« Cette expérience a été un véritable cauchemar pour moi. »

Après de très longues et infructueuses recherches de stage (nécessaire pour avancer dans mon cursus) dans un domaine où les places ne sont habituellement pas très chères, je me suis retrouvée à accepter un stage, qui s’annonçait clairement comme du travail dissimulé. Sans alternative, et appréciant la mission qui m’était donnée, je l’ai acceptée dans une certaine précipitation.

C’était sans compter que je me retrouvais, en fait, au sein d’une équipe de quatre autres personnes : un patron et trois stagiaires – et ma convention signée sous la direction d’une des stagiaires (mais dans la boîte depuis un an). J’ai donc été propulsée comme directrice artistique et responsable de toute la production visuelle d’une boîte de cinq ans sous la tutelle d’une personne qui ne connaissait pas les tenants et aboutissants de mon travail. En moins d’une semaine, on m’a donné à former et diriger l’un des stagiaires, qui était pourtant dans la boîte déjà deux semaines avant mon arrivée.

Les bureaux étaient systématiquement ouverts (et fermés) par les stagiaires, généralement les plus neufs. Le patron, à gauche à droite les deux premières semaines, a ensuite pris trois semaines de vacances, laissant son entreprise entre les mains de ses stagiaires (passant tout de même un coup de fil pour s’assurer que tout avançait comme prévu – il ne faudrait pas que ses stagiaires fasse couler sa boîte pendant qu’il passe un peu de bon temps).

C’est à ce moment-là que le stagiaire graphiste annonce son départ prématuré. Lassé de cette situation où lui est reproché son manque d’efficacité par un chef absent, sans que personne ne lui apprenne quoi que ce soit en retour, il rompt son contrat. On me demande alors de prendre sa charge de travail – en échange d’une compensation financière supplémentaire. Ce stagiaire étant censé être payé (et moi non ; m’avait été promise une rémunération à la hauteur de mes apports à l’entreprise) je suis naïvement enchantée.

À ce moment-là, d’un accord commun, les bureaux étant absolument inadaptés à mon activité (je devais me balader entre les ordinateurs de chacun pour travailler, sur des écrans de bureautiques impropres au traitement d’image), je commence à travailler chez moi. De fait, le temps et la fatigue des transports en moins, je travaille plus tôt, et termine mes journées de plus en plus tard, afin de pouvoir fournir le contenu dont ils ont besoin ; par la suite les appels continuent d’empiéter progressivement sur ma soirée, me forçant à avoir un rythme constant de 9h à 22h (dans un premier temps), ayant déjà abandonné mes week-ends au profit de l’entreprise.

L’ambiance s’est peu à peu tendue, mais je reste assez protégée par la distance, ce qui me donne la consistance de leur faire remarquer lorsqu’ils me demandent des travaux ahurissants, de fournir l’équivalent d’un travail de 8 mois en une semaine, ou me demandant de renoncer à nombre de mes droits. Je plie cependant sous la pression en continuant à travailler pendant mes jours de congé prévus, sous la constante terreur de ne pas pouvoir valider mon stage, compromettant ainsi toute ma formation. Je parviens tout de même à poser l’une des semaines de vacances prévues, alors que ma mère tombe malade. Une semaine qui fut traumatisante par les appels incessants de mon patron, qui encombrait mon répondeur de 5 messages par jour.

Le stage s’est fini par deux semaines terribles, à travailler de 9h à 1h sans pause, à aller au-delà de mes compétences, devant gérer une équipe, corriger les travaux des autres pour un bouclage. A la fin de ce périple, je suis chaleureusement remerciée pour tous mes services avec à la clé une compensation fièrement présentée équivalent à… moins de 30 centimes de l’heure (il s’était pourtant senti très généreux).

Cependant, une fois le stage terminé, les déboires ne s’en sont pas arrêtés là. Après la signature de fin, le patron continuait à revenir vers moi pour me demander de livrer des choses qui n’étaient ni de son droit, ni de mon devoir, jusqu’à appeler à de nombreuses reprises mon école pour les menacer et exiger à ce qu’ils me fasse plier à ses demandes. Bien entendu, ceux-ci lui ont ri au nez, mais m’ont déconseillé d’aller plus loin dans l’affaire (parce qu’entretemps, il m’a menacée de me trainer en justice – mais étant tout à fait dans mes droits, je ne m’en faisais pas pour un sou).

Cette expérience a été un véritable cauchemar pour moi, et il était nécessaire d’omettre un certain nombre de faits et de détails dans ce récit (car tous mes efforts se sont concentrés à tenter d’oublier cette histoire). Mais je ne peux pas passer outre ce qu’avait vécu l’une de mes homologues.

A plusieurs moments, je suis revenue dans les locaux pour quelques affaires à régler sur place, où je retrouvais l’une des stagiaires de plus en plus décontenancée à chaque fois que je la voyais. C’était une personne d’une joie de vivre, d’une force mentale et d’un positivisme débordants, que je voyais désormais en sanglots à chaque fois que je la croisais, me confiant ses mésaventures dans l’équipe. Tenant sur ses épaules tout le fonctionnement de la boîte, elle subissait les problèmes de communication entre le patron et la numéro deux (stagiaire vétérante) qui partaient alternativement en vacances, devait rattraper leurs erreurs, le tout couronné par des insultes et menaces hurlées par le chef, qui criait de plus belle lorsqu’elle se rebellait, déclarant « je suis ton patron, tu prends sur toi ! ». Il a fallu un chef abusif et des journées de 20h au bureau, week-ends compris, à accomplir les tâches d’autres personnes, pour qu’elle décide enfin de mettre un terme à son contrat.

Au-delà de mes propres mésaventures, le plus douloureux était de voir ma collègue fondre en larme et sa santé faillir, ou encore la seconde se murer dans un mutisme résigné – au plus grand plaisir du patron, prenait sur elle sans qu’on ait à lui redire. Ce n’est que trop tard que je me suis rendue compte de la raison pour laquelle je n’avais pas à subir autant que mes collègues : j’avais le privilège de ne pas être remplaçable, tandis que les autres étaient traités en mouchoirs jetables et menacés sans vergogne d’être remercié à n’importe quelle occasion. Il m’était insupportable de voir que la situation de personnes dans mon entourage était encore pire que la mienne.

Mais en vérité, plus que l’immoralité et les abus du patron, qui n’avait pas la moindre gêne à insulter sous-payer ou exploiter les gens à son profit, j’ai été particulièrement décontenancée par toutes ces personnes autour de moi, entendant mon récit et lançant avec un fatalisme désarmant

« mais tu sais, c’est comme ça partout ».

Comprenons donc :

« où que tu iras, tu subiras toujours une expérience affreuse du monde du travail où tu te feras exploiter et certainement insulter, accepte-le et fais avec ».

N’avons-nous pas atteint le plus bas lorsque l’on estime normal un comportement à la fois tout à fait illégal et immoral, par… coutume ? Norme ? Habitude ? N’est-ce pas en acceptant ça une fois, que l’on permet la propagation de ce comportement ?

A ceux qui tenteront de justifier cette expérience, je rétorquerai que non. Il n’est pas normal qu’une entreprise voie la plupart de ses stagiaires finir prématurément leur contrat. Et ces personnes auraient pu me faire croire que c’était inhérent à ce statut si ce n’était sans une précédente expérience, exemplaire dans ce que doit être un stage. Un apprentissage sous la tutelle d’un maître de stage qui partageait son domaine d’expertise, qui ne manquait pas de me faire remarquer lorsque ma journée était finie, même si la sienne devait continuer pour faire tourner sa boîte, et dont l’activité ne dépendait pas de la présence de stagiaire, même si celui-ci, en échange du temps qu’on lui accorde, va contribuer à l’entreprise. En bref, la définition pure et simple du stage.

Et la différence ne résidait pas dans le format de l’entreprise (les deux avaient la même ancienneté, l’autre était tenue par deux seuls individus). Il s’agissait juste de personnes décentes, qui respectaient les règles, et le bon sens – sans qui je ne me serais peut-être jamais rendue compte que cette situation n’était pas normale, et que mes homologues et moi valions bien mieux que ça.

2 thoughts on “« Cette expérience a été un véritable cauchemar pour moi. »

  1. Merci pour ce témoignage ! Je suis moi aussi dépité d’entendre cette phrase fataliste qui cautionne des actes aussi dégradants et irrespectueux pour des personnes qui tentent tant bien que mal de se conformer à une société qui les méprise. Gardez espoir, c’est ensemble que nous pouvons changer les choses.

  2. Merci pour cet article, triste expérience de stage qui n’est malheureusement pas un cas isolé… Étant également passé par là, j’en ai gardé l’amertume et l’aprioris que le monde du travail est violent, aliénant et déshumanisant. Le remède que j’y ai trouvé : partir à l’aventure et entreprendre 🙂

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