On va au travail comme on irait en prison

Rien que le titre de mon métier actuel est quelque chose de discutable en soi.
Dans les pays anglophones, on dirait que je suis « VFX Artist » donc a traduire littéralement par « Artiste d’effets spéciaux ».
En France, on dira que je suis… « graphiste ».
Graphiste, qui semble t’il est un mot valise dans lequel tout le monde y place ce qu’il entend, même si de mon point de vue un graphiste est quelqu’un qui fera du dessin, sur papier ou vectoriel, pour du logo et autre.
Mais revenons plutôt a la dénomination anglaise qui me semble plus appropriée.
Je suis Artiste d’effets spéciaux.
Contrairement a ce que je croyais pendant une bonne partie de ma vie et ce que le commun des mortels s’accorde a penser, les effets spéciaux ne sont pas nécessairement l’affaire de créer des Orcs pour Peter Jackson ou placer une explosion derrière une star Hollywoodienne dans une production a gros budget.
En réalité, les applications des effets spéciaux sont multiples et variées.
On en retrouve tout aussi bien dans des films de science fiction ou fantastique, que dans des petits films ou même des séries TV françaises.
Un de mes premiers boulot aura été de travailler sur une série diffusée sur le service public, ce qui on s’accordera a dire donne très rarement dans le spectaculaire.
Puisque très souvent les effets spéciaux peuvent des retouches subtiles, comme ajouter une cicatrice sur un acteur, ou changer un paysage en arrière plan.
En réalité, il y a de très grandes chances que 90% des effets spéciaux présents dans des films et séries que vous avez vu, vous ne les ayez jamais remarques.
Ce qui est la preuve en soi qu’ils ont été très bien fabriqués, puisque notre objectif est de les rendre indétectables.

Si je vous en parle, c’est parce qu’au lendemain de la loi travail, j’étais navré certes, mais je ne me suis pas senti une seule seconde concerné.
Pourquoi donc alors ?
Parce que nous autres « graphistes », nous y sommes déjà.
Sur bien des plans, notre situation professionnelle correspond exactement a ce que les travailleurs de France et de Navarre auront droit si cette loi passe.

Pour commencer, il faut savoir que nous sommes tous soit Intermittent du Spectacle ou Auto-entrepreneurs.
Il y a quelques contractuels par ci par la, mais en réalité dans l’écrasante majorité c’est le statut sur lequel on sera embauché.
La raison pour laquelle nous sommes embauchés sur ces deux statuts est simple: ce sont tout les deux des statuts de Freelance.
En effet toutes les boites d’effets spéciaux n’engage que par rapport aux « productions » qu’ils récoltent, donc ce qui peut arriver très souvent est que quelqu’un se fasse engager pendant un mois, et ensuite ne sera pas reconduit.
Pour autant je tiens a préciser que même quand une entreprise a son carnet de commande plein pour les 2 ans a venir elle continuera a embaucher en Freelance, pour se garder le droit de dégager l’employé.
C’est une situation instable que tous vivent, y compris ceux avec 10 ans d’expérience, qui explique pourquoi nous sommes sans cesse en recherche d’emploi.
Le site le plus scruté au travail, n’est ni la boite mail, ni Facebook. C’est Linkedin.
On m’a souvent rétorqué qu’avec un statut d’intermittent du spectacle on pouvait se la couler douce sur les indemnités conférées par ce statut, et si il est vrai que ça la façon courante d’obtenir des vacances dans ce métier, en réalité personne ne reste au chômage bien longtemps, surtout en début de carrière.
La peur de ne pas retomber sur un job est tellement immense qu’en réalité personne n’osera refuser une offre de boulot pour partir en « vacances », de peur que cela les condamne a ne plus rien recevoir de cette société.

Et pourtant des vacances, nous en aurions tous besoin.
Nous bossons tous 45h par semaines a minima, tout niveaux confondus.
Et je parle de bien a minima, les semaines de 60h sont monnaie courante et des pics a 70/80h ne sont malheureusement pas impossibles.
Pour l’avoir vécu en personne, au départ cela n’est pas si horrible que ça a vivre.
On en parle à sa famille, ses proches qui seront normalement compréhensifs.
Ensuite on se rend compte que certaines choses deviennent incroyablement compliquées a faire.
Retirer un colis a la poste, on doit concentrer les courses en un seul jour et ne rien oublier sous peine d’avoir a attendre la semaine suivante.
Puis voir la famille et les amis devient chose ardue.
On essaye de faire des efforts, on va en soirée tard rejoindre ses amis.
Et vient le moment, ou la fatigue nous rattrape.
Ou la grasse matinée parait un fantasme lointain.
On vient au travail comme on irait en prison.
On commence a compter les jours de la fin de production, en croisant les doigts de pouvoir partir en vacances.
Tout le monde vient avec les yeux cernes, et le gout amer de la contrainte.
Alors bien sur on est animé par l’amour de notre métier.
Mais le poids des heures se fait ressentir, les crises de nerfs éclatent souvent.
Et la fatigue physique et morale ne cessent de grandir.
Et pourtant personne ne viendra remettre cela en question.
C’est la norme, c’est comme ça et c’est pas autrement.
Pour autant, ce n’est pas qu’il y a nécessairement trop d’employés par rapport a l’offre d’emploi.
Cette dernière est en réalité exponentielle depuis ces 10 dernières années.
Mais le chantage a l’emploi a pourtant bien marché.
Tout le monde déteste les conditions d’emploi mais personne ne vient les remettre en questions.
Et nous avons ni conventions collectives, ni syndicat pour venir nous défendre.

Ce qui explique la raison pour laquelle tout les « graphistes » débutants sont payés 80 euros par jour, soit un smic si il a la chance de travailler le mois complet.
Ce qui en fait non seulement le freelance le moins cher de toute l’industrie audiovisuelle, mais aussi un dépassement éhonté du salaire minimum quand on rapporte aux heures travaillées (avais je oublié de préciser que nos heures supplémentaires sont évidemment non payées ?).
C’est sans compter aussi les entreprises qui embaucheront des contrats pros pour les payer 70 euros par jour, ou certaines qui ne fonctionne qu’aux stagiaires.
Tous évidemment travaillent au même taux horaire.
Et tous acceptent, dans l’espoir qu’en gagnant de l’expérience ils se feront mieux payes.
Ce qui n’est évidemment pas garanti.

Alors comment en est on arrivé là ?
La réponse est finalement assez logique: une compétition acharnée entre multiples sociétés qui a créé un phénomène de « race to the bottom ». Pour recevoir un projet, toutes sont prêtes a sacrifier tout et n’importe quoi, et surtout la masse salariale.
La plupart ne font pas de profit, et ont juste de quoi les maintenir a flot.
Mais les financiers audiovisuels ont très bien joue cette compétition faisant qu’ils obtiennent d’année en année des effets spéciaux de moins en moins chers.

Quant a moi ?
Eh bien moi je ne suis plus en France. Je travaille en ce moment en Angleterre.
Ce n’est pas la panacée loin de la, j’ai les mêmes conditions de travail et mes heures supplémentaires ne sont toujours pas payées. Mais par contre, je suis largement mieux paye, le double de ce que je gagnais en France.
Et je ne suis pas le seul a m’expatrier dans ce métier.
Chaque année, une bonne demi centaine de graphistes part s’expatrier au Royaume Uni, Australie ou surtout Canada pour travailler, des pays dans lesquels la paye est sensiblement plus décente.

Beaucoup m’ont rétorqué a juste titre, pourquoi continuer a exercer ce métier si il est aussi vérolé. Et il est vrai que récemment je songeais a une réorientation professionnelle.
Mais avec la Loi El Khomri, en réalité, je n’aurai plus d’autre meilleure option.

Des que je reviendrai en France,je serais dans les rangs des manifestants.
J’ai vécu ce futur et je ne souhaite a personne de le vivre.
Nous avons tous qu’une seule vie, et c’est une vie où on mérite d’avoir une vie de famille, une vie sociale, une vie sentimentale, et des bonnes conditions de vie.
Et ca, ca vaut la peine de se battre.

Merci encore d’avoir lu mon temoignage jusqu’au bout.

 

 

 

Illustration : CC-BY Miki Yoshihito

2 thoughts on “On va au travail comme on irait en prison

  1. Merci pour ce témoignage, que l’on peux de mon expérience étendre à bien plus de domaines que la création VFX, tout ceux qui travaillent dans le domaine de l’audiovisuel vivent grosso-modo la même chose.
    D’ailleurs la propagande anti intermittent du gouvernement est sacrément dur à encaisser (en plus de cette loi) quand on connait les conditions de ses acteurs.

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