« La vie en rose de ces privilégiés de fonctionnaires. »

Cadre dans la Fonction publique territoriale, je fais partie des 20% des salariés les plus riches. Pourtant, j’ai perdu 30% de mon pouvoir d’achat depuis 1995. Je n’ai que 40 € d’épargne à la banque. Je n’ai pas fini de payer ma maison. Je galère à payer les études de mes enfants.

Je me souviens d’une époque où un salarié faisant partie des 20% les plus riches était propriétaire de sa maison, avait une résidence secondaire, partait en vacances dès qu’il y avait des congés, avait parfois quelques biens immobiliers pour arrondir les fins de mois, atteignaient les plafonds de tous les livrets d’épargne bonifiés, s’offraient les services de quelques heures de ménage, de jardinage, faisait entretenir sa maison par des professionnels (peinture, décoration, réparations).

Entendu encore ce matin à la radio : « les fonctionnaires travaillent moins que la durée légale du travail de 1607 heures puisqu’ils font en moyenne 1584 heures. » Cela oblige à un petit retour en arrière. En 2000, au moment du passage au 35 heures, les collectivités (surtout socialistes) ont montré l’exemple. L’horaire hebdomadaire est maintenu à 39h pour que les heures d’ouverture au public ne diminuent pas en échange de 20 jours RTT. Mais la négociation ne s’arrête pas là. Pour garantir des embauches en conséquence, tous les agents sacrifient leur 13ème mois. Un mois de salaire pour 23h de moins que la durée légale, est-ce si scandaleux?

Mais tout ça c’est sur le papier. Il existe une chose merveilleuse qu’ont appelle « la pointeuse ». Elle donne des statistiques claires sur les heures réellement effectuées. Résultat pour moi, 14 heures supplémentaires par mois qui ne seront jamais payées, 168 heures sur l’année, soit 1752 heures. Pourquoi faire des heures me direz-vous? Par passion d’un travail pour l’intérêt général, pour avoir le sentiment en partant le soir que le travail est bien fait, pour que les usagers disposent des meilleurs services possibles. J’entends déjà ceux qui disent : « oui, pour les cadres d’accord, mais c’est pas le cas pour les employés de catégorie B et C. » Alors j’ai vérifié les statistiques dans ma collectivité. En moyenne, un agent de catégorie B ou C réalise 8 heures de plus par mois, soit 96 heures sur l’année, soit 1680 heures. Le miracle de la fonction publique territoriale c’est qu’il est inscrit que les heures supplémentaires ne sont pas payées « sauf si elles sont réalisées à la demande de l’employeur ». Sauf que l’employeur ne demande jamais, c’est l’agent qui veut traiter tous les dossiers qu’il a reçu dans les temps pour ne pas pénaliser l’usager, pas l’employeur.

Face aux réductions d’effectifs, aux multiplications des nouvelles missions, la situation s’aggrave. La réponse de l’administration est merveilleuse. Un cadre est souvent sollicité pour des réunions impliquant des déplacements. Pour les collectivités locales, de nombreux cadres sont régulièrement amenés à se rendre au siège de la Région. Mais, il n’a pas le droit de dépasser l’amplitude horaire maximale de 13 heures sous peine de ne plus être couvert en cas d’accident sur la route, ni de dépasser l’horaire de 19h30. Un Directeur général des services est interrogé sur la manière de gérer ces exceptions. Sa réponse : « Personne ne vous demande d’enfreindre le code du travail, il vous suffit de quitter plus tôt la réunion. j’ai vu ainsi des collègues quitter à 14h30 une réunion débutée à 14h00 pour avoir le temps de rentrer au bureau avant l’heure fatale.

L’inflation réglementaire fait que les compétences des collectivités locales bougent sans arrêt, nouvelles missions, réorganisation des missions, sans compter les lubies à satisfaire comme le souhait de territorialiser l’action un jour et re-centraliser le lendemain. Pour la réorganisation d’une direction incluant 4 chefs de service, un nouvel organigramme propose 4 postes de chef de service. Les fiches de postes sont mise en candidature, interne et externe. Résultat, 3 chefs de service sont bien renommés mais un candidat extérieur (contractuel mais avec la carte du bon parti politique) est recruté. Qu’advient-il au dernier chef? Mise au placard, attribution de fonction bien en-deçà de ses compétences, jusqu’à ce que la personne trouve un poste ailleurs ou parte en dépression. J’entends déjà les réactions : « oui mais ça c’est pour les cadres, il y en a trop et puis ils ne font rien ».

Sauf que le système progresse chaque jour. Dans le cadre de cette réorganisation, tous les postes, y compris ceux des agents ont été mis en candidature. Et voilà chacun en train de rédiger un CV, une lettre de motivation, de passer un entretien d’embauche. Après 25 ans de carrière ou plus pour certains, la pilule est mal passée. Au final, des personnes désignées sur les postes d’autres personnes, des personnes qui souhaitaient évoluer qui restent sur leur poste, des personnes extérieures recrutées, des personnes reconnues dans leur travail depuis des années « invitées » à postuler ailleurs car leur poste a été attribué à un autre.

Je pourrais continuer ainsi longtemps mais je ne supporte plus le « fonctionnaire bashing » alors que je ne vois autour de moi que des personnes passionnées, dévouées à l’intérêt général, compétentes, travailleuses, peu payées et de moins en moins (30% de pouvoir d’achat en moins pour tous depuis 1995). J’ai vu deux agents dans ma carrière qui ne satisfaisaient pas à ces critères. Un a été révoqué de la fonction publique territoriale pour insuffisance professionnelle, l’autre est toujours là et représente moins de 1% de l’effectif. J’ai du mal à imaginer qu’on ne trouve pas la même proportion dans les entreprises privées. Un petit % de personnes pistonnées qui font reporter toute leur charge de travail sur leurs collègues qui n’osent pas se révolter.

La vie en rose de ces privilégiés de fonctionnaires.

On Vaut mieux que ça.

 

image via www.flickr.com

One thought on “« La vie en rose de ces privilégiés de fonctionnaires. »

  1. La classe ouvrière a commencé à décliné vers la fin des années 70-début 80.

    Le point haut des classes moyennes supérieures (les 20 % aisés) se situe vers la fin des années 90-2000. Depuis, c’est le déclin aussi pour elles.

    Aujourd’hui, les 10 % les plus aisés déclinent eux aussi depuis 2008.

    Il n’y a que le 1 % du haut de la société qui s’en sort encore bien.

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