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« Combien de temps de système va-t-il encore tenir ? »

Je suis prof dans le secondaire. Je suis donc, pour une partie du grand public, un fonctionnaire, avec un salaire confortable. En bref, un privilégié. Sauf que non, je suis prof remplaçant à 800 euros par mois.
Une formation de très mauvaise qualité (mais ça n’est pas nouveau) qui envoie les plus jeunes dans des bahuts compliqués sans savoir-faire : il faut avoir du courage pour vouloir faire ce métier. Cinq ans d’études, parfois à crédit, pour passer un concours qui laisse chaque année la majorité de ses participants sur le carreau.

Et je me retrouve donc parmi ces laissés pour compte. Pas assez bon pour le métier, je suppose. Mais suffisamment pour pouvoir faire le même boulot que les titulaires, mais en qualité de remplaçant. Après une longue période de chômage, on m’a contacté pour assurer la relève d’un prof dépressif : pourquoi pas. Ça s’est bien passé, et je me suis aperçu que, sans avoir le concours, j’arrivais à faire le boulot. Même si, pour beaucoup de collègues, je suis un sous-prof, représentant du modèle néo-libéral qui vient voler leur travail. Ça fait plaisir.
Le prof remplaçant, par définition, remplace : des contrats à court terme et ayant comme employeur l’Education Nationale. Il fut un temps où on me disait que le pire employeur du pays était probablement l’Etat. Au début, je n’ai pas compris. Et puis…

Et puis le rectorat vous prévient que, uniquement pour les remplaçants, le premier mois de salaire est toujours versé par une avance, le reste vous est payé « plus tard ». Et ce même rectorat qui vous dit que, puisque vous remplacez quelqu’un qui renouvelle ses arrêts maladie toutes les trois semaines, vous aurez donc un nouveau contrat à chaque fois… Et vous serez donc payé à chaque fois par une avance sur salaire… Pendant plusieurs mois. Mais tout cela est « normal » pour eux.

Quand un prof remplaçant est au chômage, il faut monter un dossier, le faire passer par Pôle Emploi, qui vous répond qu’ils ne peuvent pas s’en occuper car cela relève de la fonction publique. A envoyer au rectorat : on peut donc parfois attendre plusieurs mois avant de recevoir une quelconque allocation. Et comme on est remplaçant, ça arrive souvent…

Et puis, au-delà de nos propres cas, il y a celui de nos élèves. Ces gamins qui ne demandent qu’une chose : avoir un système éducatif fiable, qui leur permettent de s’en sortir. Est-ce le cas ? Non. On nous a donné le rôle d’ascenseur social : à l’heure actuelle, nous sommes plutôt dans un rôle de conservateur social. Un enfant de famille aisée s’en sortira mieux, car venant d’un milieu favorisé, ayant plus accès à la culture, et avec des parents qui peuvent payer pour du soutien scolaire. Le gamin de milieu modeste a de bonnes chances d’y rester : ses parents n’ont pas les mêmes ressources, et en classe, nous ne pouvons pas aider les élèves les plus en difficulté. Parce que nous n’avons pas appris à le faire, et parce qu’avec une moyenne de trente élèves par classe pour quelques heures dans la semaine et un programme scolaire très lourd qu’on nous oblige à finir… Bref, pas le temps de s’attarder. Celui qui réussit, tant mieux, celui qui échoue… Et pourtant, j’ai la conviction qu’on peut faire mieux, j’essaie d’aider mes gamins, j’essaie de les guider, j’essaie de leur donner le plus d’outils possibles pour s’en sortir… Combien de temps ce système va-t-il encore tenir ?

 

> image via Flickr

5 thoughts on “« Combien de temps de système va-t-il encore tenir ? »

  1. En tant que parent, je n’ai pu que constater l’imbécilité de l’Education Nationale. En terme de programme scolaire, totalement inadapté et à la « ramasse », en terme de gestion du personnel, car oui les profs sont maltraités par leur hiérarchie et également par les parents. pour ma part, ayant un enfant « spécial » en trouble autistique, j’ai bien évidemment renoncer au système classique qui n’a fait aucun effort pour intégrer ma fille.
    Sans cours ,sans programme scolaire classique, en tablant sur la curiosité des enfants, elle a aujourd’hui dans la plupart des matières un très bon niveau. Elle est parfaitement bilingue anglais-français, lu écrit parlé , résultat obtenu en deux ans de pratique. Alors oui, elle est un peu larguée en mathématiques, comme beaucoup de gamins…mais elle possède les bases nécessaires à la vie de tous les jours. Elle connait mieux le moyen age que l’antiquité, mais quel personne peut prétendre connaitre toute l’histoire du monde ?
    Je rève d’une école libre ou les professeurs ne sont plus bridés, ou les èlèves ne doivent plus rentrer dans des cases, ou l’enseignement ne se fait plus de manière automatique en fonction de l’age mais plutot en fonction de l’élève. Quelle importance de comprendre la racine carrée à 10 ou 13 ans ? Quel importance si j’apprends mieux la grammaire avec un polar pour adolescent plutot qu’avec Molière ? Ras le bol des classiques qui donnent la nausée, dont l’écriture est ennuyeuse. Il n’y a donc eu aucun écrivain après Balzac, Beaudelaire, Montesquieu ?
    Il est temps de réinventer l’école et la fonction de professeur. Etre diplomé ne signifie pas etre doué pour l’enseignement et j’ai bien souvent vu des non titulaires etre plus captivants que des titulaires.
    Donc , courage..luttons.

  2. Le moins longtemps possible, j’espère. Il est grand temps de faire place nette et d’apporter un vent de nouveauté dans les couloirs trop longtemps clos du système éducatif français.

  3. Notre Educ’ Nat’ va « dans le mur » mais il faut des gens (profs contractuels ou titulaires, CPE, surveillants, secrétaires….) avec un minimum d’empathie pour leurs élèves afin que ce beau métier puisse, au moins, apporter un petit rayon de lumière faisant miroiter : savoir, patience, éducation, réflexion, bonne humeur, esprit critique…..Courage !

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