« Ne la compte pas, elle ne sera bientôt plus là »

Je suis ingénieure d’étude dans une grande institution de recherche scientifique. Enfin, je l’étais.

J’y ai travaillé 2 ans durant lesquels j’ai signé 5 CDD ou peut-être 6… A trois reprises, 1 à 2 semaines avant d’être renouvelée, on me prévenait qu’il n’y avait finalement pas assez de sous et qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de me proposer une vacation. Je passais donc d’un contrat de 35h par semaine à un contrat de 120h par mois où j’étais payée 500€ de moins, soit 1/3 de mon salaire. Ne nous leurrons pas, j’effectuais dans tous les cas, bien plus des 35h par semaine… par passion, par conviction, par conscience professionnelle, par responsabilité, parce que « de toutes façons, ce n’était qu’un seul mois » et peut-être aussi par solidarité parce que, quoi qu’il arrive « au moins, on a la chance d’avoir un boulot ».

Avec le temps et les contrats signés, l’espoir d’avoir un poste un peu plus fixe grandissait. Pas de CDI non, moins de 15% de l’équipe avait la chance d’en avoir un, le reste enchainait des CDD. Mais j’espérais des contrats un peu plus longs pour me délester de cette angoisse permanente de ne pas être renouvelée.

Puis l’état des finances de l’équipe s’est dégradée, chacun de nous sentait son poste chanceler. Je faisais partie des derniers arrivés, je sentais que mon poste était sur la sellette mais personne ne me disait rien malgré mes questions. Jusqu’au jour où devant une partie de l’équipe quelqu’un dise (sans méchanceté mais par maladresse) « de toutes façons elle ne sera bientôt plus là, donc faut pas la compter ». Frustration, humiliation, repli sur soi. On se pose des questions sans aucun fondement sur nos compétences, mais lorsque vous alliez problèmes financiers d’une équipe sans aucune communication de vos chefs, vous vous montez la tête à en pleurer dans votre sommeil. Mais comment en vouloir à ses chefs qui sont d’habitude plein de bienveillance ? En tant que chercheurs, on ne les forme pas à manager une équipe ni même à chercher des financements…

Je n’ai jamais été de caractère à me laisser aller, je vais de l’avant et je rebondis lorsque des obstacles se présentent à moi. Mais c’est dur. C’est dur de se sentir moins bien, moins légitime, moins respecté lorsqu’on n’a pas de travail, lorsqu’on ne contribue pas à la société. Et lorsque ces pensées arrivent à submerger dans mon esprit je me déteste, difficile de relativiser en toutes circonstances.

Bien que j’ai signé un contrat avec un salaire en deçà de ce qui avait été convenu à l’entretien, bien qu’on m’ait déjà demandé de signer un contrat vide qui ne serait rempli qu’après, bien que c’était difficile à vivre et bien qu’il m’ait fallu plusieurs mois pour arrêter de me questionner sur mes qualités en tant que personne, il faut continuer à avancer. J’ai eu la chance de faire le travail que je voulais, d’avoir des collègues géniaux, des chefs qui nous laissaient toute la liberté que nous voulions. Mais ça ne devrait pas être éphémère, ça ne devrait pas nous peser jusqu’à ne plus croire en nous même et nous freiner dans notre travail, alors oui, on vaut mieux que ça.

 

 

Illustration : CC-By Dom Pates

Laisser un commentaire