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Au bout d’un moment, on se demande si on sera capable d’écrire autre chose que des titres racoleurs et un chapeau en guise d’article.

J’ai été journaliste. Enfin, de nos jours, c’est un bien grand mot pour désigner ceux qui travaillent pour les sites à clic. Vous savez, ces sites de buzz qui polluent votre fil facebook sans que vous ne sachiez pourquoi. J’y suis restée 3 ans, 3 ans d’enfer absolu.

Pourtant l’offre d’emploi était alléchante : gérer un site féminin, construire des rubriques, manager une équipe, écrire des articles… le rêve pour toutes les personnes qui veulent bosser dans la presse féminine ! Au bout de quelques semaines d’embauche, je déchante totalement. La rubrique mode ? Plutôt un résumé du string apparent de Rihanna. La culture ? « Comment regarder le replay du dernier épisode de Plus Belle La Vie ». Tout le reste n’est que du vol de contenus étrangers, avec titres putassiers et visuels retouchés sur paint. Car non, on n’a pas photoshop, photoshop ça se paye et les boss ne veulent pas. Les cadeaux presse que reçoivent les journalistes ? Confisqués, car ici « on ne mange pas de ce pain là ».

Et puis il y a un truc qui cartonne, sur internet : partager les articles sur facebook. En quelques jours je me suis retrouvée à faire (manuellement !) jusqu’à 80 publications par jour, à heures précises, réduisant ainsi à néant mes pauses déjeuner et mes pauses tout court. Le tout avec des accroches, des titres toujours plus codifiés, toujours plus absurdes, toujours plus sensés prendre les internautes pour des abrutis de base. Et par dessus ça ? Les insultes répétées du chef qui trouve que « le visuel est mal retouché » ou bien « l’accroche ne m’a pas donné envie de cliquer, c’est de la merde ». Même un community manager n’en est pas réduit à ces tâches là.

Et petit à petit on voit les gens craquer, ou se conformer au moule. Il y a ceux qui en ont ras le bol de consacrer leur vie à des absurdités, d’autres qui pleurent silencieusement aux toilettes en attendant que la journée se termine. Il y a ceux qui travaillent comme des robots et qui ne réfléchissent même plus à ce qu’ils peuvent bien écrire, puisque chaque jour c’est la même chose. Une vidéo, un visuel, 3 lignes de texte, un post facebook. Des dizaines par jour, non stop, week-end compris. La rédaction ? On n’en parle pas. On a tous des formations de lettreux/journalistes mais on n’en parle pas. Au bout d’un moment, on se demande si on sera capable d’écrire autre chose que des titres racoleurs et un chapeau en guise d’article.

Et un jour tout s’est arrêté. Un soir comme une grande, je me suis effondrée chez moi et j’ai craqué à mon tour. Tentative de suicide, dépression sévère, anorexie, hopital psychiatrique. Et pendant ce temps, personne n’a pris de mes nouvelles, on m’a même réclamé des articles par mail. Aujourd’hui je ne veux plus écrire, je ne veux plus jamais faire un post facebook. Travailler dans les médias m’angoissent au plus haut point et je ne sais plus quoi faire de ma vie. Les réseaux sociaux ne sont plus un plaisir, je ne les lis quasiment plus. Les magazines ? Je ne veux plus en lire non plus, pas avant un très long moment.

Alors la prochaine fois que vous tombez sur un titre qui vous promet que « vous n’allez pas en revenir » ou que « la suite va vous émouvoir », ne cliquez pas. Laissez ces sites mourir à petit feu. Il y a peut-être des gens qui finiront par perdre leur travail, mais ils valent mieux que ça. Il y a des grands patrons qui perdront de l’argent, mais eux le méritent, ne vous en faites pas.

 

 

Illustration : CC-By Fusion-of-horizons

2 thoughts on “Au bout d’un moment, on se demande si on sera capable d’écrire autre chose que des titres racoleurs et un chapeau en guise d’article.

  1. L’influence cachée des directions de nos surfs… je réalise avec votre article que le prix payé est bien trop grand. Merci de l’avoir dit, écrit.

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