15766938016_7528a370eb_z

« T’es trop fragile, arrête de pleurer pour rien. »

J’ai quelques expériences sur le milieu de l’animation à vous partager:

1) J’ai découvert l’animation avec mon premier job en tant qu’organisateur dans une entreprise de séjours de vacances dans une ville du sud de la Thaïlande. Oui oui, là où il y a eu le Tsunami. C’était l’été 2009, j’avais alors 18 ans, j’habitais à Bangkok (le boulot de mon père avait fait expatrier toute la famille) et l’entreprise cherchait un Francophone. Comme j’étais à côté (moins de 2h d’avion), cela coûtait moins cher de me faire venir moi plutôt qu’un habitant de la France. Sauf que je n’ai pas fait gaffe à quel point je coûtais moins cher. J’ai été embauché sur un contrat Thaïlandais et j’ai été payé… 200 euros. Par mois.

Cependant, comme le salaire n’était pas donné sous forme de chèque ou de versement sur mon compte (je n’en avais pas encore) mais sous forme de liquide que je pouvais retirer au comptoir, on a fini par me le voler quand je l’ai retiré et mis dans ma chambre pour le dépenser pendant mes jours de congés.

On m’avait prévenu qu’on se faisait souvent arnaquer sur ses premiers boulots mais alors là…

———————–

Après être rentré en France, des études Universitaires, des cours d’écriture de scénarios et une école d’acteur, j’ai décidé, à 25 ans, de continuer dans l’animation afin de pouvoir survivre en attendant de faire décoller mes projets persos.
J’ai commencé en octobre 2014 une école d’animation sur Lyon pour passer un diplôme supérieur d’animation qu’on appelle le BPJEPS. Si le BAFA, c’est le « bac de l’animation », le BPJEPS en est le « Master ». Je suis entré dans une école pour une formation en alternance en 14 mois. Il me fallait donc trouver un stage.

2) Je suis d’abord allé dans un centre social où le directeur m’a dit tout de suite qu’il « n’a aucune envie de me former parce qu’il ne se sent pas de le faire« . Je rappelle que je suis là pour justement être formé. Il s’en fout.
Ne possédant pas de voiture, je me rendais à ce boulot en transports en commun et cela me prenait près d’une heure et demi. Je n’étais pas remboursé sur le coût de mes trajets.
De plus, le directeur ne se souciait absolument pas du contenu des programmes d’activités des animateurs, nous laissant faire totalement tout seul et se mettait à râler quand ça n’allait pas. Sauf qu’au lieu de m’aider à améliorer ce que je faisais, me donner des conseils ou de faire son boulot de formateur, il se contentait de râler et de m’engueuler. Mais le pire, c’était son humour. Son humour de « faux méchant » où il faisait « semblant » d’insulter, de râler et d’être en colère et où la chute était toujours basé sur le « Ha! Ha! Tu y as cru! T’as cru que j’étais vraiment en colère! ». Résultat, je ne savais JAMAIS ce qu’il pensait, ce qu’il voulait, s’il était sérieux ou non et surtout, je ne savais pas vraiment ce que je pouvais faire de mieux. J’étais constamment dans la méfiance et la peur.

Je repartais en pleurs tous les soirs après mes conversations avec lui et plutôt que des conseils, c’était des constats genre « ça ne va pas, fais autre chose. » « T’es trop fragile, arrête de pleurer pour rien. » « Il faudrait aussi que tu te demandes si tu es fait pour l’animation. »

Parmi les enfants accueillis, il y avait un garçon de dix ans qui avait été battu par son père pendant au moins 3 ou 4 ans et qui n’avait AUCUNE limite. Toute les tentatives de le cadrer ne marchait pas, il frappait tout le monde, il répondait aux animateurs et était d’une insolence juste… infernale. Il cherchait à ce qu’on le frappe, comme son père vu que c’est le seul principe d’autorité qu’il aie jamais connu.
Seule l’animatrice ayant travaillé dans une prison (comme surveillante ou animatrice de prison, je ne sais plus) arrivait à le cadrer. Malgré cela, le garçon voulait tout le temps venir à mes activités, pour me tester comme son père, et je me retrouvais systématiquement obligé de le virer de mon groupe quand il foutait la merde.

J’ai fini par me faire licencier après deux semaines pour « faute professionnelle ». Deux enfants (8 et 9 ans), sont venus me voir pour me demander s’ils avaient le droit de se faire des bisous, je leur ai répondu « oui à condition qu’ils soient tous les deux d’accord avant chaque bisou ». Consentement mutuel tout ça tout ça…
Pour mon directeur, c’était très grave et illégal parce que c’est comme si je les avais autorisé à s’envoyer en l’air. Ayant très peur de lui, je n’ai pas osé lui répondre qu’à cet âge-là, on pense pas encore au sexe (d’après les besoins physiologiques des différents âges qu’on apprend dès le BAFA).

C’est après le licenciement que je me suis rendu compte que ce que le contrat que j’avais signé n’était pas une convention de stage permettant la formation alternance mais un CEE (contrat engagement éducation). Une saloperie qui permet à l’employeur de payer ses animateurs moins cher et à les virer plus facilement. Le CPE n’est pas passé mais nous on a le CEE. Joie…

3) J’ai alors commencé les cours dans cette école supérieure d’animation sans stage et sans moyen de financer la formation coûtant 7600 euros.

Tous mes camarades et collègues faisaient financer leur formation soit par leur structure (dans laquelle ils étaient en place depuis plusieurs années) soit grâce à un fond de financement professionnel.
Ayant 25 ans RÉVOLUS, un diplôme universitaire, des parents dans une bonne situation financière et n’étant pas un chômeur en recherche d’emploi depuis plus de 6 mois, j’avais droit à AUCUN moyen de financement de Pôle Emploi ou de toute autre organisme. Je me suis retrouvé obligé de payer de ma poche avec mes économies personnelles et de demander un coup de main à mes parents. Je paie encore les sommes que je leur dois quand je le peux.

J’ai ainsi passé les trois premiers mois (octobre, novembre et décembre) sans stage. Et à chaque entretien on disait la même chose: « pas assez d’expérience. » Pour quelqu’un cherchant JUSTEMENT un stage de formation, on me répétait à chaque fois que je n’avais « pas assez d’expérience pour pouvoir être formé ». Comme un RPG où je trouve une épée dont je ne peux pas me servir tant que je n’ai pas atteint un certain niveau arbitraire. Les envies de batte de baseball étaient très fortes dans ces moments-là.

Finalement en Janvier 2015, l’école me trouve une structure d’accueil. A plus d’une heure de chez moi. Alors que je n’ai pas de véhicule. Mais bon, pas le choix, trois mois sans stage, ça commence à faire long, je suis prêt à accepter.
Je reçois la convention de stage tri-partite (à signer entre 3 entités: l’école, la structure et moi) et je m’aperçois qu’aucune rémunération ou gratification n’est prévu. Je demande des explications à l’école et ils me disent « c’est un contrat standard ». Je leur dis que ce n’est pas possible vu que la LOI interdit la non rémunération ou gratification des stages de plus de deux mois. On m’envoie promener et on exige que je signe. Je refuse. Ils me disent que la structure d’accueil n’a pas les fonds pour me payer. Je leur dis que ce n’est pas mon problème.

La bataille dure 3 mois mais quand enfin ils daignent m’accorder une gratification, après des menaces de procès et un début de procédure, elle n’est que de 200 euros par mois et on me rembourse la moitié de mes frais de transports. Et l’école me pose un ultimatum: « Ou tu acceptes ou tu te casses. » J’accepte à contrecœur car je ne souhaite pas avoir perdu mon temps et n’ai pas ni job ni un autre plan derrière.

Dire que cette école est supposée protéger ses élèves…

4) La structure d’accueil était un enfer. Nous étions sous les ordres directs de la Mairie locale qui dirigeait la commune et ses institutions comme des entreprises, cherchant la rentabilité et le profit ou tout du moins l’économie permanente.
Entre autres:
-lorsque les deux directeurs (A et B) de l’ACM (Accueil Collectif de Mineurs) sont partis fonder leur propre structure, la Mairie a décidé de les remplacer par UN SEUL DIRECTEUR (C). Il avait un secrétaire mais elle était aussi responsable de la cantine scolaire et donc était souvent absente. Forçant ainsi le directeur (C) de l’accueil de loisirs à faire seul le boulot de 2 personnes et demi.
-Ce même directeur (C) avait d’ailleurs à sa charge la formation de DEUX animateurs BPJEPS (dont moi) et il ne touchait PAS les primes de formation accordées normalement dans ces cas-là.
-Les vendredis après-midi, c’était les activités de la réforme des Rythmes scolaires. Le taux d’encadrement était de 1 adulte pour 12 enfants (6 ans et plus) et de 1 pour 8 (moins de 6 ans). Nous étions souvent seuls avec près de 30 enfants. De plus, ce n’était pas les animateurs ou les enfants qui décidaient des activités mais les parents qui avaient répondu à un questionnaire que la mairie leur avait fait passer en début d’année.
-Quand nous demandions le rachat de matériel pédagogique (des crayons, des feuilles, de la colle…) la mairie exigeait de savoir pourquoi et pouvait refuser sous prétexte que ce n’était pas un matériel indispensable aux activités.

Les animateurs étaient majoritairement masculins, fréquentaient tous la même salle de musculation, comparaient en permanence leurs muscles et vannaient les « faibles sans muscles ». Les remarques sexistes et blagues de cul étaient monnaie courante et les deux seules animatrices avaient pris pour habitude de ne rien dire pour éviter les vannes et sarcasmes qui s’ensuivaient. Malgré plusieurs réunions et discussions avec le directeur (C), cela ne s’est que trop calmé car il était juste trop débordé et de son propre aveu ne pouvait pas faire plus, faute de temps. S’il avait eu le temps, il aurait pu le faire.

Depuis le début de ce stage, j’ai été mis en arrêt régulièrement pour ce que je pensais être des grippes mais qui était en fait la somatisation du stress et de la dépression qui me bouffait depuis le mois de Février. Puis au début du mois de Juin, le directeur (C), et mon tuteur donc, s’est cassé le pied et a été mis en arrêt pour les mois à suivre. La Mairie ne l’a fait remplacer qu’à partir du mois de Juillet.

Ce nouveau directeur (D) était là depuis moins de deux semaines quand il a exigé mon licenciement.
J’ai demandé pourquoi. Il m’a dit qu’il estimait que j’étais un danger pour les enfants et que je n’étais pas fiable parce qu’on ne savait jamais si j’allais être là ou non.
Je lui ai répondu que j’avais justement passé toute la journée seul avec un groupe, pourquoi m’avoir laissé faire si j’étais dangereux? Et ensuite, je lui ai dit que je revenais d’un arrêt maladie d’une semaine (provoquée encore une fois par la somatisation) et que si j’avais de temps en temps des retards (2-3 par mois grand max), c’était à cause des bus ayant tendance à partir en avance ou à être annulés faute de passagers.
Pour justifier le côté « dangereux », il a ressorti un « incident » que la Mairie avait très peu apprécié. Pendant un des vendredis après-midis, j’avais dit à un groupe d’enfants très turbulents que s’ils ne se calmaient pas, ils ne feraient rien et que toutes façons je serai payé pareil.
Un incident pour lequel je n’ai jamais été convoqué ni officiellement ni officieusement par la Mairie et dont il n’y avait pas de traces écrites… jusqu’au jour de mon licenciement!

J’ai accepté le licenciement et je me suis barré sans regarder derrière moi.

————————————–

5) Après m’être difficilement remis de cet ACM, j’ai alors postulé en septembre 2015 comme animateur pour une école maternelle pour faire du périscolaire et terminer doucement mes cours à l’école.

En tant qu’animateur de la ville de Lyon, j’ai ainsi obtenu un contrat ATA qui me permet de travailler 17h par semaine et qui me font toucher 438 euros par mois. C’est-à-dire moins que le RSA. Mais bon au moins, j’ai les tickets Restaurants…

6) Depuis le mois de Mai 2016, je suis passé directeur de la structure et cumule 34H15 de travail par semaine mais je ne touche qu’un peu plus de 1000 euros par mois.

Assez pour pouvoir me nourrir et m’habiller mais pas assez pour pouvoir partir de chez mes parents. Bien que pouvant payer le loyer eux-même, les logeurs refusent ma candidature car ils estiment que ce n’est pas assez pour pouvoir me faire confiance.

Maintenant, je suis bloqué chez moi et de nouveau en arrêt à cause d’un abcès à l’anus provoqué par des diarrhées elles-mêmes provoquées par le stress. Il m’a même été recommandé de marcher aussi peu que possible pour faciliter la cicatrisation.

—————————————–

Je suis fatigué.

J’en ai marre.

C’est comme si j’étais tout le temps dans un mélange de brouillard et de sable mouvant, je ne le vois pas mais je le sens m’alourdir et me ralentir en permanence…

Tous mes amis sont soit au RSA, refusant des heures de boulot supplémentaires pour éviter de se faire retirer les aides qui leur permettent d’accéder à un logement et manger soit ils ont un boulot qui leur permet tout juste de prétendre à la « normalité » du Français moyen mais où ils sont obligés d’être les soubrettes de patrons abusifs qui virent, pardon, qui ne renouvellent pas les contrats sur des coups de têtes.

Il y a quelques années, j’ai failli me suicider parce que je n’arrivais même pas à penser à l’avenir tellement j’étais paralysé par la peur. Plutôt que de céder, malgré les psys, j’ai alors écrit et réalisé un petit court-métrage qui m’a permis d’exorciser pas mal de choses.

Mais en ce moment, j’ai cette peur qui remonte, qui me bouffe et qui me tue à petit feu sauf qu’au lieu de vouloir me foutre en l’air, j’ai envie de hurler et de tout cramer.

NTM disait « qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu? Qu’est-ce qu’on attend pour ne plus suivre les règles du jeu? »

Je dis qu’on attend celui/celle/le truc qui mettra (enfin?) le feu au poudre.

Et ben putain, vivement qu’il/elle/que ça arrive.

 

 

 

Illustration : CC-By minmsee

2 thoughts on “« T’es trop fragile, arrête de pleurer pour rien. »

  1. Tu as vécu de sales histoires mais tu es fort, tu as réussi à en sortir et à rester vivant, bien qu’abîmé. Tu as eu l’envie de partager cet enfer, de dénoncer ces horreurs et tu as la volonté de renverser les choses. Courage, reste parmi nous, on aura besoin de toi pour foutre le feu, qui sait, ce sera peut être même toi qui craquera la première allumette !

  2. Je comprends très bien votre rancoeur, personnellement. Malheureusement, pour « mettre le feu », il faut être un minimum organisé et en groupe. Ce qui jusque là était presque impossible, puisque tout le monde considérait sa souffrance au travail comme une norme. Les esprits commencent enfin a sortir de leur torpeur. Il faudra du temps, mais les choses vont changer. Je ne peux que vous conseiller d’attendre jusqu’à ce jour…

Laisser un commentaire