« Se laisser marcher sur les pieds n’implique pas qu’on sera pris »

J’ai travaillé dans la grande distribution, mais seulement pour un job pendant les vacances. Appelée en juin par un magasin à 20min de chez moi qui me dit qu’ils me prendront Juillet et Aout, je réfléchis aux autres choses prévues, que je peux annuler (n’ayant reçu aucune réponse de mes lettres, j’avais quand même prévu des vacances!) et accepte.

Je l’annonce toute heureuse à ma famille et annule mes vacances. Vingt minutes plus tard, la DRH me rappelle en disant que, comme je n’avais pas l’air très motivée au téléphone, finalement ils ont pris quelqu’un d’autre. J’étais trop sonnée pour réagir. Me dire « vous commencez le 6 » pour en fait me dire « ah ben non en fait »….sans sourciller, ça lui paraissait normal.
Ma mère les a rappelés pour les insulter pendant un quart d’heure au moins.

Un second magasin, à 15 minutes de l’autre côté de chez moi, m’appelle à nouveau. Cette fois, je me méfie, mais ne laisse passer aucun instant de réflexion avant d’accepter. Une fois au travail, première surprise « suite à un problème d’imprimante » ils ne peuvent pas me fournir mon contrat.

Par chance ils en ont une ancienne version, mais où il est indiqué que je ne travaillerais que 2 semaines, et comme ils ne peuvent pas me faire travailler sans contrat il faut que je signe celui-là en attendant qu’ils impriment l’autre. Bon, c’était mon premier job et je ne savais pas trop comment ça marchait, j’accepte d’attendre un jour ou deux qu’ils règlent le problème. Qu’est-ce qu’un jour ou deux dans deux mois de travail ?

Je passe la première journée à suivre les autres caissières. Observer, observer et encore observer, écouter les conseils. On me dit que le lendemain matin je prendrais ma caisse.

Le lendemain matin, j’arrive en avance, la responsable n’est pas là pour me donner ma caisse. Je demande à une autre personne que j’avais repérée comme au dessus des caissières dans la hiérarchie ; elle me replace en observation le temps que la responsable arrive.
La responsable arrive et me demande ce que je fais là, parce que j’aurais dû prendre ma caisse ! Je lui signale que personne ne pouvais me la donner, elle me dit que j’aurais dû demander, je lui dit que j’ai demandé et qu’on m’a placé ici, mais elle réagit comme si c’était ma faute. Je me sens plutôt mal mais préfère laisser passer et vais chercher ma caisse avec elle.

La journée de travail se passe plutôt bien, plusieurs clients me félicitent sur mon entrain et mon sourire. Je fais une ou deux petites erreurs, sans importance (i.e. que je peux régler seule) mais je fais face à plusieurs choses que je n’avais pas vues en observation et dois chaque fois appeler l’accueil pour savoir comment les gérer.

La responsable semble toujours énervée au téléphone. Je suis ses instructions à la lettre, mais il apparaît qu’en fait je dois deviner des étapes, et vite ! Un moment elle me dit « tu vas dans paiement en liquide ». J’y vais. « Bon alors, qu’est-ce que tu attends pour valider! » Je m’excuse et valide en vitesse.

Le lendemain, sur un autre cas (beaucoup plus complexe): « Tu vas dans paiement en liquide ». J’y vais et me dépêche de valider pour ne pas me refaire engueuler. Je me suis faite insulter au téléphone pendant plus de 5 minutes devant les clients qui attendaient, parce que j’avais validé alors qu’elle ne l’avait pas demandé. Je me suis à nouveau fait engueuler derrière, à la pause.

Apparemment mon erreur leur posait des gros problèmes de compta, que je ne pouvais pas comprendre. Ayant été comptable, je peux comprendre que les erreurs sont chiantes. Mais le plus chiant, c’est de les trouver ; sachant où était l’erreur, ça ne justifiait pas je pense autant de violence à mon égard. Et je me retenais de leur dire qu’elles n’avaient qu’à mieux me former.

Là, j’avais perdu espoir. Toujours pas de vrai contrat en vue, la DRH qui m’évite, moi qui déprime mais continue de faire mon travail en souriant, en appelant le moins possible l’accueil (je me tournais au maximum vers les collègues, qui parfois se montraient surprise que je ne sache pas. Ben oui, en une journée d’observation, on ne voit pas tous les cas). Les clients qui continuent de me remercier pour mon sourire chaleureux et de me remonter le moral, en me souhaitant bon courage….

Vous vous doutez de la fin, je pense. Moi, naïve comme je l’étais, je ne m’y attendais pas. La DRH finit par me convoquer, en fin de journée, la veille de la fin du « faux contrat » – alors que jusqu’ici elle avait toujours refusé de me voir en fin de journée. Elle me dit avec un air désolé qu’elle pense que je sais pourquoi je suis là, que je ne fais pas bien mon travail, que j’ai fait pleins d’erreurs, que surtout je ne souris jamais. J’ai essayé de me défendre un peu, mais ça n’avait aucun sens : tout ça n’étaient que des raisons inventées de toute pièce pour justifier leur décision. Je suis plutôt émotive comme fille, et me faire virer par une DRH qui me regarde comme une incapable et me fait me sentir comme une merde (même pas capable de faire un boulot de caissière!), c’était trop lourd. J’étais en larme.

Ils ont mis un mois à m’envoyer mon salaire, parce qu’ils avaient encore de « petits soucis ». Un matin ils m’ont demandé de me déplacer à 9H pour venir le chercher, puis une fois arrivée finalement ce n’était pas possible, la responsable était en réunion. « Je peux attendre » (je vais pas refaire une demie-heure de trajet pour revenir!). « Oh oui mais non, ça va être très long en fait, et puis après elle part, elle a pas le temps….on vous rappellera. »

La seconde fois, je leur ai demandé de m’assurer que c’était sûr, cette fois. « oui oui. » Mon père les a aussitôt rappelés en leur disant qu’il viendrait aussi, et que si on n’était pas reçu il ferait remonter l’affaire.

On a été reçus. Il leur a fait remarquer leurs méthodes peu orthodoxes. La responsable a fait remarquer que j’avais « fait des erreurs ». Elle me parlait comme si j’étais une gamine de 5 ans. Je n’ai rien dit. Je n’ai jamais plus remit les pieds dans ce magasin, et aussi peu que possible dans d’autres.

Cette expérience me hante encore parfois. C’est la première fois que j’ai compris qu’il y avait vraiment des ordures sur terre. Des gens qui pouvaient rabaisser les autres et continuer à se regarder dans le miroir, aimer ça même! C’était la première fois, mais malheureusement pas la dernière.

J’ai eu affaire par la suite, durant mes années de formation, à plusieurs formateurs du genre qui ont toujours raison même quand ils ont tort. Je n’en pleure plus – ou moins – je commence à me faire une raison sur l’humanité de certains et leur morale, je me contente de me taire et de faire de mon mieux le travail qu’on me donne, pour que l’on ait jamais rien de concret à me reprocher. Mais ça ne les empêche pas de faire des reproches, même injustifiés, et si j’essaye de me défendre je suis une mauvaise apprenante qui n’accepte pas les remarques et se croit mieux que ses formateurs….

Ces gens là profitent des jeunes, de leur faible expérience et de leur naïveté, et du pouvoir de décision qu’ils ont sur eux (si leur note est mauvaise, le jeune ne sera pas prit, alors il se tait et subit en silence. Mais obtient parfois quand même une note mauvaise). Quoi qu’on fasse on ne peut pas gagner.

Alors, le mois prochain, quand j’irais justifier de mon travail devant une commission, je passerais peut-être pour une mauvaise apprenante incapable de se remettre en question, mais je ne baisserais pas les yeux, je leur dirais ce que je pense de leur formateur – et de leur formation en général – et ils pourront bien aller se faire voir. Il y a un moment où il faut accepter de prendre des risques, de ne plus se laisser marcher sur les pieds, quitte à ne pas être pris.

De toute façon, se laisser marcher sur les pieds n’implique pas qu’on sera pris, alors cessons de baisser la tête et fermer les yeux pour garder notre emploi. ça ne marche pas.

 

image via www.flickr.com

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