« Ce jour là a été la fois de trop. »

J’ai la trentaine. Ça fait huit ans que je travaille dans cette boîte. Ou plutôt travaillais, car, oui, après plus de deux ans de souffrance, de doutes, de remises en question, j’ai fini par jeter l’éponge, et m’en aller.

Mon histoire commence en 2008. Après un stage de 6 mois dans une pharmacie, fraîchement diplômé de la fac, mon patron me propose de rejoindre l’équipe en me proposant un poste de pharmacien adjoint. Je me retrouve donc, du jour au lendemain, propulsé du niveau hiérarchique le plus bas à celui de numéro 2. Donc juste en dessous de mon patron, qui, à diplôme équivalent, est le propriétaire du fonds. Et juste au dessus de mes collègues qui, hier encore, m’avaient formé jour après jour…

Évidemment, au début, tout se passe bien. Petite boîte, ambiance familiale, équipe sympathique, premier boulot. Rien a redire. Et puis, dans l’euphorie du moment, on rend service dès qu’on peut. Quand un collègue est un peu souffrant. Quand il manque quelqu’un pour faire une garde. Quand il faut prendre sur son temps perso pour aller faire des livraisons avec son véhicule perso pour aller apporter ses médicaments à une petite mamie…

Et puis le temps passe… Et si l’expérience se forge , les responsabilités et les tâches s’accumulent également.

Pendant ce temps, le chef est de moins en présent dans sa boîte. Et avec un patron absent, pas de communication et pas de management. Le patron est invisible le plus clair du temps et ne se rend pas compte de la situation… Un congé maternité ? L’équipe arrivera bien à absorber la charge de travail ! Une garde qui commence à 21h qu’il n’a pas envie de faire ? On préviendra l’adjoint que c’est lui qui se la coltine à 19h30 ! Un deuxième congé maternité ? Si l’équipe a réussi a faire face au premier congé, elle arrivera bien à s’accommoder du deuxième !
Bref, la situation allait en s’empirant. Les petits pépins d’hier se transformaient en problèmes qui s’accumulaient.

Avec une équipe amputée de deux personnes, je n’ai pas pris de vacances pendant presque une année. Pour compliquer cette situation, je m’occupais de la gestion des stupéfiants et traitements de substitution. Une tâche moralement dure : beaucoup de patients toxicomanes à suivre, des rapports quotidiens compliqués avec des patients insistants, des insultes et des menaces, un stock délirant à suivre,…

J’ai plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme en allant voir mon chef. Selon lui, la situation n’était pas aussi noire que je la décrivais. Je vivais mal la situation parce que j’avais un problème d’organisation et que je prenais les choses trop à cœur. Je n’avais pas le droit d’être fatigué, je n’avais que 27 ans à l’époque. Et de toute façon, j’étais cadre. Donc je ne devais pas compter mes heures et être exemplaire auprès de mes collègues. Et puis, je ne pouvais pas décemment laisser les patients à l’abandon.

La situation s’est empirée pendant quelques mois. J’avais beau soulever les problèmes, les expliquer, toujours le même discours. Aucune proposition constructive pour faire avancer les choses. Je ne me sentais pas écouté. J’avais changé de comportement. Je devenais agressif, méchant, irritable. Chaque semaine apportait son lot de problèmes qui s’accumulaient.

Et puis ce qui devait arriver, arriva.
Mon chef sortait régulièrement de son bureau pour venir me demander de servir au comptoir. Chose que j’étais déjà en train de faire, la plupart du temps. Attitude qui m’agaçait au plus haut point…

Ce jour là a été la fois de trop. J’avais accumulé trop de frustration et de colère…
J’ai pris mon stylo et je me le suis planté dans le bras. Et j’ai recommencé. Une fois. Deux fois. Dix fois. Je me suis tailladé le bras une dizaine de fois…

Et j’ai continué mon travail comme si de rien n’était… Je suis retourné servir les patients avec mon bras en sang. En tout, j’ai du refaire la même chose six ou sept fois. Toujours de la même manière. Je ne me cachais même pas. Je me charcutais devant mes collègues et je continuais mon boulot comme si de rien n’était, avec mes vêtements tâchés de sang.

Peu de temps après, les insomnies sont arrivées et j’ai quand même fini par aller voir le médecin. Il m’a arrêté deux semaines. Je pensais que j’allais pouvoir prendre du repos, mais le pire allait arriver. Les appels téléphoniques quotidiens pour savoir quand j’allais revenir. Les discours culpabilisants sur ton manque d’implication pour la boîte. La menace de te passer à mi-temps. Et surtout, l’accusation de trahison constante pour avoir osé te mettre en arrêt-maladie…

Après cet arrêt maladie, les choses n’ont plus jamais été les mêmes… On attendait simplement de moi que je prenne mon service, reste au comptoir pendant toute la journée. Rien de plus. On ne me demandait pas mon avis, on ne m’écoutait pas quand je proposais des idées.

J’ai quitté cette boîte depuis.
J’ai demandé de l’aide à mon toubib, à la médecine du travail, à l’inspection du travail. J’ai été jusqu’à demander un bilan de compétences. J’étais tellement dégoûté et aigri de ce travail que je voulais changer d’orientation

Aujourd’hui, je suis toujours assistant. J’ai réappris à aimer le boulot que je fais.
Mais j’ai surtout compris que si j’étais arrivé dans cette situation, c’était avant tout de ma faute. J’en avais fait plus qu’on ne m’avait demandé, j’ai toujours dit oui, j’ai toujours été présent, parfois aux dépens de ma vie privée, et j’ai toujours été conciliant.

Face à un patron qui ne me respectait pas, ces « atouts » se sont retournés en arme contre ma propre personne.

Aujourd’hui, je suis beaucoup plus serein, parce que je ne dis pas toujours oui. Je ne me laisse plus faire. Et j’ai toujours la convention collective a proximité pour rappeler mes droits…

Si j’ai voulu témoigner, c’est pour apporter mon soutien à ceux qui se reconnaissent dans ce qu’ils viennent de lire.

J’ai compris, trop tard, l’inutilité de mes coups de colère et de mes automutilations. J’avais tellement l’impression de ne pas être compris, ni même écouté, que j’ai employé des moyens extrêmes pour le faire comprendre aux autres. Et pour quel résultat ? A part une collègue qui a remarqué mes agissements, personne autour n’a vu (ou voulu voir…) mon mal-être quotidien.

Cette situation m’a éclaboussé jusque dans ma sphère privée : problèmes de santé, agressivité avec les proches, diminution des interactions sociales,…
Je ne ferai plus piétiner.
Un travail, quel qu’il soit, n’a pas à vous faire endurer ce que j’ai pu subir.

Nous valons mieux que ça !

3 thoughts on “« Ce jour là a été la fois de trop. »

  1. L’histoire est dure mais la conclusion est bonne. Comme le message. Je partage. Nous sommes tous coresponsables et devons agir en tant que tel. Même si c’est dur à faire car cela requiert du courage.
    Tout mon respect monsieur l’assistant.

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