Nous allons vers une médecine à double vitesse : une pour les riches et une pour les pauvres.

Je suis en médecine. Vous allez peut-être vous dire oulala les privilégiés pourquoi un témoignage, je vous laisse lire la suite.

Je passe sur les 4 années à mi temps à l’hôpital payés : rien en 3ème année, 100€/mois en 4ème, 150€ en 5ème et 225€ en 6ème. Nous sommes là pour apprendre bien que certains services ne tournent pas sans nous. Vous constaterez que nous sommes quand même les stagiaires les moins bien payés de France, ce qui directement sélectionne les personnes pouvant faire médecine : pas les plus motivés, ni les plus humains mais les plus privilégiés.

Je passe aussi sur le sexisme à l’hôpital omniprésent et complètement libéré : se faire traiter de salope parce qu’on est arrivée en retard, entendre ouvertement que c’est un service qui n’embauchera pas de médecin femme : c’est chiant elles font des gosses… Je pourrais écrire des pages là dessus.

Je passe aussi sur le poids de la hiérarchie toute puissante à l’hôpital qui permet absolument tout à des médecins chefs inhumains.

Je passe sur le fait que les étudiants en médecine apprennent souvent que toute personne n’étant pas médecin est une merde.

Je passe sur l’omniprésence des laboratoires pharmaceutiques dans certains services, avec tous les conflits d’intérêts que ça comporte.

Je passe sur les réels problèmes organisationnels à l’hôpital où l’optimisation, la réduction de la main d’œuvre et la réduction des couts sont appliqués ici comme ailleurs au dépends des patients. Sauf qu’ici c’est un lieu où nous sommes censés vous soigner et que maintenant nous devons faire de la rentabilité. La T2A : tarification à l’activité, une catastrophe pour la qualité des soins.

Dans la ville où je suis, j’ai appris qu’ils allaient fermer des services de réanimation à l’hôpital public faute de moyens. La demande reste élevée. C’est donc l’hôpital privé d’à côté qui en ouvre un. La réanimation ne devrait pas être ailleurs que dans le public.

Nous allons vers une médecine à double vitesse : une pour les riches et une pour les pauvres, ça me désole.

Pour fuir un petit peu tout cela mais surtout parce que c’est ce pourquoi j’ai fait médecine, je serais médecin généraliste. Ici aussi, surprise, la rentabilité s’est invitée.

Les médecins généralistes ont une ROSP : Rémunération sur Objectifs de Santé Publique, qui est censée contrebalancer la non revalorisation du prix de la consultation depuis plusieurs années. Ça pourrait être bien sauf qu’un certain nombre « d’objectifs de santé publique » ne sont pas des objectifs de santé publique mais de rentabilité teintés de conflits d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique : avoir un certain taux de vaccination parmi sa patientèle, un certain nombre de femmes dépistées du cancer du sein… Certains sont clairement scientifiquement contestables.

Le médecin est donc tenté de se dire qu’il lui manque un certain nombre de vaccinés, de dépistés ou autre pour l’objectif fixé par la ROSP. Il propose non plus en fonction des besoins des patients, mais d’un objectif à obtenir.

C’est comme ça que devenez des chiffres, des pourcentages à soigner.
Le pire c’est que vous payez aussi pour ça, vous vous en rendez moins compte que lorsque vous faites le chèque directement au médecin, mais c’est bien vous qui payez quand même.

Dernière mauvaise nouvelle : ils discutent d’y ajouter les arrêts de travail à cette ROSP : vous avez une angine c’est maximum 3 jours d’arrêt de travail, une grippe : 5 jours pas plus. Les variabilités, les difficultés individuelles, peu importe, vous devenez des chiffres, des objectifs.
La réalité en médecine générale c’est « j’ai une angine ET mon chef me fait faire des heures supplémentaires, je suis épuisé », nous vous arrêtons 7 jours et non 3, pour essayer de contre balancer. C’est déjà de moins en moins possible, mais là ça va devenir impossible.

J’ai le sentiment que la loi travail avec tout ça, vous serez cernés de tous les côtés, nous serons impuissants à voir votre santé se dégrader.

Les intérêts des puissants, de l’industrie pharmaceutique sont apparemment bien supérieurs à nos vies, notre santé…

Voilà, je dresse un tableau noir mais je ne suis pas très optimiste. Je serais médecin généraliste dans très peu d’années, je suis probablement privilégiée parce que assurée d’un boulot mais j’ai peur de la médecine que je vais devoir exercer. J’ai peur pour vous parce que définitivement on vaut mieux que ça.

 

Illustration : CC-By Rosmarie Voegtli

8 thoughts on “Nous allons vers une médecine à double vitesse : une pour les riches et une pour les pauvres.

  1. Merci de nous décrire votre côté du miroir.
    Merci de votre témoignage, certes assez pessimiste pour l’avenir, mais malheureusement réaliste.
    Et je l’espères, merci de vous battre avec nous pour que cela n’arrive pas !

  2. Je trouve cet article erroné. Peut être as tu eu la malchance de côtoyer des professionnels visiblement détestables, mais ce sont une minorité. Je suis médecin, ai passe de nombreuses années dans divers hôpitaux; certes il y a des cons, comme partout, mais pas plus qu’ailleurs. Et il y a beaucoup de femmes qui font carrière en milieu hospitalier, et reçoivent le respect qu’elles méritent. Cette description que tu fais me semble absolument éloignée de la réalité. Idem pour le respect du patient : L’éthique et le respect sont enseignes a la fac, et appliqués. C’est bien de dénoncer, mais propager des clichés infondés est dangereux.

  3. une question
    je cherche sur le net et je trouve
    Sources : Articles R6153 du code de santé publique

    Arrêté du 12 juillet 2010 relatif à l’indemnisation des gardes effectuées par les internes, les résidents en médecine et les étudiants désignés pour occuper provisoirement un poste d’interne dans les établissements publics de santé autres que les hôpitaux locaux

    Emoluments forfaitaires mensuels

    Le montant varie selon une ancienneté calculée en fonction du nombre de stages semestriels validés. Ne sont pas pris en compte pour le calcul de l’ancienneté les stages semestriels au cours desquels l’activité effective a eu une durée inférieure à quatre mois du fait de l’accomplissement du service national ou d’une disponibilité. Lorsqu’un ou plusieurs stages ont été interrompus pendant plus de deux mois les émoluments versés au cours de chaque stage supplémentaire demeurent identiques à ceux du stage le précédant immédiatement.

    – Internes de 3ème, 4ème et 5ème année 25 348, 46 €

    – Internes de 2ème année 18 273, 81 €

    – Internes de 1ère année 16 506, 09 €

    – FFI 15 105, 87 €

    – Année recherche 24 038, 50 €

    Donc je ne comprends pas bien les montants que vous annoncez.
    pouvez vous m’éclairer?
    Merci

  4. Les stages de recherches que j’ai eu à faire c’est 0 euros par mois. Non vous n’êtes pas les moins bien payés. Et le salaire après ? À peine 200 ou 300 au dessus du SMIG. Ah et le nombre d’année d’études ? Plus de 10 ans souvent. Par contre oui il n’y a que très peu de sexisme etc. Par contre le coup des grossesses etc c’est toutes les entreprises qui pensent ainsi.

  5. Je suis aussi un professionnel de la santé, non médecin. Il est évident que l’on nous prépare un système de santé double: l’un sera privé, qualitatif et lucratif, réservé aux plus aisés. L’autre sera public, avec une attente encore plus longue aux urgences, des soins minimes, sans suivi, sans prévention, sans dimension humaine et prodigués par un personnel qui va vite devenir malade lui aussi.

  6. Merci pour votre témoignage… édifiant qui vient confirmer tout ce que l’on lit ici (mysoginie au travail, excès d’autorité, course à la rentabilité, dés-humanisation, …), sauf que là ça touche à notre santé ; dans quelques temps la prophétie « marche ou crève » sera une réalité. C’est glaçant !

  7. Pourquoi ne pas vous orienter vers la médecine parallèle type acupuncture phytothérapie et homéopathie où là il n’y a pas de lobby pharmaceutiques et donc pas de pression. C’est un bon moyen qui donne de très bons résultats en ce qui concerne la santé des patients, et de plus vous contrecarrez le système tout en respectant le serment d’Hypocrate. Bien à vous.

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