurs humanistes sont délivrées. Les cours sont difficiles, mais ça va, je tiens le coup. La première année ce sont des cours avec 15 semaines de stage dispatchées sur l’année. La deuxième, 20 semaines de stages. Et la troisième 25 semaines. La première année on apprend beaucoup à faire des soins de nursing (aide à la toilette, aide au repas etc) puisque ceci fait partie intégrante de notre rôle propre infirmier. Parce que oui, ce qu’il faut savoir c’est qu’il y a un rôle propre (ce qu’on peut initier de nous-même) et le rôle prescrit (nos actes découlent d’une prescription médicale). Au niveau des rémunérations, nous touchons à peu près 120 € pour 1 mois de stage en faisant 35h/semaine en première année, 130€ en deuxième et 150€ en troisième année.

J’arrive pour mon premier stage dans une maison de retraite, enfin, un EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Il y a 60 patients, une infirmière et 4 à 6 aides-soignantes par quart. Le matin l’infirmière prépare les traitements, elle fait les prises de sangs, les insulines, les dextros (petit test où l’on fait une piqure dans le doigt pour voir le taux de sucre dans le sang chez les diabétiques), les pansements, elle prend des rendez-vous avec le médecin, elle s’occupe de tout l’administratif. Chez des personnes âgées dépendantes autant vous dire qu’il y a énormément de soins. L’infirmière, je ne la croisais jamais, je restais uniquement avec les aides-soignantes. Enfin, du coup, les aides-soignantes ne la croisaient pas non plus. J’étais donc avec ces aides-soignantes qui devaient m’apprendre à effectuer des toilettes dans les règles de bonne pratique. Une toilette c’est quoi, c’est 30 à 40 minutes où vous prenez le temps de vous occuper d’une personne, une personne nue qui a besoin de vous et qui vous fait confiance. Je me suis confrontée à quoi. A des soins qui n’en étaient plus, du rendement, 10 minutes pour s’occuper d’une vieille dame grabataire « Oh, on ne fait pas les jambes on les a fait y’a deux jours ». Je ne peux pas les blâmer, comment auraient-elles fait ? Elles étaient cassées, partout. Elles ne discutaient quasiment pas avec ces personnes. Alors moi aussi je m’y mets, je me fais réprimander parce que je mets 30 minutes « tu vas faire comment quand tu seras infirmière ? ». Premier stage, premier apprentissage, je suis déçue, j’ai envie de pleurer. On me reproche de discuter avec mes patients ; « Quand tu seras partie après c’est à nous qu’elle va demander de parler, faut que tu le comprennes ça. ». Toutes les aides-soignantes me refilent leurs toilettes. Elles ne m’ont rien appris en échange. Viens le jour de mon évaluation, c’est catastrophique. L’aide-soignante qui m’a « tout appris » s’offusque en s’exclamant devant mes formateurs que ce n’est pas comme ça qu’elle m’a formé. Oui, elle ne m’a pas formé, je n’ai rien appris. J’ai fait un boulot qui n’était pas le mien, sans rien apprendre pendant 5 semaines, juste pour décharger des gens trop fatigués. Je suis stagiaire.

Troisième stage, l’un des plus horribles de tous. Je dois valider mes soins d’hygiène afin de pouvoir être encadrée par les infirmières. Il n’y a pas de cadre de santé à ce moment-là dans le service (infirmière spécialement formée à manager les équipes, c’est la supérieure du service, elle gère un peu tout et notamment les étudiants.). Je tombe avec une aide-soignante, B. Elle me dit que mon travail est de qualité, qu’elle aimerait que je fasse deux semaines avec elle avant de passer avec les infirmières. J’apprécie les soins d’hygiène, ça me permet également d’en apprendre davantage sur l’organisation du service. En attendant, j’effectue plutôt un travail de salarié puisque je ne suis plus encadrée. B ayant vu la manière dont je me débrouille, elle me laisse seule, je l’aide à faire son travail. Le dernier après-midi de ma deuxième semaine je tombe avec F, elle est dure avec moi. Je prends ça pour de l’exigence. J’essaie de faire au mieux. Elle me demande alors de ranger le linge (une pile immense à faire pâlir n’importe qui) se composant de deux chariots plus hauts que moi remplis de draps, de taies, de sacs eux-mêmes remplis d’autres sacs. Pendant ce temps, F va fumer sa cigarette avec une autre collègue. Je range, je cours, je fais. Au bout de 20 minutes, F revient avec sa collègue. Cette dernière me dit que F est en retard pour préparer et distribuer les plateaux repas des patients. Pas peu fière de mon travail, le dernier drap en main je lui dis « Je range le drap et je vais aider F. ». Je l’entends tourner les talons en criant que je suis une incapable et que si je ne suis pas capable de suivre un ordre je n’ai rien à faire ici. Je suis choquée. Je me dirige vers la salle où l’on prépare les plateaux repas et je les entends m’insulter, me dénigrer. Je prends mon courage à deux mains, je vais les aider. Cette F m’empêchera par la suite de passer avec les infirmières. Cette même personne me bousculera, m’humiliera pendant 3 semaines de plus. Elle dira à ses collègues que je suis un danger pour les patients, me faisant faire toutes ses toilettes seules pendant qu’elle mange, discute avec ses collègues, fume des cigarettes et joue sur son téléphone. Une infirmière est venue me voir « On sait comment elle est avec les étudiants, on ne peut rien pour toi. ». Une de mes formatrices vient me voir à mi stage. Je m’effondre. Elle me conseille d’en parler à la cadre du service. Elle venait d’arriver 2-3 jours auparavant. Après tout, selon ma formatrice, j’étais là pour un mois, je faisais donc parti intégrante de l’équipe. La réponse de la cadre « Vous ne faites pas parti de l’équipe, vous n’êtes là que pour un mois, c’est un mauvais moment à passer. ». Je suis face à deux discours contradictoires, j’essaie de me dépatouiller, personne ne peut m’aider. J’essaie même d’en parler à F, elle me dira que tout va bien, 5 minutes avant de m’envoyer un stylo au visage devant toute l’équipe et même la cadre qui ne broncheront pas.

Troisième année. Un autre stage en EHPAD. Ce coup-ci, je fais le travail de l’infirmière. Elle, elle reste dans son bureau, je ne sais pas ce qu’elle y fait, elle doit en profiter pour effectuer tout l’administratif. Je m’occupe des 40 patients seule, tous les jours. En plus de ça, alors qu’elle, elle ne peut le faire par manque de temps, comme je suis étudiante, je fais 3 toilettes complètes auprès de patients très dépendants. Je cumule alors deux postes. Les aides-soignantes se disputent à cause de moi ; les trois toilettes que je fais sont dans le même couloir et déchargent donc la même équipe. Je ne suis donc que ça ? Quelqu’un qui vient ponctuellement décharger des gens ? Je pensais être étudiante, prête à apprendre, à développer des compétences afin de faire un métier qui me plait.

Au final, ce que j’ai appris, c’est que stagiaire signifie punchingball. Déchargez-vous nous sommes là pour ça puisque nous n’avons aucun droit à faire valoir et puisque de toutes façons c’est vous qui détenez l’avenir de nos études entre vos mains. Le pire de tout, c’est que, parmi mes amies, je suis celle qui a le moins « pris dans la gueule ».

J’ai 22 ans, je pleure souvent, j’ai des cernes jusqu’aux genoux, j’ai mal au dos, mes jambes me lancent, je suis parano dès lors que j’ai un nouveau stage, j’ai appris à ne pas être moi-même, je suis constamment fatiguée ; en bref, j’ai fait une formation professionnelle.

Je n’en veux plus aux personnes qui m’ont fait souffrir pendant cette formation. Elles m’ont fait vivre ce qu’elles vivaient chaque jour. J’en veux au système qui ne nous protège pas, étudiants, qui ne protège pas ses soignants. Je plains ces pauvres infirmières et aides-soignantes qui ne sont jamais en nombre, je les plains d’en être réduits à se décharger dès que possible. Au final, c’est un métier qui me plait, que je rêve de faire, il n’y a pas eu QUE de mauvais moments, mais comme bien souvent, ce sont eux qui prennent le pas sur tout le reste. Mais je me demande alors pourquoi je suis déjà moi aussi cassée alors que ma vie professionnelle n’a pas commencé. J’ai peur. Je suis infirmière dans 2 mois. Ce qui me détruit c’est que tout est encore une question de moyen. Pas assez de matériel, pas assez d’employés. Et pourtant nous soignons des gens. C’est à mon sens l’une des choses les plus importantes, la santé.

 

>image d’entête via Flickr

One thought on “« Elles m’ont fait vivre ce qu’elles vivaient chaque jour. »

  1. je comprend tout ça… et personnellement les gens s’étonne quand je leur explique pourquoi je change de métier.
    je suis Aide soignante à la base et après 4 ans de travail, je me suis reconvertie graphiste ( et c’est pas mieux 😉 )
    On arrives avec nos étoiles dans les yeux, on veux êtres utiles, aider, accompagner, apporter un soutient…
    au final on ne fait rien de tout ça…
    les soins sont plus que précaires… On met le strict minimum de personnels pour un maximum de personnes, c’est de l’usine et les gens ne sont plus considérer comme des humains mais comme des maladies… tout le contraire de ce que l’on vous apprend en cours…
    Et c’est pas près de changer…
    Entre les chef de service/structure qui veulent du rendement et les familles qui vous insulte pour une tache sur le sol ( je peu comprendre qu’on veuille le meilleur pour nos proches ).

    Mais nous soignants/ soignantes… nous ne sommes plus rien au yeux de personnes… Meme de nos collègues…

Laisser un commentaire