« On sent tout le monde stressé, inquiet, pressé. »

Il y a maintenant 10 ans, je venais d’avoir mon baccalauréat et je débutais mes études universitaires. L’été, c’était l’occasion de travailler pour mettre un peu d’argent de côté pour le reste de l’année. J’ai trouvé un job d’un mois dans une blanchisserie inter-hospitalière, que j’ai retrouvé les deux années suivantes.

La première année, je découvre le service nettoyage à sec. Il s’agit de réceptionner, laver, repasser et plier le linge des résidents des centres hospitaliers de la région. Concrètement, on plie des piles de vêtements pour en faire d’autres piles parfaitement stables, des piles de t-shirts, de pulls, de pantalons, de pyjamas… La nuit, je vois mes mains plier des slips kangourou en série. De temps en temps, on repasse un costume et quelques chemises très élégantes : le patron nous confie une partie de son linge. L’ambiance est agréable cependant. Nous sommes toutes autour d’une table, Chérie FM en fond, et nous discutons beaucoup, notamment de nos problèmes de dos et de circulation à force d’être toute la journée debout.

J’ai toujours un livre dans la poche de ma blouse. Je viens de découvrir Nabokov et il ne me quitte plus, à chaque pause je lis ! Mes collègues me charrient un peu, les livres leur paraissent contraignants et ennuyeux. Notre contremaître finit par m’avouer qu’elle a de gros problèmes avec la lecture. Elle n’a jamais pu aider son fils à faire ses devoirs. Quand elle reçoit des courriers de la direction, elle les fait lire par son second pour être sûre d’avoir tout compris… Ma première rencontre avec ce monde ouvrier me fait réaliser ma chance de faire des études.

La deuxième année, changement de service, je découvre le « linge plat ». Un des postes consiste à réceptionner les alèses et draps fraichement lavés pour en accrocher deux angles à un rail qui les fait ensuite circuler au plafond jusque dans une machine qui les sèche, repasse et plie. Sous le ballet fantomatique des draps suspendus, les hommes poussent des chariots de linge et les femmes font les petites mains. Les draps arrivent sur un tapis roulant. Il faut saisir rapidement le drap, trouver un coin, puis faire glisser la largeur du tissu entre nos doigts jusqu’à trouver l’autre coin et le fixer à la machine. A force de manipuler ainsi le linge mouillé, la pulpe de mes doigts devient rouge, j’ai presque la chair à vif au bout d’une semaine. Personne ne semble pourtant travailler avec des gants. A 8h, le patron passe serrer la main de tous ses salariés. Il connait même les prénoms des étudiants saisonniers, la plupart sont les enfants de ses employés. Je lui pardonne de m’avoir fait repasser ses chemises l’année passée.

La troisième et dernière année, de nouveau le linge plat… Mais on me prévient : « L’ancien patron est parti à la retraite, tu vas voir, ce n’est plus du tout la même ambiance ». On sent tout le monde stressé, inquiet, pressé... De temps en temps, depuis la mezzanine, derrière une vitre, on voit pointer la figure d’un homme en chemise qui regarde fourmiller son petit monde, il prend rarement le temps de descendre cependant.

Et puis un jour, il l’a fait… pour moi. Deux jours plus tôt, j’avais fait une bourde, et pas une petite. Alors que je réceptionnais les draps à la sortie de la sécheuse plieuse, je ne m’étais pas rendu compte qu’une partie de la machine dysfonctionnait et que les draps qui y entraient n’en sortaient plus. Le temps que je m’en inquiète et que j’ose appuyer sur le terrifiant bouton STOP, qui aurait interrompu le sacro-saint « rythme à tenir », une cinquantaine de draps y étaient coincés. C’était la première fois que je voyais ma contremaître en colère. Elle a du escalader la machine, sortir les draps elle-même et ils ont tous dû être relavés. Voyant l’état de culpabilité et de honte dans laquelle mon erreur m’avait mise, elle est venue me rassurer une fois sa colère passée. C’était une femme adorable. Elle n’a même pas eu besoin de me faire des remontrances, j’étais tellement mauvaise envers moi même que je suis devenue super maniaque de la surveillance de la machine. Je comptais désormais les draps qui rentraient et qui sortaient et je lorgnais systématiquement sur un miroir qui me permettait de voir l’intérieur de la machine et d’éventuels blocages. Et c’est là que le patron a décidé de venir mettre son nez là dedans…

Les yeux rivés sur la machine, j’aperçois au loin le patron en grande discussion avec ma contremaître. A la façon dont on me regarde, je me doute qu’on parle du précédent incident. Je continue consciencieusement de réceptionner les draps, de les ranger par piles de 10 sur les chariots et je m’attends au pire… Qui ne manque pas d’arriver. Le patron vient à ma rencontre et soudainement m’accuse d’être en train de dormir sur mon poste. Pardon? Je ne comprends pas? « Je vous ai vu à l’instant, vous aviez les yeux fermés » Pardon? « Là, à l’instant, j’étais en face en train de parler à votre contremaître et je vous ai vu dormir! »
Stupeur, incompréhension, colère!! Il aurait pu me reprocher tant de choses! D’avoir bloquer la machine il y a deux jours, d’avoir toujours un livre dans la poche même sur mon poste, mais de dormir? Là? Maintenant que je ne lâchais plus la machine des yeux? Certainement pas! Et c’est exactement ce que je lui ai répondu : « Non, certainement pas, je ne dormais pas! _ Vous me traitez de menteur? _ Prenez le comme vous voulez, je dis juste que vous avez tort. Maintenant excusez moi, mais j’ai du travail ». Et je suis retournée à mes piles de draps… 10 ans, et à y repenser j’en ai encore des frisons de colère.

J’ai eu le droit ce jour là de remplir mon évaluation annuelle en avance. Elle se faisait d’ordinaire en fin de contrat pour savoir s’il pourrait être reconduit l’année suivante. Ma contremaître m’a très bien évaluée partout, sauf sur ma conscience professionnelle qu’elle a jugé moyenne (c’était sans doute vrai, je m’ennuyais au plus haut point sur ces machines) et sur mon respect de la hiérarchie, qu’elle a jugé très mauvais. C’était la première fois que je recevais une telle remarque. J’avais toujours été une personne des plus respectueuses… de la hiérarchie comme de n’importe qui… En fait, j’avais toujours respecté les gens respectueux. Cet homme n’en faisait pas parti. Et j’estimais que je valais mieux que ça.

 

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