« Je te signale que ton poste, si tu veux le tenir c’est 70h / semaine qu’il faut y consacrer. »

Tout avait plutôt bien commencé, avec un Bac + 5 terminé à la hâte car un employeur s’était manifesté et avait proposé un CDI.

Suite à un apprentissage qui s’était bien passé, on perçoit cela comme une aubaine, un moment de grande satisfaction où l’on se sent motivé, privilégié, doté d’un grand dynamisme. On se demanderait presque pourquoi nous sommes l’élu, l’heureux tiré au sort (un peu comme au Loto) ! Mais, en connaissance de cause, avec la peur du chômage et “le vu – le su – le connu” du sort des jeunes diplômés, on se jette sur le morceau, tel un tigre dans l’arène.

On débute en étant ultra motivé, en ayant la soif d’apprendre vite, en cherchant l’information auprès de ses nouveaux collègues, en mettant un maximum d’efficience dans toutes les tâches. On se met à accepter des tâches qui sont en dehors du scope du poste, en se disant qu’on se fait la main tout en se faisant bien voir.

Malgré la rencontre de collègues fermés et totalement avares sur le partage de leurs bonnes pratiques et très appliqués à ne rien transmettre sur ce qu’ils connaissent, on essaie de s’accrocher quand-même. Ça marche plutôt bien avec le patron, même si quelques fois on s’arrache les cheveux à lui ramener une “copie-correction” d’un dossier ou d’une lettre à traiter qui ne va jamais. Lorsqu’il émet des réflexions à la virgule près, on se demande pourquoi il n’a pas pris lui-même le clavier pour traiter l’ensemble. Ça s’appelle la sur-délégation, on s’en rendra mieux compte plus tard, lorsque l’on sera fatigué.

Bref, très vite, la période d’essai se transforme en la tant attendue “validation du CDI”. On va pouvoir gagner sa place, acquérir le respect, imposer sa griffe dans des projets, alimenter l’entreprise d’une vision plutôt novatrice “parce qu’on est jeune et qu’on sort de l’école”. On pense au management participatif, au traitement plus transversal du personnel, à revisiter les rapports hiérarchiques.

Qu’on se le dise, si on est à ce poste, c’est uniquement parce que nous avons eu la chance de faire des études, mais les autres personnes ne sont pas moins intelligentes : on recherchera alors le collectif, l’esprit de groupe, sans la compétition outrancière et les rapports pyramidaux paternalistes de cette satanée hiérarchie à la française.

Encore tout guilleret d’avoir décroché le fameux CDI, on ne travaille pas plus mais pas moins. On essaie juste un peu de se recadrer et de se re-focaliser sur les tâches qui appartiennent au scope du poste et on commence à refuser les délégations du patron. On se dit qu’on est là pendant 8h30 ou 9h par jour, avec une faible pause le midi, pour être en efficience maximale, faire peu de pauses et quitter dignement son travail “pas trop tard” pour pouvoir se vider la tête en pratiquant un sport par exemple.
Il faut savoir que dans la “population cadre” aujourd’hui, c’est encore très mal vu. C’est comme si on volait le patron. Mieux vaut faire le planqué derrière Linkedin jusqu’à 20h et brasser de l’air devant la machine à café, assoir son “gros leadership” derrière les équipes en passant régulièrement voir “comment le job avance”. Il faut aussi savoir vendre ses services, en interne, dans les murs de sa propre entreprise, tel un petit représentant commercial avec sa valise.

Bref, petit à petit nous ne sommes plus très en phase avec le patron. Et c’est encore pire lorsque l’on soulève des points réglementaires que personne n’a envie de voir. Sauf qu’étant responsable de ceux-ci, nous n’allons quand même pas ne rien dire et envisager que le pire puisse arriver, sans aucune garantie autre que celle d’aller manger des oranges derrière les barreaux (oui, ça peut aller loin), si ?

Et puis, les personnes potentiellement concernées par des dégâts, on s’en soucie aussi par éthique, par pure conviction qu’on ne vient pas au travail pour risquer sa santé.

Alors là, ça ne va plus du tout.
On devient l’empêcheur de tourner rond, les collègues “du même rang” ne sont guère plus accueillants, encore et encore. Le patron l’est plus non plus.
On passe des journées sans rien se dire. En réunion, il faut affronter des yeux qui ne te regardent pas. Il faut s’écraser et accepter. Il faut voir ses projets ralentir puis qu’aucune enveloppe financière ne leur est dédié. Il faut accepter les bâtons dans les roues, les silences, le poste à merdes (pardon pour l’expression).
On se demande alors pourquoi ce poste maudit leur a paru nécessaire à un moment donné (en réalité il y a une explication sans doute tellement machiavélique, qu’il vaut mieux ne pas s’étendre sur ce domaine).
On se fatigue, on se sent nul et abandonné.
On se dit que c’est injuste parce que la fraîcheur et toutes les idées avec lesquelles on est venu sont brisées.

Le fossé de l’incompréhension entre les deux parties augmente. Il y a les suiveurs, et ceux qui veulent faire leur travail pour protéger les salariés, avec bienveillance, avec une réelle envie de coopération.

Petit ignare, jeune diplômé débile, tu n’avais pas étudié l’économie, la rentabilité ?
Si pourtant… Petit jeune sans expérience, tu ne peux pas apprendre plus vite ? Tu ne veux pas rester plus tard ? Je te signale que ton poste, si tu veux le tenir c’est 70h / semaine qu’il faut y consacrer.

Et si on coopérait plus, en équipe, on avancerait tout en conservant la visée économique de la chose, non ?
Tu te fais rabrouer, t’as rien compris au management, au leadership, aux relations.
Alors, tu prends tes clics et tes clacs et on fait une rupture. T’iras pointer au Pôle Emploi pour tâter l’esprit coopératif de tes congénères. Alors on se sent triste, seul et fatigué, mais au fond, on sait que l’on vaut mieux que ça.

 

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