Tu voulais faire quoi quand tu seras grand ?

Le contretemps grammatical est assumé.

Le RSA socle, c’est le minimum : en dessous, il n’y a rien.

Je suis bénéficiaire du RSA socle. Femme, épouse, maman, artiste, amie, fille, sœur, cas social, dossier, rendez-vous, assistée, profiteuse, rêveuse, poète, révoltée, courageuse, paresseuse, chômeuse, chiffre, statistique, parasite, discrète, distante, isolée, infantilisée, responsable, irresponsable, coupable, à réinsérer, marginale, exclue, inactive, débrouillarde, dépressive, créative, amusante, vigilante, bienveillante, sans expérience, trop diplômée, fatiguée, terrifiée, incapable, tenace, vivante, heureuse…

A qui profite le travail ?

Ce matin, je me suis demandée ce que j’allais devenir, plus tard. J’ai bientôt 40 ans. Il y a dix ans, je me posais aussi cette question. Il y a vingt ans, également.
Il y a vingt ans, c’était passionnant. Il y a dix ans, c’était un peu déprimant. Ce matin, la réponse n’avait finalement plus aucun intérêt. Plus tard, c’est ce soir et d’ici là, le bonheur est à inventer.

« J’ai lâché l’affaire. Ou l’affaire m’a lâchée. »

L’institution c’est l’inquisition :
Qu’il s’agisse des services sociaux, de Pôle emploi, du Conseil Général-Départemental ou autre, il y a toujours ce moment où je me sens comme un petit poisson pris dans un filet. J’ai pourtant croisé des personnes merveilleuses, véritablement à l’écoute et soucieuses de mon bonheur. Mais soumises aux directives. Rabâchant soudain machinalement une série d’informations qu’il faut transmettre obligatoirement aux demandeurs d’aide. Nous sommes deux personnes, nous nous parlons et tout à coup j’ai face à moi une institution qui me transforme en dossier.

Je raconte mon parcours, mes attentes, à quelqu’un qui me sourit et finalement je reçois une lettre type, où l’institution me rappelle froidement que je me suis égarée, qu’on va me remettre sur le droit chemin, que je dois mon salut à l’institution, je lui suis tellement redevable, liée à elle par un contrat d’insertion, dépendante.

L’institution, c’est l’inquisition. Pas celle des tortures, fort heureusement, mais celle juste avant. Celle qui repère, comptabilise, soupçonne, vérifie, interroge, appelle à se présenter, réclame des preuves… Entretenant un climat suffisamment inconfortable pour que je n’ose pas me rebeller, taper du poing, contredire, désapprouver, râler. Jamais frontalement, car mon RSA (ma vie, ma nourriture, mon toit, mes factures d’eau et d’électricité, ma santé, mon couple, mes enfants) est en jeu.

Je suis victime d’un système qui ne crée plus suffisamment d’emplois. Et je me retrouve coupable de n’en avoir pas. Obligée non pas de prouver quelle bonne chrétienne je suis mais quel bon petit soldat de l’insertion je suis.

Blablabla :
« Quel est votre objectif ?
– Je suis écrivain.
– Ah… Mais concrètement, quel est votre objectif ?
– Pouvoir en vivre.
– Écrire, c’est un passe-temps, un loisir. Je vous parle d’un objectif professionnel. Il vous faut définir un projet économiquement viable. Vous devez faire le deuil de votre projet artistique ou l’adapter à un secteur d’activité qui vous permettra de vous réinsérer. Les minima sociaux doivent vous permettre de ne plus dépendre des minima sociaux.
– Ce n’est pas un droit ?
– C’est un droit mais vous avez des devoirs. »

Systématiquement, dans ma tête, tout explose. J’entends ce qu’on me dit. Je réponds : « Oui, bien sûr. Je comprends. » Et je commence à élaborer un plan pour me glisser vers une issue de secours. Je vais aller vivre dans les bois, construire une cabane, près d’une source, manger des orties et des pissenlits. M’enfuir, m’enfuir, m’enfuir.
« Usine, secrétariat, photocopies, bureau, maison de retraite, ménage, serveuse, vendeuse, catalogue… »
Forêt, cabane, orties.

Bonheur et précarité :
Je dois montrer que je suis malheureuse. Je sourirai quand j’aurai retrouvé un emploi. Sinon, c’est indécent.

Comment concilier pauvreté et bonheur ?
En entrant dans ce que je croyais être la vraie vie, la vie « active », après un bon parcours scolaire, mon but était d’éviter coûte que coûte la case chômage. L’échelon terrifiant juste avant la rue.
Je voulais m’intégrer, participer à l’aventure sociale. C’était ça devenir adulte.

J’étais prête à faire de nombreux sacrifices. Au début, pour y arriver.
J’ai renié mes valeurs morales, ma propre estime, ma dignité. J’ai gardé le silence pour des salaires qui ne me sauvaient que du chômage. J’ai accepté des tâches absurdes, des horaires indéfinis, des douleurs dans le dos, aux jambes, aux mains, des remarques insultantes, des manquements aux droits fondamentaux… dans l’espoir de vivre mieux. Après.
L’ennui, c’est quand cet après n’arrive pas. Je pensais que tout cela me permettrait d’acquérir de l’expérience. Je devais garder au moins un pied dans la vie professionnelle, ne pas trouer mon CV. Patience, c’était juste en attendant de trouver un emploi qui correspondrait à mes ambitions… En attendant qu’une place se libère ou se crée. Tant que cet espoir tenait, j’acceptais tout et n’importe quoi. Docilement.

Et puis arrive la fin du dernier contrat précaire. Et puis arrive le chômage tant redouté.
S’inscrire. Même pas la peine d’en parler à mes proches. Le chômage, on le sait bien, c’est pour les perdants. C’est un échec, moi je n’échoue pas. Je vais me battre. Me lever avant tous les autres, être la première à entrer dans l’agence de recherche d’emploi(s) quand les portes s’ouvriront le matin. Sauter sur les journaux et leurs petites annonces, piquer leurs jobs aux étudiants, traquer les offres sur internet.
J’ai envoyé des centaines de CV (lettres de motivation écrites à la main, j’ai usé la photocopieuse de l’ANPE, le tout moyennant le prix du timbre), répondu à des annonces dont j’espérais secrètement n’avoir jamais aucune réponse (comme hôtesse de bar en tenue légère !), osé des candidatures spontanées, passé des épreuves écrites et orales, patienté dans des files interminables pour un entretien d’embauche…
Il y a une place pour moi dans la vie active. J’ai bien travaillé à l’école, je veux ma place.
Ah, mais ce n’est pas si simple ! L’accès à cette place est une épreuve, un travail à part entière. Alors, je m’y consacre.
A la fin du mois, je m’en sors… A la fin du mois prochain… Du mois encore prochain…
J’ai revu mes ambitions à la baisse, un smic à temps plein en CDI dans n’importe quel domaine, un mi-temps, un quart-temps, un CDD.
J’avais l’impression de faire mon maximum. Mais non. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas.

Pourtant, je le sais, tout le monde le sait, c’est répété en boucle par les politiques, les médias, les gens : « Des emplois, il y en a plein. »
La légende est tenace.
« Si vous ne trouvez rien, c’est parce que vous manquez de volonté. Ou vous n’êtes pas efficace. Pas de panique ! Des solutions existent ! »

Le marché du pauvre est en pleine expansion !
« On va vous aider. »
Parvenir à me faire croire que j’avais besoin d’aide, c’était quand même très fort !
« On va vous motiver, vous apprendre à chercher. »
Vas-y, étonne-moi !
J’ai suivi toutes les formations qu’on m’a proposées. Toutes. Quand on ne sait plus quoi faire d’un chômeur, on lui trouve des formations.
« Comment rédiger un CV ?
-Ah, je l’ai déjà faite celle-là.
-Oui, mais depuis il y a eu quelques modifications. Par exemple, on conseille d’inscrire son âge et non sa date de naissance, parce qu’on s’est aperçu que certains employeurs privilégiaient des candidatures en fonction du signe astrologique. Et puis, ça vous permettra de remettre votre CV à jour. »

« Vous écrivez ! Pourquoi ne pas monter votre entreprise, c’est le bon moment, l’état apporte des aides financières. Créez une maison d’édition ! »
Vu le nombre de petites maisons d’édition qui existent actuellement, je crois que les conseillers de l’emploi ont dû se passer le mot.
Finalement, après avoir étudié le budget, j’ai décidé que ce n’était pas le bon moment pour s’endetter à vie et faire le bonheur d’une banque.

Je me suis battue pour des miettes, moi qui voulais du pain. J’ai remué ciel et terre pour passer la serpillère, faire la vaisselle, cuire des kilos de frites. J’ai une licence et je me demandais où pouvaient bien atterrir celles et ceux qui n’avaient pas eu leur bac.

Je me suis bien battue. Et puis j’ai fini par reconnaitre mon échec. J’ai tout raté. C’est moi l’échec. Le ratage. Il y a sûrement, chez moi, une défaillance, quelque chose qui ne va pas.
Il m’a fallu des années (et ce n’est pas terminé), avec des successions de doutes et de certitudes, pour ne pas être cette définition imposée par la société.
Je ne suis pas responsable.
Les chômeurs ne sont pas responsables de leur chômage.

En fait, il y a une crise, rien de grave, juste un profond bouleversement, les mieux informés espérant tirer leur épingle du jeu en écrabouillant les moins informés.

Pour être honnête, j’ai vécu plusieurs grands moments de désespoir absolu. Le premier en devenant chômeuse, puis RMIste, puis bénéficiaire du RSA. Tous les autres chaque fois qu’une institution a tenté de me secourir, ruinant le petit univers de bonheur que j’ai finalement réussi à construire… malgré TOUT.

Quand le statut change, les relations changent. Le mot « collègue » semble appartenir à une langue étrangère. Les gens qui me parlaient de leurs dures journées de labeur m’exaspéraient quand ils ne me terrifiaient pas (s’il est inutile de souffrir pour être belle, il semblerait qu’il faille vraiment en baver pour gagner sa croûte). J’avais l’impression d’entendre parler ma grand-mère quand elle me parlait de sa grand-mère. Une époque où le travail pouvait tuer. J’avais en tête d’autres problématiques que je ne pouvais partager avec personne.
La plainte déclenchait la pitié.
« Ma pauvre, ça doit pas être facile tous les jours. Ne perd pas espoir, tu vas t’en sortir. »
La révolte déclenchait l’incompréhension.
« Mais qu’est-ce qui te prend ? On est quand même en France, t’as de la chance, tu perçois des aides. »
La joie déclenchait le mépris.
« La belle vie, hein ! Moi aussi j’aimerais bien être payé à rien foutre ! »

Blablabla :
« Salut, tu fais quoi dans la vie ?
– Chômeuse… Non, mais reviens ! C’est pas contagieux ! »
Ou :
« Salut, tu fais quoi dans la vie ?
-Chômeuse…
-Ah…
-Ah, quoi ?
-T’avais pourtant l’air cultivée. Du coup, je sais pas trop quoi te dire. »

Donc, au départ, c’est l’isolement qui triomphe.

Et puis, mes nouveaux horaires aidant, j’ai finalement rencontré d’autres personnes. Des personnes âgées, qui font tranquillement leurs courses le lundi matin. D’autres sans-emploi. Des arrêts-maladie, des congés maternité, des Cotorep, des retraites anticipées, des conjoints de travailleurs-pour-deux, des années sabbatiques, des inclassables…
Avec l’arrivée d’internet, j’ai découvert des témoignages réconfortants, des films, des documentaires revitalisants, des associations, des collectifs, une multitude d’informations qui ne sont délivrées qu’au compte-goutte dans la vraie vie.
Et une littérature qui avait été jusqu’ici invisible à mes yeux. Chaque nouvelle lecture brisant un peu mieux le cliché que je m’infligeais à moi-même.

Enfin arrive le moment où le drame lasse et l’optimisme ressemble à une solution. Après une longue conversation avec moi-même, j’en suis arrivée à la conclusion suivante : ça va durer encore longtemps, autant bien le vivre.
C’est compliqué parce que, concrètement, il y a le ventre qui gargouille et le froid qui empêchent de dormir… sans parler de ces gens qui m’expliquent que cette vie-là : il faut la mériter. Que c’est un droit mais qu’il y a des devoirs.

Deux objectifs principaux : conserver un moral d’acier et gérer un micro-budget.
A l’attaque !
« Mais comment vous vous en sortez financièrement ?
– On n’a pas de voiture. »
La ville moyenne est compatible avec le RSA. C’est l’idéal. A la campagne, il faut posséder de nombreux savoir-faire, être en bonne santé, trouver une communauté avec laquelle on puisse partager un maximum d’affinités. C’est koh Lanta sans les caméras. Dans une grande ville, il faut développer l’art du système D, avoir un bon réseau de galériens activistes.
Les petits soucis des autres sont des catastrophes chez nous. A résoudre.

« T’es bien contente quand le système que tu critiques te verse ton RSA chaque mois ! »
Je me sens tenue par un fil à un système qui ne me convient pas. Mais si le fil se brise, je ne suis pas sûre de pouvoir survivre.
Le RSA, c’est ce qui permet aux plus pauvres de pouvoir encore consommer. C’est ce qui lie les pauvres au système économique. Cette société déborde d’inventivité pour permettre aux pauvres d’acheter des produits… généralement défectueux, toxiques, mauvais pour la santé.
Quand j’ai pris conscience qu’en voulant vivre comme tout le monde, je devenais une consommatrice bas de gamme, complice d’une forme d’assassinat lent, emballé dans des jolies boîtes ou contenu dans des belles bouteilles, j’ai fait une croix sur mon envie de paraitre ordinaire.

Nous ne consommons pas comme tout le monde. Nous apprenons à dissocier nos besoins de nos envies. La publicité devient un OVNI. Elle est faite pour les autres. La mode, c’est quoi la mode ?

Chez nous, on récupère, on n’achète rien de neuf, on répare, on recoud, on jardine, on économise l’électricité, on récupère l’eau sous la douche ou celle de la vaisselle pour l’utiliser dans les toilettes. Et l’hiver, on garde nos bonnets et nos blousons dans la maison : et on s’en amuse.
On échange des services. Pour les vacances, on campe dans le jardin des grands-parents quand d’autres louent des villas sur la Côte d’Azur.
Une table à langer est un gadget, un bébé peut être changé n’importe où. Un petit apprend très bien à marcher sans chaussures portées quinze jours avant le fatidique changement de pointure. Est-ce qu’on a vraiment besoin d’une télévision ? Faut-il nécessairement risquer la crise de foie à Noël ? Une table à repasser ne sert à rien. On a remplacé les consoles de jeux vidéo par des soirées contes.
Préférer constituer une cagnotte dans un pot en verre que prendre un crédit.
On note toutes nos dépenses, au jour le jour, au centime près, pour éviter les découverts.
On paie nos factures. La plupart des pauvres paient tout ce qu’ils peuvent payer… c’est qu’il nous reste un peu de fierté tout de même !

Inventer des fêtes qui n’existent pas, célébrer l’arriver du printemps, les premières fraises de l’année.
Apprécier un lever de soleil. Marcher dans la forêt ou nager dans la mer. Marcher pieds nus dans la rosée des jardins publics. Avancer en équilibre sur les murets.
Et vivre ces petites choses comme des actes de résistance.

Le temps que j’ai, n’est pas du temps-libre (libéré du temps de travail), c’est du temps vide.
Sans inventivité, ce temps peut dévorer. Si je le laisse passer sans intervenir, toutes les journées finissent par se ressembler. Mornes.
Alors, j’établis des listes de projets réalisables pour n’être jamais prise de court. Je lutte contre l’ennui.
Finalement, j’ai des journées bien mieux remplies qu’avant.
Je profite, oui : je profite de mon couple, de mes enfants, de mes amis, de mes livres, du soleil quand il fait beau, des étoiles la nuit, des tempêtes sur la mer, de tout ce qui n’a pas de prix.

Trouver le bonheur malgré tout, c’est une vraie bataille. Quand on la perd, on peut en mourir. Je le précise parce que je pense avoir eu beaucoup de chance : je suis curieuse, bien entourée, en bonne santé. C’est être en chute libre et tout le monde n’a pas un aussi bon parachute que le mien.
Il ne faudrait pas croire qu’en se retrouvant bénéficiaire du RSA socle, soudain, la vie devient belle, comme par magie. Mais elle offre une possibilité que le travail n’offre pas.

« Mais qu’est-ce que tu fais de tes journées ?
– Le plus de choses possibles. »

Je n’ai plus le temps de travailler.

Blablabla :
« Vous avez des enfants ?
-Oui.
-Ils sont scolarisés ?
-Oui.
-Donc vous n’avez plus besoin de vous en occuper.
-Bien sûr, l’éducation nationale s’occupe de tout.
-Je veux dire, vous avez plus de temps.
-En fait, je passe du temps à élever mes enfants, même quand ils sont à l’école.
-Mère au foyer, c’est honorable, mais ce n’est pas un métier.
-C’est du travail.
-C’est du travail, mais ce n’est pas un métier.
-Vous pourriez me proposer un métier ?
-Que recherchez-vous ?
-Un métier.
-…
-Un emploi qui me permette de me sentir rassurée, qui sécurise mon avenir et celui de ma famille, qui me permette d’acheter du confort, des plaisirs, qui soit stable, qui me donne le sentiment d’être utile à la société, dont je puisse être fière. Et si possible dont les horaires ne m’empêchent pas de voir grandir mes enfants.
-Il va falloir revoir vos exigences à la baisse.
-Alors, vous n’avez pas de métier à me proposer ?
-Il y a du travail.
-J’ai déjà du travail.
-Mais ce n’est pas un métier !… On va consulter les offres, ensemble on trouvera bien quelque chose qui pourra vous convenir. »
Non.
Les conseillers du Pôle emploi ont pour mission de faire baisser les chiffres, pas d’inventer des emplois.

Féministe et mère au foyer :
J’adhère à tous les féminismes. Aussi contradictoires puissent-ils être, parfois. La multitude des féminismes ne rend pas les choses plus simples. Ça les rend plus vraies.
Mais revenons à mon RSA. Et comment je me suis finalement sentie plus libre au foyer qu’au travail. Avant mon entrée dans la vie « active », il était très clair qu’indépendance signifiait salaire. Mon salaire, mon compte en banque, ma liberté. Moi, soumise financièrement à mon mari ? Jamais. Moi, cantonnée aux tâches ménagères, à l’éducation des enfants et aux feux de l’amour ? Jamais.
D’abord, l’idée s’est modifiée quand j’ai épousé un homme féministe, qui prend son rôle de père au foyer très au sérieux et surtout : tout autant RMIste que moi (avant qu’on ne passe au RSA couple).
Puis, les périodes de désinsertion professionnelle se succédant, les unes toujours un peu plus longues que les autres, mon foyer est devenu ce qu’il y avait de plus stable, solide, réconfortant, de plus réparateur.
J’aime la chaleur de mon chez-moi, le temps passé avec ma famille, l’odeur de la soupe, arroser mes radis qui poussent sur le balcon. J’aime partir pour pouvoir y revenir. Sortir pour retrouver mon intérieur. J’aime lire ici, écrire, créer, embellir. Accueillir.
J’en suis arrivée à tellement aimer ma vie de mère au foyer que risquer de la perdre en retrouvant un emploi ne m’enchante pas du tout.

Pourquoi ?
Comment j’en arrive à faire de ce statut un idéal à préserver ?

J’ai peur que le travail fasse de moi ce que je ne suis pas.

Parce que le monde du travail n’est pas adapté aux femmes. Encore moins aux mères. Aux parents. A peine à l’être humain, en fait. Le monde du travail est davantage conçu pour les célibataires, sans enfant, si possible jeunes et robustes, il préfère les hommes pour qui une éventuelle paternité serait définie de la façon suivante : rapporter l’argent à la maison. Ce qui correspond à une partie de la population active, certes, l’autre n’ayant plus qu’à s’adapter.

Quand j’étais salariée, j’adoptais un comportement, un rythme, une logique, une éthique, une émotion, un intérêt qui n’étaient pas moi. J’ai cru un moment qu’il fallait que je fonctionne comme un homme.
C’est finalement pire que ça. Je ne me comportais pas comme un homme, je me comportais comme une machine. Le monde du travail a besoin de machines.
Qu’on lui en fabrique et qu’il nous fiche la paix !

Dans le monde du travail, les enfants des parents qui travaillent n’existent pas.
Ils sont au mieux ignorés, au pire considérés comme un handicap. Mes enfants ne sont pas admis, pas pris en considération, ils ne font pas partie de la donne.
Les familles s’adaptent au monde du travail. Jamais l’inverse. Ce n’est pas normal.

On peut faire plein de choses avec un bébé, avec un enfant, aller dans plein d’endroits, pratiquer plein d’activités. Mais pas travailler.
Je devrais pouvoir choisir si je veux être maman au travail ou si je veux séparer mon temps de travail de mon temps de maman. Ou tantôt l’un, tantôt l’autre puisque les deux options sont bonnes tant qu’elles conviennent aux parents et aux enfants. Ce choix, je ne l’ai pas.
Une machine n’a pas d’enfant.

Stérilisons les pauvres :
« Mais pourquoi t’as fait des enfants ? T’es au chômage : c’est complètement irresponsable.
-C’est pour toucher les allocations. J’avais besoin d’une nouvelle machine à laver. »
Il semblerait que la contraception soit vivement recommandée tant qu’un CDI n’a pas été signé. Avoir des enfants, c’est pouvoir leur assurer une certaine stabilité.
Je suis pauvre, mon avenir est incertain, je suis donc sensé n’avoir aucun désir d’enfant.
« Si ! Vouloir un enfant, c’est très motivant pour chercher vraiment du travail. »
En fait, je peux avoir un désir d’enfant, mais je ne peux passer à l’acte qu’après avoir trouvé le saint graal.
A 29 ans, au train où allaient les choses, j’ai réalisé que je serai ménopausée avant d’avoir une vie stable.
Non, ce n’était pas pour les allocations !
De quelle maladie mentale faut-il souffrir pour associer enfant et aides sociales ?
Je suppose qu’il existe des cas psychiatriques  « intéressants » de femmes pour qui une grossesse correspond à une judicieuse opération financière. Levez la main, qu’on vous compte.
Ce cliché m’oblige régulièrement à justifier ma position de mère. Non seulement ma position, mais également mon rôle.
« Les chômeurs, ils en font quoi des allocs de rentrée scolaire, hein ? C’est pour picoler ! »
Évidemment. Nous sommes d’horribles parents. C’est logique. Nous n’aimons pas nos enfants.
Les enfants, c’est pour l’argent. L’argent, c’est pour l’alcool.
L’amour c’est pour les riches. Les pauvres c’est comme des bêtes.

Hunger Games :
« La gauche est au pouvoir, les cas sociaux vont pouvoir se la couler douce. »
« Ils ont tout gratuit. On leur paye leur facture, ils ont la CMU, ils sont exonérés d’impôts… Nous, on se lève tôt le matin et on nous fait pas de cadeaux. »
« Ils touchent du fric sans avoir à trimer. »

Bien sûr, avoir des difficultés financières quand on travaille c’est beaucoup plus difficile à vivre que d’avoir des difficultés financières quand on ne travaille pas.
Mais se disputer la suprématie des pires conditions d’existence, c’est contre-productif. Imaginez qu’on s’associe, qu’on lutte pour un SMIC décent, l’accès à la culture, au bien-être, à des loyers qui n’engouffrent plus la moitié de nos ressources…
Les courageux travailleurs précaires s’attaquent aux courageux chômeurs précaires. Ce n’est facile pour personne. Et cette petite guerre entre fourmis arrange les géants. Mieux vaut mettre tout ce petit monde dans une arène et conditionner les gens pour qu’ils se jalousent.
Nous, les paresseux, les profiteurs, les assistés, les parasites, servons de diversion. Tant qu’on parle de nous, on oublie qu’aucune proposition concrète pour notre avenir n’est faite. Tant que la lumière est braquée sur nous, dans les hautes sphères, les puissants qui orchestrent nos vies, peuvent se la couler douce.

Travailleur pauvre, c’est antinomique. Le travail, c’est fait pour s’enrichir. A partir du moment où le travail entretient la pauvreté, le système, c’est-à-dire l’organisation de la société, les choix politiques, la façon dont « fonctionne » l’économie, le système est détraqué. Ça devient ridicule de vouloir le maintenir en vie.

Assassinons les pauvres :
« Si on leur supprimait les aides, ils seraient bien obligés d’aller bosser ! »
En fait, non. On crèverait.
Quoi que mon degré de moralité pourrait se réduire comme peau de chagrin. Je ne me laisserai pas mourir, je volerais.
Les aides sociales achètent la paix sociale.

Bénévolat…
Étant donné que les bénéficiaires du RSA socle s’ennuient, passent leurs journées devant la télévision en buvant des bières pas chères au gout douteux, certains politiciens miséricordieux, espèrent les remettre sur les rails en leur proposant quelques heures de travail en échange des aides qu’ils perçoivent…
Cette idée est géniale. Des emplois vont donc enfin être créés. Mais ils seront réservés aux esclaves.
Pendant ce temps-là, un actionnaire achète un yacht.

A mort !
Burn out. Défenestration. Pendus…
« 400 suicides par an seraient directement liés au travail. »
Combien de suicides sont directement liés au chômage ?
Quand j’entends :
« Bonne nouvelle, les chiffres du chômage ont baissé ce mois-ci. »
Je me pose quelques questions.
D’abord qui sont les chiffres ?
Combien y a-t-il eu de radiations ?
Combien sont morts ?

Radiation :
Le but du jeu est d’obtenir des données chiffrées en baisse. Le ministre du travail fait des promesses que les agents de Pôle Emploi doivent tenir.
La raison de radiation la plus répandue est : « Vous ne vous êtes pas présentée au rendez-vous du… »
J’avais rendez-vous ?
« Je ne savais pas.
-Vous avez dû recevoir un courrier vous mentionnant la date et l’heure. »
C’est fou le nombre de courrier que je ne reçois plus !
Régulièrement, le courrier annonçant mon prochain rendez-vous se perd. Parfois, il est envoyé à une ancienne adresse, au N°2 quand j’habite au 22, dans une autre rue au nom presque ressemblant. Parfois, le courrier finit par arriver le jour même où doit avoir lieu le rendez-vous, parfois un peu plus tard, parfois jamais.
Les démarches pour prouver sa bonne foi sont complexes.
Je me suis réinscrite 7 fois… Qu’est-ce qu’on s’amuse !

50 000 emplois :
Pour une obscure raison, la plupart du temps, les emplois sont créés ou promis par paquets de 50 000.
Cela semble réjouissant pour les médiatisés. Tant mieux pour eux.
Quels types de contrats ? Des sauve-ta-vie pour les 6 mois qui viennent, après on verra.
Combien d’emplois ont disparu ? Aucune idée.
Combien de chômeurs comptabilisés ? 3,5 millions (en ne tenant compte que d’une catégorie sur les 5 qui existent, sinon, cela multiplierai le chiffre par 2… et en oubliant celles et ceux qui ne sont plus inscrits à Pôle Emploi parce qu’ils sont gérés par un autre organisme d’insertion).
Je suis certaine qu’un jour, quelqu’un aura l’idée fabuleuse d’organiser une loterie.
« Un emploi pour 1000 personnes ! Tentez votre chance en participant au tirage au sort ! »

Les gens qui travaillent me font peur :
Archéologue, boulangère, maitresse d’école, chanteuse, vétérinaire, astronaute, bibliothécaire… Pour moi, un métier, c’était une part de soi. Un morceau de sa propre définition. C’était choisir un statut qui devait accompagner mon existence. Un métier devait avoir une odeur, une histoire, un rythme.
Téléopératrice, hôtesse de caisse, serveuse, vendeuse en prêt-à-porter, manutentionnaire, plongeuse en restauration, agent d’entretien… employée polyvalente.
Un travail, quand je rentre chez moi, je veux l’oublier. J’ai besoin de me vider la tête. Ne plus rien penser, ne plus rien ressentir, regarder une émission abrutissante. Oublier cette drôle de vie et ne surtout pas rêver parce que les retours à la réalité sont trop durs.
Un travail, c’est ce que les antidépresseurs et les antidouleurs permettent de supporter.
Un travail, c’est ce qu’on fait en attendant les vacances, en attendant la retraite.
Un travail, c’est ce qu’on ne souhaite pas pour ses enfants.

Un travail, c’est accepter une série de contraintes en échange d’un salaire qui ne me garantira même pas la possibilité d’acheter des simulacres de bonheur qui pourraient compenser les contraintes. Être polyvalente, flexible, chronométrée, engueulée, compétitive, réagir vite, courir, rester debout, rester assise, se tordre, se rendre disponible, être stratège, parcourir des kilomètres, porter un costume ridicule et la casquette qui va avec, être surveillée, vivre sous la menace d’un licenciement ou l’espoir d’une embauche définitive, avoir trop chaud, trop froid, s’occuper des humains comme du bétail et du bétail comme des choses, passer à côté de sa vie d’adulte, de sa vie de famille… Entendre : « Cette entreprise, c’est comme une famille. » pendant que la mienne, la vraie, avance sans moi.
Les contraintes d’un travail ne valent pas le sacrifice du bonheur que j’obtiens en n’étant pas salariée.

J’ai souffert en travaillant, j’ai souffert en cherchant du travail.
Je n’ai pas choisi de ne plus travailler. Cette situation s’est imposée à moi.
Et finalement, elle me convient. Elle me permet de travailler d’une manière parfaitement adaptée à ma survie personnelle. Rien ne va vite, rien n’est immédiat, un besoin peut prendre des années avant d’être comblé. Une plaquette de chocolat se déguste tellement c’est rare d’en manger. Mais je préfère cette vie à celle où le chocolat se dévorait en vitesse, sans en apprécier la saveur, oublié à peine avalé.
Dans cette vie, le chocolat, c’est merveilleux.

J’ai terminé mes études il y a quinze ans. J’ai travaillé et je ne veux plus. Les emplois que j’ai exercés étaient conçus pour des machines.
J’ai cherché un métier digne de ce nom et j’ai constaté qu’il n’y en avait pas, c’est comme chercher une pâquerette sur la plage, je ne veux plus perdre mon temps à chercher.
Je suis bénéficiaire du RSA socle, c’est difficile mais j’y trouve mon bonheur, je ne veux pas qu’on « m’aide » à me sortir de cette situation. J’aime cette situation.
Je n’ai pas décidé de m’extraire du monde du travail. Le monde du travail n’a pas de place pour moi. Et la société m’oblige à en trouver une. Face à cette absurdité, ma vie de pauvre est bien plus intéressante.

Les contrats précaires :
« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » (Laurence Parisot).
Devoir réorganiser ma vie tous les 6 mois, 1 an ou 2 ans, c’est une façon de la détruire.
Accepter ces contrats, c’est vivre avec l’idée d’un éternel retour à la case départ.
Aujourd’hui, il faut savoir s’adapter, s’enrichir de multiples expériences, rebondir. On ne sait pas de quoi demain sera fait et c’est sensé être extrêmement stimulant !
Ça pourrait l’être si je pouvais choisir. Mais je vais être choisie (ou pas). Je n’ai pas devant moi une séries d’options qui pourraient faire mon demain. Là, ce serait stimulant. Je n’ai rien devant moi. Je suis l’une des options d’un éventuel employeur. Là, ce n’est plus stimulant, c’est terrifiant.
Vu sous cet angle, mon demain n’existe pas. Je n’ai pas d’existence : c’est à quelqu’un d’autre de m’en faire une.

Ma vie sans emploi a l’avantage, finalement, d’être moins « stimulante ». Quand je la bouleverse pour tuer l’ennui, c’est au bon moment et d’une manière qui convient à chacun des membres de ma famille.
Sans emploi, tous les jours sont identiques et c’est moi qui décide la manière dont je les occupe.
Tous les jours sont nus et c’est moi la costumière.

A vendre : moi, en solde :
Je dois me vendre. Pas même au plus offrant, mais à celui qui ne me jettera pas.
Je crois qu’on me demande de devenir ma propre auto-entrepreneuse. Mon entreprise doit vendre un produit et ce produit, c’est moi.
L’institution cherche à faire de moi un projet économiquement viable. Elle essaie de me faire entendre que l’argent doit absolument être ma motivation principale. Si je ne suis pas motivée par le surpoids de ma tirelire, c’est parce que je suis un peu conne, je n’ai pas compris le monde dans lequel je vis, je n’ai pas conscience des réalités…
« Il faut des jeunes qui aient envie de devenir milliardaires. » (Emmanuel Macron)
Si je pouvais choisir le prix auquel je souhaite vendre mon temps, mon énergie, ma santé, mes capacités… Je deviendrais très vite très riche.

Je veux voir les patrons courir derrières des offres, se rendre à Pôle Emploi et lire ce genre d’annonce : « Femme, mère de deux enfants, disponible sur le temps scolaire, cherche patron dynamique, responsable et souriant, secteur, prix, type de contrat… », les voir faire la queue pour des entretiens d’embauche et répondre à des questions posées par des gens qui choisiraient leur employeur, leur soumettre nos conditions et faire marcher notre bonheur mieux que leur économie. Je veux lire leurs lettres de motivation, examiner leurs CV, leur proposer des formations non rémunérées pour apprendre à devenir un bon patron.
Je veux tout inverser, pour inventer un monde normal.

Punition :
« Vous avez des droits, mais aussi des devoirs. Si vous ne les respectez pas, il y aura des sanctions. »
J’ai le devoir de me réinsérer, socialement ou professionnellement. Socialement, j’ai réussi à m’insérer, malgré tout, à construire un petit monde à moi qui fonctionne bien. Donc, il me reste la réinsertion professionnelle… qui menace l’insertion sociale que j’ai mise en place à bout de bras. Tout ce qui a été réalisé en dehors du salariat va péricliter, manque de temps pour le maintenir.
S’il faut sortir du RSA, il serait logique que cela soit pour quelque chose de mieux.
Après un savant calcul, un SMIC à temps plein en CDI ne nous permettrait pas de vivre mieux. Il faudrait deux fois cela. A condition que les enfants soient gardés gratuitement, par des amis ou la famille. Avec un seul SMIC à temps plein en CDI pour 4 personnes composant notre foyer, la vie serait presque la même qu’aujourd’hui, le temps en moins, la voiture en plus.
Sortir du RSA, c’est passer d’une précarité dite « assistée » à une précarité salariée.

J’ai donc des droits à condition de travailler pour trouver du travail. Les institutions ne cherchent pas pour moi. C’est moi qui cherche. Les institutions vérifient que je travaille dur pour pouvoir travailler.
Si je ne cherche pas, je suis punie. Si je trouve une offre susceptible de correspondre à mes critères de recherche, mais que je ne postule pas, je suis punie. Si je ne me présente pas à un rendez-vous, je suis punie. D’abord grondée et puis sanctionnée.
Je suis totalement infantilisée.
L’institution devient le monstre de mes cauchemars. Des gens dans des bureaux peuvent décider si je poursuis l’aventure, si je me jette dans le vide ou rejoins les zadistes de la forêt de Sherwood.
L’idée qu’on puisse me réduire ou me supprimer mon RSA provoque une angoisse qui se faufile régulièrement dans les petits recoins de mon quotidien.
Je me sens menacée au moindre faux pas.
Et mes pensées se troublent : j’ai l’impression qu’on veut me détruire, c’est diffus, ça ne vient de personne en particulier. J’aimerais être à l’abri. Me sentir en sécurité. Avoir la vie qu’a eue ma mère.

Un droit n’est pas lié au mérite ou à la récompense. Ni même à la faveur.

Je ne veux pas me réinsérer dans une vie professionnelle que je sais douloureuse.
Mais il ne faut surtout pas que ça se sache.
« Tu cherches dans quoi ?
-La chimie nucléaire.
-Ah, je ne peux rien pour toi.
-C’est pas grave.
-Sinon, j’ai mon frère qui bosse dans un supermarché, il pourrait peut-être te trouver…
-Non, laisse ton frère tranquille, ça va aller. »

Il faut mentir. Aux gens, aux conseillers de Pôle Emploi, aux assistantes sociales, aux gestionnaires de dossiers. Être sincère, c’est se tirer une balle dans le pied.
Combien de personnes refuseraient de travailler si elles avaient le choix ?
Où en est la valeur travail ?
Quand l’envie d’aller travailler ne fonctionne plus, la méthode employée pour faire marcher l’économie, c’est la peur. Ayons peur de perdre et les puissants conserveront leurs privilèges.

« Et si tout le monde faisait comme toi ?
-Ça prouverait que quelque chose va vraiment mal. Et qu’il serait temps de tout changer. »

Si je me retrouve un jour, dans le rôle de la vilaine, punie, si je me place délibérément dans une situation chaotique, ce ne sera pas par paresse, désinvolture ou masochisme. Je ne serai pas devenue folle, stupide, je n’aurai aucun problème d’inadhérence à la réalité. Ce sera par dégoût.
Quand j’examine les offres de Pôle Emploi, que je n’entrevois que des modes de vie inacceptables, c’est Pôle Emploi qui échoue. Quand cette société n’est plus capable de proposer à ses citoyens des modes de vie dignes, c’est la société qui échoue. Mais c’est quand même moi qui serais sanctionnée.

Quand je rédige un contrat d’insertion, avec l’aide d’une personne chargée de m’encadrer, pour que je ne sorte pas des attentes institutionnelles, la case qui correspond à « objectifs » est petite. Pourtant, j’écris toujours aussi gros que possible.
Je dois lister des objectifs qui ne sont pas les miens, qui sont les objectifs réclamés par le système, par la façon dont les dirigeants pensent le fonctionnement de l’économie.
Je dois lister un ou plusieurs projets, la façon dont je compte m’y prendre pour les rendre réalisables (je suis d’ailleurs souvent tentée d’écrire « magie ! »…) et puis je signe. Quelques jours plus tard, je reçois mon contrat, accompagné de l’ACCORD, bon pour 6 mois, le rappel de la règle droits-et-devoirs, l’adresse de Pôle Emploi ou de l’organisme qui va « m’aider ».
Jamais, vraiment jamais, on ne me laisse entendre que l’aide sociale est un droit. Que quoi qu’il arrive, même en cas de sanction, une solution devrait être trouvée pour me maintenir dans le système. Qu’on ne jette pas des familles à la rue. Ce serait contraire à la constitution.

Article 11 de la Constitution française de 1946, toujours valable juridiquement :
« Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence. »

Il y a deux discours, parce qu’il y a deux lois.
La première assure à chaque citoyen l’aide de la collectivité s’il ne leur est plus possible de se maintenir financièrement à flot. La seconde raconte qu’il y aura des sanctions si les bénéficiaires du RSA socle ne se plient pas aux conditions inscrites dans les contrats d’insertions.

Tout le dispositif lié à la réinsertion professionnelle ne vise qu’à maintenir l’illusion qu’il n’y a aucune crise économique, qu’il y a plein d’emplois, il suffit de se baisser pour les ramasser. Que si je ne travaille pas, c’est parce que je me suis mal débrouillée, que je ne me suis pas penchée suffisamment bas…

La notion de droits-et-devoirs permet de faire passer la sanction pour un juste rééquilibre. Comme si nous vivions une période de plein emploi. Qu’il fallait punir ceux qui ne profitent pas de ce plein emploi…

A l’aide ?
L’institution joue le double jeu de la carotte et du bâton.
Elle me raconte qu’elle est là pour mon bien, pour me venir en aide, tout en me menaçant de sanction si je n’accepte pas son aide.
Elle cherche à me faire entrer dans une case qui ne me correspond pas. Elle me prend mon droit de décider de mon existence.
Elle me propose une aide pour vivre, mais d’une manière qui ne va pas me convenir.

A aucun moment, mon bien-être physique et psychologique n’entre en jeu. Je ne suis pas sensée aller bien. On peut s’occuper de mon mal-être s’il freine ma réinsertion. Mais mon bien-être doit demeurer une chimère.
La seule chose qui soit prise en compte est la façon dont je vais nourrir mon compte en banque. Comme si le bonheur était lié à une rémunération, comme s’il n’était pas pensable d’acquérir du bonheur autrement qu’en l’achetant.

Indemnisée :
Je ne suis pas dupe : l’État n’est pas généreux. Chômage de masse, misère de masse, révolte de masse. Je suis payée pour me tenir tranquille.
Je perçois le minimum vital pour avoir encore l’essentiel à perdre.
Je suis indemnisée.
Je n’ai pas à me sentir redevable.
Ce pays fabrique des pauvres et exige que ses pauvres lui soient redevables de sa piètre générosité. C’est comme recevoir un coup et remercier l’agresseur pour le paracétamol qu’il me donne… A condition que je me démène pour remettre mes os en place toute seule ! Sinon, pas de paracétamol !
Ce pays fabrique des pauvres, exige que ses pauvres lui soient redevables de sa piètre générosité et demande en échange qu’ils mettent tout en œuvre pour éradiquer leur misère.
Finalement, l’État compte sur les pauvres pour résoudre la crise.

Ce système détruit les emplois plus vite qu’il n’en crée. Les emplois créés sont pour la plupart, temporaires. Ce système m’empêche de subvenir correctement et dignement à mes besoins. Donc, ce système m’indemnise. C’est le système qui faillit, c’est le système qui paye. Ce n’est pas de l’assistanat.

C’est le vieux monde qui crève. Moi, j’ai hâte qu’on passe à autre chose. Ceux qui tirent les ficelles veulent le maintenir en vie coûte que coûte. Coûte mon RSA.

Liberté :
Je suis libre. Libre de choisir comment m’habiller, quoi penser, qui aimer, d’avoir ou pas des enfants, de croire en ce que je veux, de voter pour qui je veux…Et pourtant, la liberté s’arrête où commence le travail.
Je ne parle pas du travail en tant que participation à l’effort collectif. Ce serait merveilleux de pouvoir être intégrée à un système qui permette à chacun de vivre bien. Ce n’est pas dans ce paradis-là que l’institution veut me faire entrer. Ce paradis-là affiche complet.
On veut me faire entrer dans un monde où le travail est de courte durée, pénible, trop mal payé pour jouer au monopoly… Un monde où le travail ne sert à rien.

Le problème, c’est que nous associons toujours travail et effort collectif. Participer à l’effort collectif, c’est normal. Mais aujourd’hui, étant donné les avancées technologiques, le temps consacré à l’effort collectif devrait se réduire au profit du temps passé à s’instruire, se cultiver, se rassembler, se reposer…
Pour qu’en dépit des avancées technologiques, on nous fasse croire que le temps consacré au travail doit être d’au moins 35 heures par semaine, il faut inventer des tâches inutiles et produire des objets qui ont une courte durée de vie. Et gaspiller : produire plus qu’on ne consomme.
Bref, on nous occupe.
Ça évite qu’on ait des occupations qui puissent déplaire.
Ça évite qu’on s’occupe des affaires de la cité.

Je suis contrainte à une tâche ou à la recherche d’une tâche qui me maintient en dehors de la vie politique.

Le principe de la prolifération du CDD, c’est d’empêcher les travailleurs de se rassembler, de s’organiser. Comment s’associer quand on est trimballé d’usine en entreprise en établissement…Trois mois par-ci, 2 ans par-là, en ne croisant jamais les mêmes personnes ?

Je ne refuse pas le travail en tant qu’effort collectif, je refuse ce que le travail est devenu : un moyen d’abrutir le peuple.
On me demande de vivre comme vivaient mes arrières grands-parents. Dans un monde où la technologie, qui libère du temps tout en assurant la productivité, devrait me permettre de vivre mieux que mes parents.

Est-ce que la participation à l’effort collectif doit forcément être perçue d’un point de vue économique ? Est-ce qu’avoir du temps pour élever ses enfants, inventer des contes, peindre, défendre une cause, créer une association sportive, jardiner… ce n’est pas AUSSI fournir un effort pour la collectivité ?

Est-ce qu’on ne pourrait pas détrôner la valeur marchande de l’être humain au profit d’une valeur bonheur ?

« Moi, je travaille six jours sur sept, parfois sept jours sur sept, j’ai une entreprise à gérer, des employés à payer. Je travaille même quand je suis malade ! Mais qui sont ces jeunes qui remettent en cause le travail ?
-Vous êtes heureux ?
-Je ne vois pas le rapport ! »

Dans un monde idéal :
Dans un monde idéal, tous les six mois, mon assistante sociale me convoquerait pour s’assurer que je suis heureuse. Que ma famille est heureuse. Et ça suffirait pour considérer que l’argent de la collectivité n’est pas mal employé.
En cas de malheur, provoqué par le non-emploi, il y aurait conseil, orientation, formation.

Je voudrais que mon travail entretienne ma vision du bonheur.

Invisible :
On parle de moi, de nous, partout, tout le temps : télévision, radio, journaux, réseaux sociaux, bistrots, sous l’abribus…
Les autres occupent un espace de parole gigantesque pour parler des sans-emplois.
Je me sens baladée d’un discours à l’autre sans jamais pouvoir en placer une. Nous légitimons malgré nous du baratin et des stratégies politiques. Nous n’avons pas de représentants, choisis par nous, nous n’avons pas de voix, pas de visages.

De qui se moque-t-on ?
Quand les gens qui évoluent dans les hautes sphères de cette société racontent qu’ils se sont battus pour en arriver là, qu’ils ont dû faire de nombreux sacrifices, qu’ils savent qu’au prix de l’effort on peut parvenir au sommet… Quand ont-ils eu faim ? Quand ont-ils eu froid ? Quand ont-ils eu peur de mourir d’une bronchite ? Quand ont-ils dû persuader leur propriétaire que la situation allait s’arranger ? Quand ont-ils dû attendre des semaines pour que leur chasse d’eau soit réparée ? Combien d’heures passées dans les transports en commun ? Qui leur coupe les cheveux ? Que se passe-t-il quand leur ordinateur tombe en panne ? Combien ont-ils de paires de chaussures ? Combien de nuits sans sommeil à veiller sur un enfant ? De quels sacrifices, de quel effort parlent-ils ?

L’idée du travail :
Comment pourrais-je participer aux réels besoins de la collectivité ? Quels sont ses besoins ? Comment utiliser les savoirs et les savoir-faire de chacun pour assurer le bonheur de tous ?
Le travail aujourd’hui n’est utile ni pour soi, ni pour l’ensemble. Il ne sert qu’une minorité. Il n’apporte ni stabilité, ni sécurité, ni confort, ni dignité.

Nous sommes suffisamment intelligents pour créer des machines capables de produire le nécessaire. Des machines qui me permettraient de choisir si je veux travailler et m’enrichir, accéder à un niveau de vie plus confortable mais en ayant moins de temps pour en profiter, ou si je préfère percevoir un revenu minimum, une vie plus simple, dans laquelle je puisse gérer mon temps comme je l’entends. Je devrais pouvoir choisir entre la possibilité de faire une sieste tous les jours ou partir en vacances dans un hôtel de luxe sous les tropiques. Et même, je devrais pouvoir choisir de vivre tantôt d’une manière, tantôt de l’autre.
Le travail pour tous est devenu une idée obsolète. Ce n’est plus possible et ce n’est même plus nécessaire.

Ne plus travailler, ce n’est pas ne rien faire, ne plus travailler, c’est faire autre chose. Et cet autre chose, cet océan de possibilités, ce n’est pas rassurant pour tout le monde.

Le chômage ne sera pas éradiqué. Je le sais, parce que je vis à la source du problème. Là où les mensonges se voient.

Moins le travail permet de s’en sortir financièrement, plus il faut faire croire que travailler est nécessaire pour être quelqu’un.

21 thoughts on “Tu voulais faire quoi quand tu seras grand ?

  1. Incroyable histoire,je m’y retrouve tellement! A la différence près que je sort des beaux arts,que je n’ai pas d’enfants,a 35 ans( autan et dire que c’est mort )que j’ai accepté les job d’hôtesses dévêtus,que j’ai eu des sous humains en lieu et place d’un homme,et que ma famille me traite de parasite ( dixit le beaux Pere paysan qui trime depuis l’âge de 14 ans…ah! La vie rurale…)l’art ça n’est pas un métier… Oui mais je n’y peux rien ça sort de moi tout seul…pardon d’avoir de la culture,de ne pas être con,et d’aimer l’intelligence,comme je suis seule,je n’ai même pas le loisir de pouvoir accepter mon statut…c’est dur pour une femme d’être seule,je rêve comme vous lopin de foret,cabane…livres peintures ,laissez moi tranquille,je suis un hermite,tout ici me bouleverse,m’ecorche,me tue.Courage…demain il faudras vivre.

    1. Lola,j’ai a peu près ton âge et je vie la même chose que toi. XD
      Cela fait 15ans que je subi tout ca et que je doit survivre avec un RSA et que je rêve de fonder ma propre famille mais que c’est pas possible vu ma situation. U_U
      Je commence a croire que ca n’arrivera jamais et que je serais bientôt trop vieux pour en avoir.
      Je me retrouve totalement dans cet article,on dirait ma vie,a part pour les enfants que j’ai pas.

  2. J’ai été très touché par votre témoignage. Vous avez su mettre les mots manquants à mes pensés.
    Merci et courage, car je pense qu’il en faut pour vivre en dehors des normes que la société nous impose.

  3. Écrivez, votre récit, au delà du fait qu’il est très réaliste (je parle d’expérience), est truffé d’humour. Vous avez du talent, pourquoi pas écrire des sketchs ou pièces de théâtre.
    ECRIVEZ

  4. Merci pour ces mots, pour cette vision des choses, de la vie, de ce que devrait être l’humain.

    Je vous souhaite non seulement d’être heureuse, mais de continuer à l’être, vous, vos proches, vos voisins et toutes personnes que vous toucherez par vos choix. Je souhaite que ces idées se répandent et deviennent de plus en plus admises.
    Je souhaite qu’un jour l’idée d’un revenus universel s’installe en France et que tous les partis puissent reconnaitre son utilité.
    Oui, nous n’avons plus assez de travail pour tous (ce n’est même plus nécessaire, vous le rappelez).
    Oui, nous sommes tous différents et avons des envies et des dons particuliers.

    J’aimerais qu’en effet, chacun puisse choisir quoi donner à la Cité : du temps (bénévolat, ateliers manuels, écrivain public…), de la joie (artistes en tout genre ou tout simplement gens heureux qui chantent, dansent, sourient…), de l’investissement (chercheurs,…) ou un statut de salarié pour ceux qui le souhaitent. Mais que nous arrêtions en effet de juger l’autre sur son poste, sur son salaire, sur le lieu où il habite pour ne pouvoir poser qu’une question : es-tu heureux ? (oui, on en revient toujours au bonheur en effet, sinon… à quoi bon la vie ?)

    Vous valez mieux que ça !
    Bravo pour votre courage.

    Pensées

  5. Bravo pour ce texte et de témoignage …….. Moi j’ai toujours voulu etre photographe . Contrarié dans mes plans par un père trop  » directionnel  » , j’ai fait Droit , ou plutôt tenté …..Je me suis fait chier pendant 2 ans de ma vie , j’ai bringué , puis plus d’images . Après des études de commerce Merdiques dans le tourisme j’ai bossé dans des entreprises vendant le  » Bonheur programmé au soleil  » . Visite de comitès d’entreprise , assos et tout le toutim . Un jour j’ai tout envoyé chier , le costard , les cravates , les sourires de requin et l’air crétin du jeune attaché commercial . J’ai fait une formation de photographe ( prise en charge par ANPE …..a l’époque c’etait cool ) Puis j’ai bossé en tant que pigiste . Agence , Quotidiens de presse régionaux , Magazines Français et maisons d’éditions …… Aujourd’hui je suis pas très riche , mais je vis pas trop mal grace a mes clichés . Pas tout a fait célébre , mais assez connu et reconnu ……..mais ce qui est le plus important c’est que je suis PHOTOGRAPHE et surtout un homme heureux . Heureux de vivre ma passion de l’image au quotidien , de la partager et de créer tous les jours ! Voila je suis un homme libre , d’avoir eu la possibilité de vivre mes reves !

  6. Beau témoignage. J’y vois un peu ma mère, qui n’a plus jamais retrouvé d’emploi après avoir choisit de s’occuper de son enfant. En dépression depuis 30 ans, elle commence enfin à penser que ce n’est pas de sa faute, mais son mari qui se tue à l’usine tout les jours la fait culpabiliser. On vit dans un monde insensé.
    Ma mère n’a même pas droit au RSA, ma mère a 2 genoux sous prothèse, elle à juste doit à la petite carte « station debout pénible ». Ridicule. Aucune aide, pas même le petit macaron pour aider mon père à mieux se garer.
    J »ai tellement de compassion pour les personnes au chômages car je sais que ce n’est pas de leur faute, ça s’est imposé. Tout comme à vous. Mais aussi pour celui qui a un emploi et sait qu’il participe à une mascarade: « Tu as un job toi non? Tu gagnes quoi ? 1700 net? Ben ferme là ! J’aimerais être à ta place moi! » mais va y, prend là. Tu ne seras pas plus heureux.

    Vous avez tout dit. L’emploi ne rend pas heureux, il rend dépendant, il nous fait croire qu’on a trouvé une place. On fait affronter les chômeurs contre les employés pour qu’en arrière plan les maitres de cette mascarade s’enrichissent.

  7. Le fond, la forme, tout y est, et sonne juste, très juste, quel miroir : combien sommes-nous à nous y reconnaître (sans doute nombreux) ! Merci de l’avoir donné en partage, ça fait grand bien. L’avez-vous proposé à publication ailleurs (Actes Sud, L’olivier, des journaux, que sais-je ?), il aurait sa place dans ce monde qui s’étiole et gronde, avec ces mots à hauteur d’homme (de femme, en l’occurrence ;-), qui donnent envie de se rebeller ensemble.
    La liste de mots qui sert d’accroche au texte est encore mieux qu’un discours, presque qu’un poème ! Chaque mot fait écho. En moi en tous cas, qui vis et ressens la même chose que vous (années comprises), ouai, ça fait du bien, vraiment, un grand merci à vous !

  8. Ce texte est extraordinaire. Il peut rappeler sa dignité au lecteur… Merci.
    Il mériterait, s’il ne devait pas être édité dans un circuit classique, de trouver un format papier, brochure, infokiosque… Et mes meilleurs voeux pour la suite.

  9. Il y a 16 ans j’ai découvert que j’étais atteint d’une maladie mentale presque bénigne qui m’a quand même conduit hors du système comme un boulet de canon. Bipolaire ça s’appelle. j’ai mis 13 ans à l’admettre, j’ai fait entre temps une moyenne d’une hospitalisation tous les deux ans. Soit. Cette découverte je l’ai faites suite à un burn-out. Le burn-out m’a mis au chômage, la bipolarité m’a ruiné et mis à la rue. Littéralement. SDF. Trois ans. Mais pas le SDF que tu croises dans la rue et qui y dort. Non je vivais à l’hôtel au mois. Du coup plus tard certaine personne qui n’avait jamais connu ça m’expliquait que je ne l’avais pas été vraiment. On m’a demandé souvent par la suite comment je faisais alors pour « vivre ». C’est à dire pour me payer un grec par jour du tabac et mon hôtel. Sûrement que j’étais un assisté moi aussi, tous les SDF le sont, et même, quand j’étais gamin on me soutenait que pour certain c’était un choix. Et merci à la sainte institution française, son merveilleux et impérissable système grâce à qui je pouvais « vivre ». C’est vrai. Même à Paris les SDF peuvent avoir une adresse grâce au merveilleux système, une adresse pour leur courrier. On y offre même du café chaud et une dame vous recevra si vous le demandez. C’est 1 Place Mazas, juste en face de l’Institut Médico Légale, souvent les familles se trompent… Alors j’expliquais que pour vivre parfois je me forçais à pleurer pour obtenir de l’aide d’une AS plus obtuse ou bête que les autres. Que j’allais dans un bar pour me faire des relations et que je rusais pour ne jamais être saoul ou boire autre chose que des allongés. Les allongés c’est bien, ça tient éveillé sans vous surexciter c’est pas cher et ça peut durer. Quand il pleut dehors c’est important. Surtout quand on est coincé dehors parce que l’hôtel verrouille la porte après 22h. Je faisais du sport aussi, j’ai découvert que j’aimais ça même, je voulais garder le moral ne pas sombrer, terrorisé à l’idée de me retrouver vraiment à ronfler das les parkings. Et je travaillais. Pendant trois ans j’ai travaillé entouré de diplômés en commerce, en magistrature, en informatique, tous les domaines, à appeler des inconnus pour les bassiner avec des questionnaires répétitif, parfois formulé dans un français de bazar mais qu’on devait répéter mot pour mot. « Ne vous croyez pas plus intelligent que les questionnaires ! » nous a bramé une fois une superviseuse qui avait l’air elle de se croire très intelligente. Des sondages pour des marques, des marques auxquels je n’aurais plus jamais accès. Quand les gens m’insultaient, je les rappelais à l’insu de mes chefs pour les insulter en retour. Un jour un superviseur de 20 m’a ordonné de me tenir droit sur ma chaise. Un gamin qui explique à un type de 46 ans qu’il doit se tenir droit pour poser des questions débiles à des vieux ? J’ai dis à son chef que je partais sinon je lui mettais ma main dans la gueule. Ensuite je suis devenu serveur à Montmartre. Je gagnais bien mais les gens autour de moi buvaient trop. Je restais là et je sombrais dans l’alcoolisme sans sortir de la rue. Finalement c’est la maladie qui m’a « sauvé ». J’ai fait une crise, HP etc… à ma sortie j’ai supplié ma mère de m’accueillir dans sa vaste et confortable maison de campagne. Ele m’a fait une lettre en recommandé pour m’autoriser un séjour de deux semaines. Je suis resté six ans… J’ai encore été sondeur, j’ai essayé de monter mon entreprise et l’Urssaf m’a endetté pour trois ans, j’ai été également formateur dans l’hygiène et le nettoyage pour enseigner à des pros… alors que je sais à peine ce qu’est un balais. Alors je me suis dis, tiens tu aimes la cuisine, ça te remonte le moral devient cuisinier. J’ai passé mon CAP, et pendant deux ans, d’établissement en établissement, je me suis fait escroqué, viré engueulé, parfois pour aucune raison en particulier, juste parce que le chef n’avait pas de CAP et moi si…. Avec tout ça je ne suis jamais resté assez longtemps pour bénéficier de la merveilleuse manne du chômage. Donc RSA socle. Plus une alloc. Environs 800 euros pour vivre, moins le loyer c’est à dire un peu plus de la moitié. Trois cent en réalité. Plus le découvert si j’osais. Je n’ai pas d’enfant, de famille, d’amis (je suis bipolaire donc…. peu fréquentable) je reste chez moi, dépense peu, m’occupe peu de moi. Un jour on m’a parlé de ces aides qu’on donne aux handicapés dans mon genre. Pendant 13 ans je refusais de me voir comme ça alors même au RSA je refusais de les accepter. Puis j’ai craqué, 280 euros de plus… on crache pas dessus quand on est au RSA socle plus allocs. J’ai arrêté de chercher dans la cuisine. Deux ans et demi que je n’ai pas travaillé. J’ai suivi un stage de reconversion, le troisième ou le quatrième de ma vie, on m’a proposé au vu de mon CV… d’être aide social… torcher le cul des vieux faire leur course, leur ménage. Ca ne m’intéresse pas. J’ai été graphiste, rédacteur concepteur scénariste de jeu vidéo sondeur, cuisinier, formateur, serveur j’ai trop de compétence et aucune en même temps, donc inclassable, je rentre pas dans la case N°X de l’institution… donc les vieux à la maison… J’ai pas d’affinité. Je vis de mon handicap. Voilà la seule compétence que veut bien me reconnaitre la société. mais pas tout à fait…. J’ai une demande pour une pension. Pas une allocation une pension. L’allocation ça court sur deux ans, je dois la renouveler, et je saurais seulement dans six mois si ce sera accepté. Si pas je ne pourrais pas bénéficié du RSA non plus contenu du fait que j’aurais gagné trop avant. Je connais la danse. J’ai 53 ans dans un mois. Ca fait 16 ans que je n’ai pas trouvé un seul emploi stable, quand j’en trouve. Pour a pension j’ai tous les atouts…. je suis passé devant le médecin de a sécurité sociale ça s’est bien passé…. et puis finalement ils m’ont expliqué que c’était impossible, vu qu’il fallait que j’affiche 600h de travail d’affilé. Mon handicap est insuffisant pour bénéficier d’une pension pour handicapé, il faut que je montre également que j’ai été un bon travailleur. Récemment, miracle un employeur m’a appelé. Il voulait me rencontrer. Je veux m’occuper des gosses.J’en ai pas mais je les adore. Auxiliaire de Vie Scolaire; Des gosses avec un handicap physique, moteur…. je connais, je me suis occupé de gosses qui avaient le Sida. J’étais tout jouasse. Et puis quand je suis arrivé la dame m’a expliqué que l’institution avait appelé, l’Académie. Ordre de n’embaucher personne et ils avaient des candidats plein, à placer. Ca tourne en rond; Quoique je fasse. Depuis 16 ans.

    1. Je me retrouve pas mal dans votre commentaire. Merci pour lui. Sans me rendre optimiste .. du tout.
      Et que de mon point de vue ma « maladie » mentale est bien diffèrente.

      Courage.

      1. Si ça peut vous aider à l’être un peu plus je dois ajouter qu’en dépit de tout ça d’une société qui pense comme un robot, de l’indifférence et du rejet de la bêtise dominante (un jour un médecin qui était censé me délivrer mon permis a fait pression pour qu’il ne soit pas valable plus de trois ans au lieu de cinq, pour, je cite, m’obliger « à faire attention ») en dépit des administrations bornées (pardon pour le pléonasme) des psychiatres à la ramasse qui ne sont plus que des dealers vendeurs de médocs et la plus part absolument certain de tout savoir mieux que vous, je n’ai jamais baissé les bras. Ma vie sociale est réduite au minimum certes mais depuis 16 ans j’ai eu des relations amoureuses (certes assez rares) j’ai un appartement, je vis loin de ma très toxique famille, et d’une ville aussi toxique que Paris, je me suis débarrassé d’une quantité phénoménale de médoc hautement dangereux dont la seule vocation n’a jamais été que de me garder végétatif, je suis membres d’une association où je peut parler avec d’autre bipolaires ou des membres de leur famille, ce qui m’aide beaucoup à comprendre ma maladie, je prend mes médicaments avec attention, je cherche toujours une nouvelle orientation professionnelle et je pense que je suis sur la bonne voie même si ça ne se fait pas comme je veux (on est en France, tout est très lent et les gens sont méfiants) bref je ne perd jamais espoir, non pas parce que c’est tout ce qui me reste que ma ressource jusqu’ici m’a permit de sortir de la rue, de la boucle infernale des hospitalisations chroniques, qu’une de mes nouvelles sera bientôt édité, bref j’avance, certes englué dans un pays conservateur et encrouté dans ses conventions et ses certitudes, un pays que je préférais quitter (ça fait 40 ans que j’essaye de me barrer) mais je suis parti d’un principe, une devise que j’ai faites mienne et que j’ai même fait tatouer sur mon dos : « never quit and fuck them all »

  10. Merci beaucoup pour vos commentaires. Quel plaisir de tous vous lire ce matin ! Merci aussi à Stéphane pour son témoignage : je pense que nos vies doivent se savoir, qu’il ne faut plus être invisibles. On vaut mieux que ça ! cette initiative me permet de réaliser que je ne suis pas seule avec les clichés qu’on finit par se renvoyer à soi-même dans le miroir. Ce texte est le début d’une belle aventure (économiquement pas viable du tout !). J’ai créé une petite association et fait imprimé quelques exemplaires en version papier, en vente en Bretagne (pour l’instant) en prix libre.
    Belle journée à vous, saisissons-nous de tous les moments de bonheur qui passent à notre portée !
    Padina
    https://www.facebook.com/Linsilence-1097850250340623/

  11. Pareil que vous tous, je me retrouve entièrement dans ce message.
    J’aimerais beaucoup échangé avec cette personne, qui à dit exactement tout ce que je pensais.
    Je me vois à 100% dans ces écrits, j’ai un enfant, j’ai 28 ans et je suis bien comme ça.
    Pointer à pôle emploi ? Je ne le fais plus. J’ai décidé que ce n’était plus la peine de se faire chier à se taper 50km aller retour pour expliquer que je n’ai pas le permis que poser comme modèle vivant c’était mieux que leur contrat en cdd d’un mois à 165km de mon domicile (alors qu’ils savaient que je n’avais pas le permis, et je dors comment là-bas ?) et je me suis faite humilier parce que c’est pas un métier un contrat vacataire à l’année. Bah oui vous comprenez, toucher la prime à l’emploi avec ce contrat même quand je ne fais rien ça les emmerde. Maintenant qu’est-ce que j’y peu si ont ne me propose pas d’heures parfois ?
    Bah rien. Maintenant moi je suis mieux auprès de ma famille, de mes amies quand parfois je peu me le permettre.
    J’ai de la chance quand je peu m’acheter un canapé, un siège qui ne fais pas mal au dos ou une paire de chaussures neuve pour mon fils. Mais nous au moins on profite de la vie ! Il à trois ans mais je le vois grandir chaque jours.
    Oui il va à l’école mais seulement les matins et oups, parfois je ne le met pas le mercredi (quel mauvaise mère je suis) parce que j’ai envie de profiter pleinement de sa présence.
    Il ne manque jamais de rien, je fais tout ce que je peu pour lui offrir ce dont il à besoin.
    Je chine sur les sites à pas cher, tati, kiabi ou ebay parfois, même pour un sous vêtement ça vaut toujours plus le coup que d’aller dans un centre commercial. Je vie à la campagne, mais je rêve de partir dans le fin fond de la vrai campagne.
    Je suis mieux éloigné de tout, éloigné du monde, éloigné de gens. J’aime ma tranquillité.
    Moi je n’ai pas de dîplomes et pas de permis alors il faut que je le passe, mais à 28 ans pas d’aides, je me dit que finalement ne pas l’avoir c’est pas plus mal. Je marche plus comme ça !
    La vie est faite pour être vécut pas pour se retrouver à traiter comme des animaux, comme des sous merdes .
    Moi je n’envie pas les gros patrons qui se payent des voyages je n’aime pas l’avion et j’en ai peur.
    Je ne les envie pas de ne pas voir vivre leurs enfants et que ce soit des bo bonne qui s’occupent d’eux.
    Je ne les envies pas d’être botoxé du cul au lèvres ! Les femmes comme ça ne ressemble à rien et finiront comme nous tous 4 pieds sous terre. Je me demande ce qu’ils en feront de leur botoxe et de leur or quand ils seront tous morts ?
    ça ferais presque un titre de chanson.
    Profitons de la vie et si possible abattons se système qui n’est plus de notre temps !

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