Tout ce qui n’est pas vital est reporté, oublié.

C’est un peu long, c’est un peu chiant mais c’est ma souffrance de soignante… je la cache sous mon attitude légère mais elle est bien là malgré ma démission…..

J’aime mon métier.
Écouter, apaiser.
Poser une main, réconforter.
Apporter de la gaité.
Parfois proposer, changer une ampoule, régler la télé…des petits riens qui illuminent les visages, changent une journée, brise la solitude.
Mais on n’a pas le temps.
Chaque réveil entraine une spirale.
Se lever VITE.
Déjeuner VITE.
Prendre la voiture déjà trop tard…
Enchainer.
Patients, soins, histoires de vie….
Ne rien oublier.
Planifier.
Aller vite et bien, sourire.
Mais ne plus rien voir.
Qui est cette personne? qu’a-t-elle été? qu’est elle encore?
On ne peut pas voir.
Cachets donnés, ventre piqué, jambes emballées…
Infirmière déjà partie…
Déjà ailleurs à affronter le vide de ces vieilleries que la vie n’habite plus vraiment et dont la mort ne veut pas encore.
Comment rester présente?
Comment rester dans la joie?
Comment résister à la colère?
Comment irradier la joie quand la spirale nous brise à feux doux chaque jour.
Comment soulager le mal être des patients quand on est capable de suffoquer dans son manteau que l’on a pas quitté pour gagner une fraction de secondes.
Quand on est capable de se brûler les mains au gel hydroalcoolique pour ne pas les laver encore.
Comment supporter d’attendre qu’une porte s’ouvre quand chaque minute creuse encore le retard pris.
Comment prendre soin quand on ne peut pas écouter sa propre faim, sa propre soif ?
Pas de siestes possible.
Pas de coupures.
On avale ce qu’on a bien eu le temps de préparer avant, en répondant à un e-mail.

En pensant à la soirée de soins qui sera vite là.
La vaisselle s’empile, tout ce qui n’est pas vital est reporté, oublié.
Pas le temps et tant pis si l’environnement devient hostile.
Il faut facturer !
Stresser pour ces soins que l’on arrive pas à se faire payer.
Combien chaque jour d’ordonnances mal faites, de cartes vitales non données, de soins non cotables.
On devrait retenir les sourires, les situations de joie.
Au lieu de ça on n’enrage contre ce système qui paye un acte à taux plein et brade à partir du 2 ème.
Je n’ai plus envie de presser mon âme pour faire rentrer en 5 heures de soins 20 à 30 patients.
Compacter,
Courir.
Décompter 5 . 4 . 3. 2 .1 fini? non nouvel appel il faut y retourner… aller au labo…
Se garer plus proche pour gagner du temps.
Être tenté de bâcler un soin pour combler le retard, et culpabiliser….
De la tension non prise, du dossier non rempli, de la main tendue non accueillie.
Ne plus arriver non plus à prendre du recul quand une famille va mal et t’engueule pour rien, plus la force d’entendre les reproches des gens excédés par le système de soin.
Plus la force de sentir les jugements sur mon travail, de ne pas avoir de soutien de l’équipe car toutes les tournées sont chargées.
Plus la force de négliger mon fils, mes amis, ma maison….
On fait peu de jours.
Le planning est rêvé.
Mais du cauchemar de ces jours de travail, mon corps met de plus en plus de temps à émerger.
Peu à peu je sens que mon espace devient stérile de beauté et de vie.
Dans ces jours, mon cœur saigne et il empoisonne encore plus mon quotidien au travail.
Emprisonnant mes sourires au plus profond de moi.
J’ai une peur bleu de cette solitude qui m’enferme et du rouleau compresseur qui me broie.

 

 

Illustration : CC-By Justus Hayes

 

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