Je te reconnais plus, cher métier. Je sais plus qui tu es.

Bonjour,
Après avoir mis ce texte sur une page dédiée au métier d’éducateur, et ayant été fort surprise qu’il fasse à ce point écho, je me suis dit que nous aussi, éducateurs, et travailleurs sociaux en général, on vaut mieux que ça. Il met davantage en avant des dérives éthiques que les conditions de travail en elles-mêmes, sur lesquelles il y a autant à dire, mais les unes impactent forcément les autres. Il parle de souffrance au travail.
Merci.
___

Mon cher métier, ça commence à faire un petit moment qu’on se passe à côté avec un peu de froideur, toi et moi, et ce serait peut être bien que maintenant, on se comporte un peu comme des adultes, et qu’on parle.
Sérieux, tu nous as vus? Ça fait des années qu’on éduque, qu’on encourage le dialogue et la réflexion sur soi, et on en est là.
À plus trop savoir ce qu’on fout ensemble, et à pas se dire la vérité.

Honnêtement, je sais pas pourquoi je t’ai choisi toi, et c’est pourtant la question qu’on aime à poser, en concours, en examens, en entretiens. Franchement, je crois bien que personne ne peut y répondre vraiment, ou alors ceux qui le peuvent, je trouve ça embêtant, un peu. Mais c’est pas le sujet. Voilà, d’ailleurs, un truc qu’on a adoré faire ensemble, digresser, partir dans des réflexions, aller au fond du truc. Tu te rappelles? On s’est éclatés, ouais.
Et aujourd’hui, un peu moins, faut reconnaitre.

On m’avait prévenue, que t’étais pas simple, on m’avait prévenue, que tenir vingt ans avec toi, c’était chaud. Surtout que je t’ai pas choisi n’importe où, c’est vrai, je suis allée te chercher à l’ase, je suis allée te chercher en internat.
Mais tu vois, t’as tellement changé que j’en suis au point de me dire que te chercher ailleurs serait revenu au même, ça aurait juste pris plus de temps.
T’étais chouette, au début, tu sais, quand tous tes inconvénients, c’était que dalle à côté des trucs sympas. Quand on se battait pour une situation, quand on imaginait des stratégies. Quand on menait des réflexions, toutes droit sorties de notre génial sens de l’observation,et de l’analyse. Quand on faisait un diagnostic, quand on montait un projet pour ensuite le démonter, et puis le remonter, et puis le rafistoler, et puis le faire évoluer, et puis tout changer. Quand on faisait des trucs humains et éducatifs. Des trucs avec du sens. Ce sens qu’on ne perdait jamais de vue.
Et quand on allait faire du velo, ou du poney, ou quand on allait à la plage. Tu te rappelles qu’on postait une photo du lac sur facebook, et qu’on disait « et pendant ce temps là je suis payée hé hé », et que les gamins ils étaient bien, et heureux? Et le mieux, hein, dis, le mieux du mieux, tous ces petits détails, ces moments de grâce, ces repas où on s’est marrés avec les gamins, ces petits mots, ces petites blagues, tous ces moments informels, drôles ou touchants ou émouvants ou tout en même temps. Ce putain de quotidien, notre outil magique. Tu te rappelles comme on avait ri, à se prendre en photo avec les dents pleines du chocolat des bananes flambées, comme on était contents d’en voir un décrocher le stage de ses rêves, comme on s’est marrés en faisant des blind tests et des chorégraphies ? J’arrête là, parce que j’en ai des pelletées encore, d’anecdotes comme ça. Comme quoi, tu vois, j’ai pas l’air, mais je me souviens des bons moments, et je me souviens comme je t’ai aimé.

Puis chais pas, tu t’es mis à faire n’importe quoi. Tu t’es mis à faire des plannings sans queue ni tête, des trucs infâmes où tu me laissais plus d’air. Tu t’es mis à faire des trucs indignes de toi, à penser à un prix de journée avant de penser à un être humain. Tu t’es mis à plus rien anticiper, à plus tenir compte des signaux qu’on savait pourtant si bien interpréter. Tu t’es mis à plus nous écouter, nous, les observateurs de terrain. Tu t’es mis à avoir des chefs qui basculent, t’as renié tes principes pour faire tourner une boutique. T’as renoncé à protéger, t’as renoncé à accompagner, ou alors tu l’as fait de façon bordélique, t’as gardé au lieu de réorienter, au détriment de tous, t’as admis un nouveau alors que c’était pas le moment. Et puis tu l’as choisi gratiné, soit dans le genre frappé, alors que tu sais qu’on a pas les moyens, ni les partenaires, soit dans le genre trop vulnérable, comme si tu voulais faire un peu plus de mal. T’as bousillé des groupes. T’as admis les dérapages et la violence, tu as laissé les jeunes s’enfermer dedans sans nous donner les moyens d’en sortir. Tu nous as laissés essayer d’éteindre le feu, et tu nous as plus protégés. Tu nous as abandonnés, dans l’insécurité et le non sens. T’as fait semblant d’être toujours un chouette truc, t’avais toujours tes théories, et peut-être même tes intentions, mais voilà, t’as fait semblant. Tu as tué la réflexion et le bon sens et la justesse. Tu nous as reproché de vouloir du confort, d’être dans le rejet. Sérieusement, tu crois qu’on t’aurait choisi toi, si on faisait du confort notre priorité?
Tu t’es fait manger, tu t’es fait des potes en costard cravate, et t’as préféré être avec eux plutôt qu’avec nous, à nous aider à convaincre celui-là du bien fondé du changement des draps, ou cet autre des bienfaits de la douche. Je peux concevoir que tu aies préféré un peu plus de confort que celui d’un foyer qui pue des pieds, dans lequel il y a des courants d’air et plein de vieux trucs qui déconnent. Franchement, moi aussi j’y ai pensé. Mais quand même, t’avais pas encore un peu envie de mener une action diplomatique pour que ce jeune cesse de déranger son voisin de chambre avec ses masturbations indiscrètes, ou d’emporter la salade de riz pour aller manger dehors sur un coup de tête? Et même, t’avais pas encore un peu envie, de voir une mère avancer, ou un jeune partir en appart’, ou signer un apprentissage? Ces émotions, toutes confondues, tu les voulais plus?

Je te reconnais plus, cher métier.
Je sais plus qui tu es.
Et j’en reviens pas, tu sais. J’en reviens pas, de t’avoir vu partir comme ça. Je pensais que c’était moi, qui te quitterai. Puisqu’on m’avait prévenue. Je pensais que je me rendrai compte que tu te mettais à déconner, et que je saurai partir. Je pensais même, un jour, avoir fait le tour de toi, et ressentir l’appel du large, avec la conscience légère du chemin délibérément choisi.
Ouais, ben tu dois bien te marrer, de voir comme tu m’as eue et comme j’ai rien vu venir. C’est toi, qui m’as jetée, et rejetée, parce que je me suis accrochée.
Je t’intéresse plus trop, maintenant. C’est vrai, je suis devenue cynique, et amère, et un peu chiante, avec mes beaux principes et mes penchants d’éducation populaire avec lesquels tu te torches, parce que toi, tu dois t’occuper de savoir comment on va économiser, et être rentable, et coller à des injonctions débiles qui n’ont pas lieu d’être et qui ne génèrent que davantage d’inadaptations. Je suis celle qui râle, celle qui gueule, celle qu’est pas d’accord, celle qui fait des bras de fer avec les moulins à vent, celle qui voudrait te faire entendre que je ne marche plus dans ta mascarade désolante. Celle que tu regardes un sourire en coin, en me laissant causer pour mieux me la faire fermer, parce que t’as franchement autre chose à foutre que de m’aider à nettoyer les décombres que tu fabriques.
Alors j’ai plus trop envie, parce que tu me coûtes. J’ai plus envie de me battre pour des choses qui te laissent indifférent alors qu’elles étaient ta raison d’exister. J’ai plus envie de lutter contre le rouleau compresseur des politiques sociales absurdes que tu cautionnes. Tu me fatigues. Tu ne mérites plus que je me remette en question, que je m’interroge sur mes pratiques, que je rentre chez moi quand tout le monde dort et que je te donne des week-ends et des jours fériés. Tu m’enlèves du temps, du repos, du loisir, de l’énergie, tu m’uses et m’épuises, tu m’empêches de faire ce que je crois juste, éthique, déontologique, tu mets des montagnes à franchir là où il ne devrait y avoir que des plaines. Tu me fais faire tout ça pour rien, parce que tu en fais n’importe quoi. Tu mens, aussi. J’ai honte de toi, et je suis pas fière de moi non plus de marcher avec toi. Tu brûles les ailes et piétines les petits scarabées, ceux qui savaient pourquoi ils étaient là, du côté des jeunes ou du côté des adultes, avant que tu ne deviennes une grosse machine désincarnée.

Je suis bien embêtée, quand même. Parce que à part toi, pour manger et payer ma maison, je sais pas trop faire autre chose.
Et puis tu me fais de la peine, un peu, beaucoup. J’aurais bien voulu pouvoir t’aimer encore. J’aurais bien voulu continuer à croire que t’étais encore un peu humain.
J’aurais bien voulu que tu fasses encore de l’éducatif, au lieu de devenir un système lentement mais sûrement démantelé, dans lequel je ne reconnais plus mes valeurs professionnelles. Mais c’est comme ça. C’est la vie. On se connaît trop bien maintenant, alors on va arrêter de faire semblant, parce que j’ai bien pigé que les gens qui décident pour toi, ils vont pas aller dans un sens satisfaisant.
Et tu sais bien que j’aurais pu continuer encore des années au milieu des portes claquées et des « tu me casses les couilles » et des horaires qui sont pas les mêmes que ceux des autres. Je veux que tu piges bien que mon problème, il est pas là. Mon problème n’est pas ta forme. Mon problème est ton fond qui se perd.

Quatorze ans ensemble, c’est quand même pas mal. On va garder le meilleur, et se quitter sans se fâcher, d’accord? Et on se montrera pas qu’on pleure, même si tu sais bien à quel point tu me navres. Mais tu comprends bien que ce que tu es devenu, c’est pas pour ça que je t’ai choisi, bien loin de là, et que plus ça va, plus tu es le dernier truc pour lequel j’ai envie de me lever le matin.
On dira juste que le temps a fait que, et que les horizons changent. Qu’il m’est arrivé ce qui est arrivé, et arrivera encore, à bien des collègues.
J’aimerais, plus tard, pouvoir penser à toi avec une nostalgie bienveillante. Mais je crois que pendant longtemps, ce qui dominera mes sentiments à ton égard, ce ne sera qu’une grande désolation vis à vis de ce que tu aurais dû être. Et le pire, cher métier, c’est que non seulement tu aurais dû… mais surtout tu aurais pu.

 

 

Illustration : CC-By Jim Kelly

10 thoughts on “Je te reconnais plus, cher métier. Je sais plus qui tu es.

  1. Témoignage émouvant, avec lequel je ne peux qu’approuver (bien qu’étant encore « inexpérimenté » face au monde du travail sur le plan pratique).
    Je comprend en partie ce que tu ressens et c’est ce qui m’inquiète : si une personne qui a travaillé pendant 14 années vient à haïr ce qu’elle aimait, alors qu’en sera-t-il pour ceux et celles qui ne connaissent pas encore le vrai travail qui les méprisera et les humilieras pour quelques euros ?

  2. Moi j’aborde les trente ans d’éduc maintenant, je suis malade( dans ma tête, alcoolique, usé) mais à 57 ans il en faut encore je sais pas si je vais tenir, j’ai peur de l’avenir; mois qui ais tant travailler pour celui des autres enfin c’est surement ce qu’ils appels la modernité. J’ai vu tout ce que tu décrit des évolution moi, c’est dans le médico social est j’ai aussi ressenti cette intimité avec notre métier, comme toi. Mais aujourd’hui il y-a trop de souffrances. en tout cas ton écrit fait du bien

  3. Merci pour ce résumé de ma vie actuelle, j’avais espéré que l’on ne soit pas si nombreux à vivre ça.
    cette décomposition de notre cher métier, avec l’absolution de nos gouvernants…
    et bien sûr au bout de 16 ans pour ma part, je me demande bien ce que je pourrais faire d’autre pour payer mes factures…..
    Te lire m’a fait du bien, de voir que l’on est pas seul à vivre des situations à devenir fou, mais ma aussi démoralisé pour la journée…..
    Dommage que les éducs n’arrivent pas à s’unir comme les infirmières.
    Bon courage

    un collègue

  4. On est tellement à ressentir ce malaise dans le secteur… Moi-même, jeune diplômé de 2016 j’ai compris avant même de l’être que je ne pourrais pas exercer ce métier pendant des décennies. Des organisations sans aucun sens : des horaires qui changent le jour-même sans que l’on pense à te prévenir, des remplacements de 2-3 jours etc… Comment être repérant quand on ne peut pas se repérer soi-même ? Le statu du remplaçant n’est pas évident, j’ai du passé au maximum 3 semaines sur le même service en 1 an de travail. Seule l’espoir de trouver un long CDD ou miracle un CDI m’a fait tenir si longtemps dans ce rôle de pompier de service. Mais aujourd’hui je me rend compte que les titulaires n’ont pas vraiment un travail éducatif plus épanoui . Alors ? Alors je vais persévérer un peu encore et quand je n’en pourrais plus je quitterais ce secteur. Peut-être y reviendrais un jour, mais peut-être qu’il n’existera plus bien longtemps. Je refuse d’être un exécutant sans réflexion.

  5. Il y a longtemps que la dégradation à bouleversé tous les domaines .
    Ici c’est encore plus grave car il s’agit d’enfants , d’ados voire d’adultes .
    Personne ne se sent concerné , c’est encore plus grave .

  6. Je me retrouve dans tout ce qui est dit et je suis professeure à l’éducation nationale.
    Ce sont les mêmes problématiques, exactement les mêmes et pour ma part, ce triste état des lieux je le fais au bout de 32 ans d’activité.
    Ma seule hantise c’est de devoir jeter l’éponge parce que plus d’accord avec ce qui se passe…

  7. je ressens la même chose apres 25 ans de job..un parcours casi similaire
    nous les educs de terrain….les vrais, nous n’avons plus de place.
    les nouvelles generations sont souvent des reunionnistes, grattes papiers, c’est ce qu’on fait d’eux….

    c’est bien triste, et je décroche aussi…avec tristesse

Laisser un commentaire