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La patronne a décrété que je n’avais plus le droit de boire, parce que les toilettes étaient trop éloignées de mon poste

A 17 ans j’ai trouvé un petit boulot de vendeuse de glaces dans une pâtisserie bien connue (et réputée !) de la ville où je vivais. Comme j’étais mineure, la patronne m’avait proposé un contrat de un mois et demi pendant l’été, me jurant que c’était possible (j’ai un doute, je pense que j’aurais du faire juste un mois !). Mon job était le suivant : j’étais responsable d’un gros stand de glaces situé devant la pâtisserie, dans la rue principale de la ville qui est très très touristique. Je devais sortir les deux gros meubles de la boutique le matin, vendre des glaces la journée et laver et rentrer les meubles le soir. J’ai commencé mon travail au début du mois de Juillet. Malgré mes timides demandes (j’étais jeune !), je n’ai pas signé de contrat avant mon départ à la mi-Août. Mon planning m’a été révélé le jour de mon arrivée : je devais effectuer mes 39h/semaines sur 7 jours. Et oui, je n’ai pas eu un seul jour de congé durant tout mon contrat. La plupart du temps, je ne travaillais qu’en fin de matinée et dans l’après-midi jusqu’à la fermeture. Le samedi, jour de marché, j’étais à mon poste de 9h à 19h, avec une petite pause déjeuner de 30mn.

Ma patronne était détestable. Elle a commencé par m’insulter parce que je n’ai jamais réussi à remonter les meubles dans la boutique. Les meubles étaient énormes et lourds et je devais faire 45kg pour 1m60, mais pour elle j’étais une bonne à rien. Pourtant je faisais de mon mieux ! Jamais en retard, souriante avec les clients, j’étais pourtant accusée de m’assoir parfois sur le tabouret qu’elle avait mis elle-même à ma disposition. Elle m’a très vite fait comprendre que le tabouret n’était pas là pour que je m’en serve. Pour que je ne prenne pas de trop longues pauses, elle a décidé que je mangerai à la boutique. J’avais 30mn pour manger les repas qu’elle choisissait pour moi, toute seule au fond de la cuisine. Chaque fois, il s’agissait de tartes salées invendues ou les moins chères possibles, produites par son mari le pâtissier. Ma seule consolation : j’avais droit à une boule de glace par jour. Une fois que j’avais fini de manger, la boutique était fermée 1h30 au minimum pour que les patrons et leurs enfants et amis prennent leur pause déjeuner, moi je devais continuer à vendre dehors. Le fils de la patronne et une amie de celui-ci passaient leur temps à surveiller mes moindres faits et gestes. J’ai assez vite compris qu’ils me suspectaient de voler dans la caisse des glaces. De temps en temps, ils venaient m’incendier devant les clients parce que je n’allais pas assez vite, vérifiant la caisse au passage. J’avais un tablier sans poche, interdiction d’accepter le moindre pour-boire (mais très vite je n’ai pas écouté cette dernière recommandation, je planquais les pièces dans mon soutien-gorge !).

Je crois que j’ai compris qu’ils se payaient ma tête le jour où la patronne a décrété que je n’avais plus le droit de boire, parce que les toilettes étaient trop éloignées de mon poste. Nous étions en 2003, dans le Sud-Ouest en pleine canicule, le thermomètre n’est pas descendu sous les 40°C de tout l’été. A mon poste, la chaleur dégagée par les meubles à glaces était retenue par les parasols, j’étais en plein effet de serre. Dans les faits, elle venait vérifier plusieurs fois par jour si je n’avais pas de bouteille cachée dans les meubles et elle ne m’a autorisé à aller aux toilettes que deux fois en un mois et demi. Je n’avais le droit de boire qu’à la pause déjeuner… Il faut dire qu’elle ne voulait pas que je passe dans la boutique pendant sa pause. Interdiction stricte et totale. Je le sais, un jour je lui ai demandé de m’autoriser à accéder à mon sac pour prendre un Triptan contre mes migraines, elle a refusé en hurlant qu’elle ne voulait pas à avoir me gérer pendant sa pause. Sauf que moi, bin je n’étais pas en pause !

Un jour, j’ai gueulé. J’ai dis que je n’étais pas son chien, alors qu’elle me refusait à nouveau d’aller aux toilettes. Comme j’étais très énervée, je l’ai prise à partie dans les ateliers de pâtisserie, devant son mari, son fils et les apprentis. Évidemment son fils m’a aboyé dessus, mais bizarrement le patron n’a trop rien dit. Le soir il est venu me voir, et il m’a dit que sa femme était méchante, qu’il le reconnaissait. Il m’a dit également qu’il voyait bien que je travaillais au mieux. A partir de ce jour, il est devenu mon seul soutien. Mais il n’était pas à la boutique toute la journée ! Du coup, au fil du temps, j’ai fini par ne plus faire que le strict minimum. Les commerçants voisins (tous !) m’avaient pris en affection, ils me fournissaient et me cachaient des bouteilles d’eau. De temps en temps, une commerçante adorable allait occuper ma patronne pour que je file dans ses toilettes. Le patron venait presque tous les soirs pour m’aider à faire la fermeture. J’ai signé mon contrat le jour de mon départ, je n’ai jamais cherché à savoir si on m’avait payé toutes mes heures. J’étais dégoûtée.

Le patron de la pâtisserie s’est suicidé quelques mois plus tard, le pauvre homme, et la pâtisserie a changé de propriétaires dans la foulée.

Pour ma part, j’ai effectué un grand nombre de petits boulots ensuite pour payer mes études. Vraiment beaucoup. Mais plus jamais je ne me suis laissée traiter comme ça. J’ai toujours été convaincue qu’#onvautmieuxqueça.

 

 

Illustration : CC-By Joy

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