« Manque de bol, des postes, il n’y en a plus. »

Quand j’ai commencé ma thèse de doctorat, je me doutais bien que ça allait être difficile. Non pas scientifiquement, mais à cause de l’ambiance particulièrement morose qui règne dans le milieu académique français. J’étais déjà au courant, en commençant, des problèmes actuels dans l’enseignement et la recherche publique. J’étais passé par une Licence, puis un Master et je m’étais bien rendu compte que certaines choses ne tournaient pas rond dans le monde universitaire français. Une petite description de ce milieu s’impose donc, avant de vous livrer un témoignage plus personnel.

Pour commencer, il y a dans la recherche publique en France une nette distinction entre les titulaires (fonctionnaires) et … les autres. Les premiers ont un CDI et peuvent se permettre de « tenir tête » à l’administration de la fac, mais surtout, eux-seuls peuvent déposer des demandes de projet auprès de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) ou l’Europe qui permettent d’obtenir des financements pour faire ses recherches et payer le personnel.

Ce système fait que les non titulaires, même dotés d’un doctorat, sont totalement dépendants du bon vouloir et des financements de ces chercheurs titulaires pour leur propre travail. Cela vous laisse imaginer les dérives… Mais inutile de blâmer les chercheurs, le système est fait comme ça, et fonctionne sur la titularisation. Manque de bol, des postes, il n’y en a plus, et la précarité des personnels est énorme !

Je connais une chercheuse dans mon labo qui est en CDD depuis près de 9 ans. Ça fait 9 ans qu’elle a obtenu sa thèse, et elle n’a toujours pas de poste. Elle enchaine contrat après contrat, de quelques mois chacun. Pourtant, ce n’est pas faute de publier des papiers scientifiques de qualité, de travailler 45h semaine, d’encadrer des stagiaires, de participer à la vie du labo et d’essayer chaque année les concours, en ayant à chaque fois une ligne de plus sur le CV, mais rien à faire. La raison ? Il n’y a pas de postes, c’est aussi « simple » que ça.

Et la Loi Sauvadet me direz-vous ? Celle qui est supposée faire passer en CDI toute personne cumulant plus de 6 ans de CDD. Elle est très simple à contourner et n’est, de fait, jamais appliquée, sauf décision de justice. Les contrats peuvent être signés auprès de n’importe quel employeur même si dans les fait le travail se fait au même endroit.
Par exemple, cette chercheuse dont je parlais avant a signé plusieurs contrats avec l’Université avant qu’on lui dise qu’on ne pouvait plus lui offrir de contrat (même si de l’argent était disponible) car ils prenaient le risque de devoir changer ce contrat en CDI. Elle a donc signé un contrat avec le CNRS cette fois, puis l’INRA et de nouveau le CNRS, tout en restant travailler à l’Université.

Les universités sont gérées de façon catastrophiques, et les conditions de travail s’en ressentent. J’ai par exemple dû donner un TP avec 45 étudiants dans une salle mal isolée où il faisait environ 11°C (voyez plutôt). Quand on demande à la présidence de l’université, on nous répond que c’est normal, le chauffage n’est mis en route que fin novembre, ça coûte trop cher.

A côté, des entreprises se font des millions chaque année en revendant aux universités et organismes de recherche les articles scientifiques que les chercheurs ont eux-même écrits et révisés gratuitement. Une aberration parmi d’autres … mais ce n’est pas le sujet de ce témoignage, même si ça participe à l’impression que l’on marche sur la tête. Ce qui me désole également, c’est la place qui est faite aux diplômés des universités en France. Pour faire clair, un docteur à BAC+8 (qui a donc mené de A à Z un projet de recherche innovant et inédit) ne fera jamais le poids face à un ingénieur (BAC+5) devant un recruteur.

C’est tout le contraire qui se passe dans la majorité des pays de l’OCDE, je sais que si je vais en Allemagne, je serai accueilli bras ouverts après mon doctorat et recruté directement soit dans le public ou dans le privé, avec un bon salaire de surcroit, idem au Danemark ou en Suède. Mais en France nous avons la culture des Grandes Écoles et des Écoles d’Ingénieur et les chercheurs, même s’ils ne s’en plaignent pas, sont payés des cacahuètes relativement à leur niveau d’étude et d’expertise et comparé aux autres pays développés.

Pour info, un chercheur en début de carrière dans une université française gagne 1900€ par mois, net. L’âge moyen de recrutement est entre 33 et 36 ans selon les disciplines ! La fuite des cerveaux est réelle et ça me fait mal au cœur de voir que la France forme des étudiants, dans des formations de qualité malgré le manque de moyens, mais que par la suite, rien ne leur est proposé. La plupart du temps, c’est direction Pole Emploi.

Bon, après avoir planté le décor du système universitaire français, malheureusement peu connu de tous et toutes, voici un témoignage un peu plus personnel.

Je tiens d’abord à préciser une chose, c’est que je suis conscient que ce témoignage ne semblera peut-être pas aussi fort que tous les autres sur ce blog ; j’ai quand même eu la chance d’obtenir une éducation supérieure de qualité et je suis en partie rémunéré pendant ma période de doctorat (bon, à 1200€ / mois à BAC+5, mais c’est déjà ça de pris).

Dans ma première année de thèse, j’ai voulu donner des cours à l’Université. Déjà, la première barrière à passer est l’administration de la fac. Je vais au secrétariat et la première question qu’on me pose est : « vous avez quoi comme type de contrat pour votre thèse ? » Je lui explique mon cas car officiellement je suis recruté en tant que technicien par l’université (déjà, pas normal) car le mode de financement de ma thèse est un peu particulier. Ça implique aussi que je suis payé 300€ de moins que mes collègues thésards dans le même labo, sous contrat doctoral.
Bref, selon le secrétariat de l’université, impossible légalement de m’attribuer des cours à cause de mon statut qui, je cite, « ne rentre pas dans les cases ». Enseigner est pourtant prioritaire pour mon avenir car sans ça, je n’ai pas accès aux concours de recrutement des universités. En quelques clic sur internet, je trouve les textes de Lois qui disent noir sur blanc que j’ai le droit de faire de enseignement en tant que vacataire de l’enseignement supérieur.
Je retourne au secrétariat, avec un contrat type correspondant à mon statut et imprimé depuis l’intranet de l’université et là, on me dit « c’est quoi ça? J’ai jamais vu, de toute façon ça ne servira à rien, je vous ai déjà dit que l’on ne pouvait pas vous faire de contrat d’enseignement ». Je me dis que ça commence mal et j’explique à la secrétaire, preuves juridiques à l’appui, ce à quoi je peux prétendre. J’ai dû lui faire appeler la DRH de l’université et leur prouver par A+B que j’avais raison pour qu’ils me disent, à demi-mot, que je pouvais peut-être donner des cours.
Une DRH d’université qui ne connait pas le droit du travail dans la fonction publique, ça m’effraie déjà un peu. Je dis à la secrétaire pour quels cours il a été convenu avec les professeurs que je donne des heures, en pensant qu’elle allait me donner de la paperasse à remplir. Sauf que non ! Tout ce qu’elle me dit c’est qu’une feuille Excel sera envoyée au prof qui gère le cours en fin d’année pour qu’il remplisse les heures effectuées par chaque intervenant. Pas de contrat ! Comment prouver que j’ai fais ces heures dans ce cas et comment être sûr d’être payé ? On me répond « si on devait faire signer un contrat à tout le monde, on s’en sortirait pas ». J’ai finalement réussi à faire signer un contrat à l’université pour ces heures. Ce contrat a été signé environ 2 mois après que j’aie terminé de donner les 60 heures de cours.
Sur ce contrat, antidaté, il était précisé que 60 heures de TP « seront » données alors qu’en réalité j’ai donné 40 heures de TP et 20 heures de TD (Travaux Dirigés) qui, selon la loi, sont payés 1/3 de plus que les TP. La fac m’a donc rogné environ 300€ de salaire.

Ce qui n’apparaitra jamais sur un quelconque bulletin de salaire, car l’université ne s’embête pas à en produire pour des vacations, que ce soit sous contrat ou non.Les bulletins de salaire pour les profs et les CDD sont produits, mais envoyés environ 3-4 mois après. La galère quand on en a besoin pour les impôts, ou pire, pour Pole Emploi quand on est dans la précarité !

Mais la pire des choses, c’est de se demander quand la paie arrivera sur son compte en banque. J’ai effectué mes 60 heures de cours entre janvier et mars, je n’ai été payé qu’en mars … de l’année suivante ! Plus d’un an pour recevoir son salaire, c’est à la limite du légal. Mais voilà la subtilité, ces vacations ne sont pas considérées comme un « salaire » mais plutôt une « gratification » ou « compensation ». En me renseignant un peu, il s’avère qu’on est nombreux dans ce cas à l’université où je travaille, et que c’est encore bien pire en sciences humaines (je suis en sciences exactes). Certains de mes amis thésards ont donné des heures sans contrat, ils n’ont jamais été payés, évidemment. La « solution » qui a été trouvée est que le professeur qui gérait le cours a endossés ces heures (à son nom) et a reversé l’argent, « au black » au doctorant. Inutile de préciser qu’avec ce système, ni cotisation à l’assurance maladie, au chômage ou à la retraite. Tout ça pour dire que ce n’est pas mieux dans le secteur public qui se permet de transgresser, ou du moins de contourner les lois, d’une façon qui serait reconnue comme un abus majeur si ça se passait dans le privé.

Quant à moi, après mon doc, bye bye la France ! Ça me fait un peu (seulement un peu) mal au cœur, mais je vais aller enrichir un autre pays, qui me donnera peut-être ma chance au travail. C’est triste, car On Vaut vraiment Mieux Que Ça !!!

 

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8 thoughts on “« Manque de bol, des postes, il n’y en a plus. »

  1. C’est marrant, ça me rappelle l’histoire de deux amis qui ont étudié à Lyon I. Le premier avait deux doctorats (rien que ça) et était dans le même genre de situation : ultra précaire, avec des problèmes pour donner des cours et se faire payer. Il a fini par laisser tomber la fac mais n’a rien trouvé de mieux que des jobs de laborantin dans des labos qui faisaient du maquillage… Il a fini par en avoir marre et chercher chez les voisins, résultat il bosse depuis quelques années en Suisse et se fait payer une petite fortune.

    Un autre a étudié le génie biomédical. Il a fait plein de stages de recherche, jamais payés, où des médecins prestigieux et autres professeurs se sont auto-attribués son travail en retirant son nom et en mettant le leur à la place, bref, classique… Ses profs lui disaient que son projet était « intéressant » mais « sans aucun avenir ». Résultat, il a rencontré un professeur d’une université de Montréal, qui avait lu ses travaux, et l’université en question lui a offert une bourse pour qu’ils vienne faire son doctorat chez eux. Résultat il vit là-bas depuis 2010 et sa carrière est en plein boom, pour le moment.

    Visiblement, ces 2 amis ne sont pas des exceptions =/ C’est assez déprimant.

  2. Je reconnais très bien ce système. Je suis moi même en train de finir une thèse en science humaine que j’ai réalisé sans financement. Ce qui est officiellement illégal ou presque (mais ceci est un autre débat et heureusement qu’il existe des thésards non allocataires sinon il n’y aurais plus beaucoup de recherches dans les sciences « molles » vu la pauvreté des financements). Aussi, pendant que mes collègues thésards allocataires donnaient leurs heures de cours, moi je nettoyais les chiottes dans les bureaux ou distribuais les journaux dans la rue, car bien sur, je n’étais pas prioritaire pour les cours. Pas de « salaire » pas de « gratification »! Donc, mais collègues thésards, en plus de leur revenu de base, touchaient un peu d’argent en plus (Je ne critique en riens ton témoignage, je connais les difficultés rencontrés par les thésards allocataires et les retards scandaleux de paiement de l’Université mais je veux démontré comment le système peut encore aller plus loin). Mais ce qui est le plus drôle dans ce système c’est qu’une fois passer un Bac+5 en France, c’est que tu n’as plus le droit de toucher de bourse CROUS même si tu as fait ton cursus sans fautes (si j’étais en Licence ou Master j’aurais eu droit à une ou deux années en rab). Et bien sur, pas le droit au chômage ou au RSA puisque tu es encore « officiellement » étudiante ! Une jolie impasse administrative qui arrange bien le gouvernement ! Aussi, tu bosse, tu met de côté, tu fais des crédits, tu squattes à droite à gauche pour pas payer de loyer… Sans compter les thésards allocataires qui au bout de trois ans rémunérés arrêtent leur thèse, sans rendre quoi que ce soit et touchent du chômage ensuite !!!! Bref, il ya de gros problème en France dans la gestion des thésards. Ce statut est par ailleurs peu reconnus par rapport aux grandes écoles. On vaut mieux que ça !

    1. @ Popo : Oui, c’est là que le système est pervers. Si tu n’as pas de contrat doctoral, tu n’es pas reconnu comme un salarié de l’université, et donc tu n’as quasiment aucun droit vis-à-vis de ton établissement; pas possible de donner des cours, etc. En effet, plus de bourses étudiante du CROUS quand tu es inscrit au doctorat, car pour le CROUS tu es en activité professionnelle (et pour Pôle Emploi tu es étudiant(e) et donc pas de chômage !).

  3. Je plussoie pour les cours payés au black. J’ai eu la chance d’avoir un contrat doctoral, et donc un avenant d’enseignement à ce contrat, pendant les deux premières années de ma thèse. En troisième année, j’ai donc embrayé sur mes TP habituels qui commençaient début septembre. Faire un TP pour environ 550 étudiants, ça couvre bien l’ensemble des 64h demandées, heures qui ont donc été intégralement effectuées avant la mi-octobre. Or, le renouvellement des avenants d’enseignement se fait en novembre. A ce moment, on m’a appris que mon avenant n’avait pas été reconduit… Je venais donc de faire 64h (en fait plus) dans le vent. Je n’aurai de toutes façons pas pu faire ces heures après le renouvellement de mon avenant puisque c’est à la rentrée qu’on a besoin des moniteurs… Heureusement j’ai pu bénéficier de la gentillesse d’une collègue qui a compté mes heures à son compte et m’a reversé l’équivalent en cash.
    Bref bon courage xubdy, rien que pour le salaire (honnête, mais pas mirobolant) qu’on touche une fois à l’étranger, ça vaut le coup !

    Edit du modérateur: Merci pour ton commentaire, mais Xubdy est le pseudonyme de la personne ayant traité le témoignage.

  4. Salut,
    je voudrais apporter quelques précisions sur ton témoignage. Je suis actuellement IE (Ingénieur d’étude, BAC +5 donc) en labo …. et en CDD.

    La loi Sauvadet est loin d’être contournable. D’une tutelle à l’autre l’ancienneté est conservée et il n’y a pas toujours de période de carence entre deux contrats (ils l’ont « oublié » dans la loi et les Directions régionales ne prennent pas de risque).
    La durée de 6 était pour les personnes en poste au moment de la signature du décret d’application pour ceux arrivés après la durée maximale dans le public est désormais de 3 ans !! Tu fais BAC+5/BAC+8 et on te donne trois ans pour être titularisée sinon tu dégages.
    Comme il faut environs 5-10 ans pour avoir une titularisation …… et que le privé n’embauche pas (voir le témoignage). La situation devient assez « difficile ».
    Les chercheurs doivent reformer tout les 3 ans une personne sur leur sujet et ceux qui ont appris pendant 3 ans se retrouvent au pole emplois.
    Et je ne parle pas de la situation des femmes chercheuses. Avant d’avoir une titularisation il faut passer par X post-doc à l’étranger, fini d’être enceinte pendant ta thèse ou durant les première années qui suivent^^à moins de vouloir arrêter sa carrière.
    Cette loi est un vrai désastre.

    Personnellement la loi me met dehors ce 31 décembre malgré que mon laboratoire veuille me garder et que nous ayons les financements. Pour ma part c’est décidé je quitte la recherche, je suis épuisé de devoir lutter contre mon propre Etat.

  5. ^Merci pour ce témoignage et le paquet de crabes dans les direction d’universités…
    Enfin sur tous ces problèmes, il y a des syndicats qui sont justement là pour vous défendre. Je m’étonne que vous ne les ayez pas contacté, mais peu importe.
    Toutes les pratiques que vous mentionner sont dénonçables auprès du tribunal administratif… Seul c’est difficile, mais à plusieurs, il faut oser.
    Bien évidemment certains seraient près à vous black-listé académiquement…

    1. « Bien évidemment certains seraient près à vous black-listé académiquement… »

      Voilà la raison pour laquelle je (ou les autres dans mon cas) n’ai pas contacté mon syndicat ni fait un recours auprès du tribunal administratif.
      Quant au syndicat, je l’ai contacté mais ils ne « peuvent rien faire », c’est malheureux mais les syndicats d’enseignants-chercheurs ne sont pas très puissants, ni très actifs, ni très peuplés.

  6. J’ai vécu la même chose, cependant, le blocage avait lieu plutôt au niveau des enseignants déjà en poste qui choisissaient leurs « poulains » (sélection sur dossier et non sur motivation, ni expérience de l’enseignement…) car le tutorat, avec un contrat doctoral, n’était possible qu’en passant cette soi-disant « sélection ». La recherche m’a dégoutée… et l’enseignement me faisait rêver. L’ambiance morose qui règne dans les labo, 11°C l’hiver et 35°C en été, est insupportable, et tout cela au milieu de produits chimiques, instables… dans des locaux loin d’être aux normes. A cela, vous ajoutez des guéguères de « pouvoirs », liées à l’argent essentiellement et à l’aigreur qui se développe à cause de ce mauvais esprit de compétition. La recherche en pâtit, les papiers publiés sont médiocres, sans grands fondements scientifiques… si pas inventés… J’ai vécu cela pendant 4 ans, un calvaire.
    Avec un BAC+8 en poche, me revoilà partie dans une filière de santé, pour laquelle j’ai encore quelques années d’études me formant à un métier où le travail est possible… Merci la recherche scientifique française (qui s’enorgueillit pourtant de son excellence avec son dernier prix Nobel…).

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