« J’ai continué, et terminé ce travail dans une souffrance extrême »

Ayant terminé mes études en juillet 2014, j’enchaine/j’enchainais les petits boulots depuis mon diplôme, en attente de trouver un véritable travail dans ma branche.

C’est par le biais d’un travail que j’adore, mais qui ne m’engage que d’octobre à juin et qui n’est absolument pas à plein temps, que j’ai eu vent de la recherche de personnes pour travailler en billetterie, en CDD 35h/semaine pendant 5 semaines, l’été dernier.

Ayant de bonnes recommandations, je n’ai pas eu de mal à me faire engager. Nous étions deux saisonnières, engagées de début juin à mi juillet pour accueillir le public voulant s’abonner ou se réabonner à la structure, puis pour traiter informatiquement tous les abonnements.

Nous étions sous les ordres de la chargée de billetterie à l’année, qui avait, comme chaque année, besoin de renfort pour cette période.
Le logiciel permettant de saisir et d’imprimer les billets de concerts étant nouveau dans l’entreprise, nous deux nouvelles recrues ainsi que la chargée de billetterie permanente avons eu une formation d’une journée avec un moniteur spécialisé. Il nous semblait déjà assez clair que notre responsable peinait d’avantage à l’utilisation du nouveau logiciel, étant habituée à autre chose contrairement à nous, et cela la rendait assez stressée, frustrée que tout ne marche pas du premier coup.

Le « vrai » premier jour de travail fût intense mais intéressant, c’était en fait le seul jour pour lequel nous étions amenées à rencontrer le public en chair et en os, à discuter avec eux de leurs abonnements et de la programmation, mais aussi à être dans un espace lumineux, à la vue du public.

Dès le deuxième jour, nous avons été cantonnées à faire de la saisie informatique dans un endroit qui nous avait été aménagé rapidement, sans fenêtre et à l’abri des regards.

Notre responsable devenant de plus en plus stressée à cause de bugs du logiciel et d’incompréhensions diverses, nous avons commencé à sentir une certaine pression à chaque fois qu’elle passait dans notre petite pièce, à l’affut de la moindre de nos erreurs, et se lamentant sur la charge de travail qu’il nous restait.

La pression s’est accrue petit à petit, et notre environnement de travail est devenu de plus en plus oppressant. La chef passait son temps à faire les cent pas derrière nos petits bureaux, au téléphone avec la hotline du logiciel pour grommeler de tous les problèmes qui s’accumulaient, ou du moins de ce qu’elle pensait être des problèmes (elle ne s’était, en fait, jamais vraiment penché sur le logiciel ni sur notre travail et ne voyait pas que nous étions dans les temps, même quand nous essayions de le lui faire comprendre et de la rassurer).

Nous passions nos journées devant un ordinateur dans une salle peu éclairée et sans source de lumière du jour, et nous commencions à redouter de sortir de notre pièce et de passer devant le bureau de la chef pour aller prendre une pause, tant ses regards étaient foudroyants et culpabilisants.

On nous a demandé de faire des heures supplémentaires, d’arriver une demi-heure plus tôt le matin et de repartir jusqu’à une heure plus tard le soir, de venir le samedi matin, que tout cela serait écrit sur nos contrats, qu’on n’avait pas le choix même si on avait des projets ou des obligations, parce qu’on était en retard, et qu’on ne s’en sortirait jamais.

Habitant à 5 minutes à pieds de mon lieu de travail, je n’avais pas réellement de problème au fait d’allonger mes horaires de travail (et j’avais besoin de ces sous), mais ma collègue, elle, n’était pas du tout dans le même cas et devait annuler d’autres projets professionnels ou familiaux à cause de ces changements de plannings de dernière minute.

Après dix jours très intenses, j’ai commencé à ressentir quelques vertiges, en rentrant chez moi, en me levant, puis au travail. J’avais des impressions de déréalisation, des chutes de tension, des montées d’adrénaline que mon médecin qualifia plus tard de crises d’angoisse, et je devais en conséquence m’allonger régulièrement quelques minutes pour me calmer, couverte par ma collègue qui me prévenait si notre responsable entrait dans la pièce.

Je me suis efforcée de rendre tout mon quotidien plus doux, à être dans les meilleures conditions possibles pour affronter mes journées de travail. J’ai mieux mangé, j’ai dormi plus, j’emportais avec moi des jus de fruits, je buvais deux à trois litres d’eau par jour. Au bout d’un moment, épuisée par ces crises d’angoisse et ces vertiges à répétition, je me suis vue aller me coucher directement en rentrant du travail, vers 19h, pour me relever uniquement le lendemain matin et y retourner.

Durant une fin de matinée, à bout, j’ai été prise d’une immense crise de panique, accompagnée de vertiges si puissants que je peinais à me tenir debout, à marcher. Après avoir dit à ma responsable que je prenais ma (courte) pause déjeuner en avance, je suis allée m’allonger dans une pièce au calme, mais cela ne passait pas.
Sous les ordres de ma famille et de mon copain que j’ai alerté, j’ai pris un rendez-vous chez le médecin le plus proche et suis partie dans la ville, sous une chaleur écrasante, tant bien que mal, m’effondrant presque à chaque pas.

Le médecin m’a fourni un arrêt de travail de cinq jours incluant mes deux jours de congé hebdomadaire, ainsi que des vitamines et des médicaments sans ordonnance contre le stress léger. Durant ces cinq jours d’arrêt, mes vertiges ont légèrement diminué mais pas mon anxiété, qui s’accroissait à mesure qu’approchait la date de mon retour dans l’entreprise.

Lorsque je suis arrivée, en avance, pour reprendre le travail et avoir le temps de m’excuser auprès de ma supérieure, je me suis en réalité faite accueillir par un torrent de colère, de mépris et de dégoût par celle-ci, me reprochant d’avoir lâché l’équipe, lâchement abandonné dans la difficulté.

J’ai pris sur moi (j’avais vraiment besoin de ces sous et je savais que mes cinq jours de travail en moins ne me seraient pas remboursés à cause de la durée de mon CDD), j’ai essayé de lui expliquer tant bien que mal ce qu’il se passait, que ça allait, qu’il le fallait, que je me remettais au travail.

J’ai appris à ce moment qu’une personne avait été employée pour me remplacer une journée et plus « en l’absence de nouvelles » de ma part, alors que j’avais contacté directement le service de l’entreprise concerné ainsi que ma responsable, directement sur son portable qu’elle nous avait donné le premier jour. Il fallait donc décommander cette recrue express et cela embêtait vraiment ma chef qui ne me sentait plus « fiable ».

J’ai continué, et terminé ce travail dans une souffrance extrême. J’accumulais les compléments alimentaires, tous les conseils des pharmaciens, des anxiolytiques légers et un rythme de vie complètement détraqué, dormant 12 heures pratiquement chaque nuit.

Finalement, en travaillant dans cette pression extrême et si vite, si intensément, nous avons terminé le travail une semaine avant la fin de nos contrats. Notre responsable nous a alors dit qu’il fallait vraiment remercier celle qui était venue me remplacer une journée et demi, niant absolument tout ce qu’il s’était passé pour nous (ma collègue a, elle, fait un malaise vagal lors d’une journée très importante pour elle, un week-end), et le travail qu’on avait fourni.

J’ai alors voulu lui rappeler que nous avions énormément travaillé, particulièrement ma collègue qui n’avait pas eu d’arrêt maladie, et que la remplaçante d’un jour n’avait pas révolutionné les choses. Ce à quoi je me suis vue répondre qu’en bref, je n’avais pas à la « ramener » parce que c’était moi qui avait « foutu tout le monde dedans » à cause de mes absences (une maladie, en fait… de surcroît causée par le travail….) et que je devais m’estimer heureuse d’être dans une entreprise qui ne « jugeait pas », parce qu’à cause de mon jeune âge (22 ans) je ne connaissais pas le monde du travail mais qu’il était bien plus rude que ce qu’on m’avait montré ici. Sympa.

J’ai appris plus tard que cette responsable que nous avions était toute l’année tout en bas de l’organigramme de l’entreprise, qu’elle recevait elle-même une pression énorme de ses supérieurs tout en voyant son travail être complètement dénigré, on venait même de lui avoir refusé une augmentation.

Cela n’excuse pas son comportement ni les conditions atroces dans lesquelles nous avons travaillé, mais apporte sans doute une certaine explication. Elle s’est retrouvée avec deux sous-fifres à ses ordres et nous a fait subir ce qu’elle devait probablement subir toute l’année de la part de l’ensemble de ses supérieurs.

Depuis, je me bats avec de lourds problèmes d’anxiété, qui bien évidemment ne sont pas dû exclusivement à ce travail et au traumatisme que j’ai subi durant cette période, mais qui ont été déclenché par tout ça. Je réalise également que je suis extrêmement méfiante à l’égard du monde du travail en général, et que malgré des soucis d’argent, je n’arrive plus à postuler spontanément à des « petits boulot », par peur que cela recommence.

Voilà mon témoignage, ma collègue et moi n’avons pas eu le courage de nous attaquer vraiment au problème, de nous opposer à des conditions pitoyables de travail et à une supérieure dominatrice et agressive. Nous étions/sommes jeunes, c’était pour moi la deuxième « vraie » expérience professionnelle que j’acquerrais, nous avions peur de perdre notre travail, de ne pas gagner ces sous dont nous avions besoin.
Mais en réalité, on vaut mieux que ça…

 

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