« Et oui, j’ai arrêté des études qui me garantissaient un travail, qui plus est valorisant socialement »

Je ne viens pas de ce qu’on appelle communément « les publics prioritaires ». Bon ok je suis une femme, ok je suis d’origine maghrébine, mais à moitié seulement. J’ai eu la chance d’avoir des parents exerçant des professions « intellectuelles », j’étais très bonne élève, pour tout le monde il semblait évident que j’allais faire des grandes études, une prépa, une grande école, ou a minima une fac avec une forte sélection.

Finalement ça a été la médecine. Je voulais faire de la psychiatrie, être dans le contact et le dialogue avec les patients. Être dans l’humain quoi. J’ai eu ma première année, du premier coup. Tout devait aller comme sur des roulettes. Je serai médecin, mes parents seraient fiers de moi, je correspondrai à un idéal d’ascension sociale.

Et puis en 4ème année, tout s’est écroulé. J’ai refusé de rentrer dans le moule de la fonction publique hospitalière, de remplir le rôle de bouc émissaire pour des médecins plus hauts placés. Car il ne faut pas croire, dans ce métier où l’on est sensé être au service de l’autre, la compétition est rude. Quand on est étudiant en médecine, on subit le poids d’une verticalité poussée à l’extrême. Si l’on accepte de se taire, tout va bien. Mais je n’ai pas voulu. J’ai connu la boule au ventre avant d’aller en stage, l’envie de pleurer permanente, les arrêts maladie à répétition.

Finalement je suis partie. Et oui, j’ai arrêté des études qui me garantissaient un travail, qui plus est valorisant socialement. Peu d’étudiants en médecine décident de mettre fin à leurs études, mais j’en connais suffisamment pour savoir que le problème ne vient pas que d’eux. Et surtout, on ne parle pas assez du mal-être de ces étudiants, du stress permanent. Combien de fois ai-je entendu d’autres étudiants me dire que j’avais été courageuse, que si eux continuaient c’était parce qu’ils ne savaient pas quoi faire d’autre ? Et pourtant l’ordre des médecins et la fonction publique hospitalière semblent toujours tomber des nues quand un praticien décide finalement de mettre fin à ces jours.

Heureusement, la vie ne s’arrête pas avec la médecine, et un master de santé publique en poche, je suis maintenant diplômée bac+5, formée pour être « Chef de projet en Prévention et Promotion de la Santé ». Oui c’est très beau. J’ai aimé la formation que j’ai suivi, je me suis passionné pour les problématiques de prévention. J’ai fait un stage de Master 2 dans lequel je me suis investi à fond, mon mémoire a été reconnu par mon jury de Master, je me suis rendue à des congrès pour présenter mon travail.

J’ai validé mon Master en juillet dernier. Nous sommes aujourd’hui le 5 mars, et je n’ai toujours pas trouvé de travail. Les postes existent, même s’ils ne sont sûrement pas assez nombreux, mais jamais assez d’expérience, toujours quelqu’un dans la région qui connaît « très bien le contexte local ». Je ne compte plus les candidatures que j’ai faites, j’ai eu le droit de faire 2 entretiens. Et quand j’élargis mes recherches, « je ne corresponds pas au profil recherché ».

J’avais un tout petit job de 4h par semaine en temps qu’animatrice, maintenant que j’ai déménagé je vais à nouveau chercher un job alimentaire en attendant. Mais en attendant quoi ? Dans quelques mois, de nouveaux étudiants avec la même formation que moi rentreront sur le marché du travail, et on sera encore et toujours plus nombreux. Et je suis trop diplômée pour des jobs qui demandent moins de diplômes.

J’ai plusieurs années d’expérience en animation jeunesse, mais beaucoup de postes proposés sont en CUI-CAE, et je n’y ai pas droit, et quand bien même, je ne fais pas partie du public prioritaire à recruter. Et pour d’autre types de petits boulots, je n’ai pas l’expérience qui fera que je serai prise face à une autre personne (compétition, toujours compétition…).

Je ne regrette pas mon choix d’avoir arrête la médecine, mais j’aimerais que cesse ce mythe du « il faut être diplômé pour trouver un job ». J’ai plutôt l’impression de me faire entuber sur tous les niveaux. Soit pas assez, soit trop diplômée. Soit pas assez, soit trop d’expérience.

Alors que faire ? Faire complètement une autre formation ? Mais qui va m’assurer que je ne galérerai pas autant après, qui va m’assurer que les efforts que je ferai pour m’adapter à cette grande foire aux bestiaux ne seront pas vains ?

J’ai beau être une personne positive, l’avalanche de lettres de refus finit par atteindre mon moral, et ma confiance en moi. Actuellement, je n’y crois plus.

Je suis à bac+5, et je ne travaille pas.

 

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2 thoughts on “« Et oui, j’ai arrêté des études qui me garantissaient un travail, qui plus est valorisant socialement »

  1. Bonjour.
    Je me reconnais en partie dans votre témoignage. J’ai aussi fait des études de santé (mais pas médecine), et, bien que je sois allée au bout, maintenant, je n’ai plus envie.
    Au cours du stage de fin d’études, on m’a demandé de vider mon travail de sens et de faire du chiffre. Toujours du chiffre.

    En fait, ce que je déplore le plus, c’est que tous ces métiers dans le domaine de la santé ne sont plus des métiers proches de l’humain (en tous cas, c’est mon impression). Et que ce soit la compétition en médecine, les cadences infernales chez les infirmièr(e)s et aides soignant(e)s ou la politique de vente en pharmacie, j’ai l’impression qu’on demande aux professionnels de santé de se déshumaniser et de faire mécaniquement le travail.

    Concernant la suite du témoignage, je compatis. J’ai également un master (recherche) et, même si je n’ai pas encore vraiment commencé à chercher un emploi, les quelques annonces que je vois et qui correspondent à mon diplôme sont « prises d’assaut » par beaucoup de personnes (dont des doctorants, ingénieurs et j’en passe). Comment trouver un travail dans sa branche ?
    Bref, je vais m’arrêter là.

    Merci pour ce témoignage, il m’a fait me sentir moins seule.

  2. Bonjour,
    Je suis journaliste pour le magazine L’Etudiant, et je cherche à contacter des personnes qui ont arrêté médecine après plusieurs années d’études. Si par hasard la personne qui témoigne dans ce post accepte d’apporter sa contribution à mon article, je suis joignable à cette adresse mail : jourdanc92@gmail.com.

    Merci !

    Camille Jourdan

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