Je suis payé à ne rien faire

A la question « et plus tard, tu voudras faire quoi ? » j’ai toujours répondu par une blague un peu lourde de type « bésé ta mère lol ». Oui, ma rhétorique a toujours été bien pourlingue, rhétorique qui cache une profonde incapacité à me projeter dans un quelconque métier. J’ai donc choisi mes études au hasard après un BAC éco obtenu sans gloire. Une conseillère d’orientation en manque d’inspiration m’a indiqué une faculté avec beaucoup de cours d’économie mais peu de mathématiques. D’accord, faisons ça. S’en sont suivies cinq années pénibles couronnées par un diplôme dont le nom m’échappe. J’ai appris tout un tas de trucs assez vite oublié.

« Je me laisse porter »

Mon stage de fin d’études trouvé au hasard d’une rencontre de bar a débouché sur un premier emploi. Je fus pendant près d’un an assistant d’une organisatrice d’évènements. Cela ne m’intéressait pas plus que ça. J’étais payé le minimum légal pour des horaires de merde avec pour seule obligation de mettre des chemises blanches. La nourriture était gratuite lors des soirées clients alors je m’en accommodais. Deux CDD plus tard me voilà au chômage. Coup de chance, ma voisine connait un type qui connait un type. Je parle musique avec le recruteur et je me retrouve je ne sais pas trop comment chargé de communication d’un promoteur immobilier. Clairement je ne fais pas l’affaire mais le directeur se prend d’affection pour moi. Il me parle de son rêve de devenir éditeur et me conseille de démissionner pour tenter de travailler dans un secteur plus bandant. Sauf que je ne sais toujours pas vraiment ce que je veux faire. Je suis là par hasard. Je n’envisage même pas l’idée d’une carrière. S’en suivent huit années de travail dans des secteurs divers au service de directeurs plus ou moins inspirés. Je me laisse porter.

Je suis aujourd’hui manager d’une équipe de six personnes. Je la briefe le lundi matin. Je la débriefe le vendredi après-midi. Entre, bah j’attends. C’est tout ? Oui, c’est tout.

Sur le papier je suis devenu la caricature du supérieur hiérarchique incompétent. Il y a un peu de ça, OK. Je ne saisis pas vraiment le quotidien de cette équipe composée d’ingénieurs bien plus futés que moi. Je ne comprends pas non plus ce que je fous là, à part toucher un salaire j’entends. Mon N+1 est trop occupé pour m’accorder du temps. Mes collègues sont bien trop connards pour que j’en tire quoi que ce soit. Donc j’attends. Quoi ? Je ne sais plus vraiment. Aucun e-mail ne m’est jamais adressé. Aucune aide ne m’est jamais demandée. Du lundi après-midi au vendredi matin je suis un fantôme. J’erre sans but dans des locaux tristes. Les premiers jours sont assez déroutants. Je me sens en décalage avec le reste du personnel courant après son planning dégueulant de réunions. J’adopte d’abord une posture. Celle de l’homme occupé, concentré, concerné. Je fronce les sourcils quand je parle de mon équipe. Je reste évasif, mais utilise un ton ferme, pour répondre à cette terrible question : « alors, tu travailles sur quoi là ? ».

« Je redeviens l’adolescent que j’étais, insolent et ne rangeant pas sa chambre « 

Très vite la surprise de la situation, et du mensonge l’entourant, me procure un plaisir certain à creuser les Internets à outrance. Je retourne Youtube et Reddit. J’écoute tous les albums conseillés sur des forums Facebook. Je regarde des séries que j’avais en retard. Je règle des problèmes administratifs. Mon bureau devient mon salon. J’y séjourne huit heures par jour avachi derrière mon écran. Au fil des semaines j’oublie la gêne du début pour me transformer en monstre de flemme. J’arrive en retard à mes deux seules réunions hebdomadaires. J’entrevois ces dernières comme des boulets me ralentissant dans mes obligations de glande numérique. Je ne cache même plus mon écran rempli d’onglets de GIF chopés sur imgur. Je redeviens l’adolescent que j’étais, insolent et ne rangeant pas sa chambre. Je m’en bats les couilles d’absolument tout. La cause de ce changement ? L’ennui.

« L’ennui galope dans mon quotidien, il devient un compagnon envahissant »

Je découvre en effet que ne rien faire au bureau, passé un temps estimé à six semaines, me rend agressif. Et con. Con car je ne m’occupe pas l’esprit sainement. De 9 heures à 18 heures je passe en revue toutes les merdes de la toile et autres posts insipides de mes contacts Facebook. Agressif car ce sentiment d’inutilité me renvoie à tous mes choix de vie. Mon cerveau cogne. L’esprit est confus. Je me surprends à analyser le déroulé de ma vie professionnelle. Remise en cause. Je tourne en rond. L’ennui galope dans mon quotidien. Il devient un compagnon envahissant. En attendant de le voir crever, je grommelle. De surcroît cette situation est pour mon esprit cartésien un non-sens total. Tout le monde se doute de mon niveau extrême d’absence de travail. Du moins je l’imagine tant je le manifeste vivement par mon attitude désinvolte. Pour une raison qui me dépasse personne n’intervient ou ne dit mot. J’ai ce sentiment étrange d’être un poisson dans un bocal vide. L’absurdité est maximale quand j’apprends que mon supérieur est satisfait de mon activité. Pire, il envisage d’agrandir l’équipe afin de faire face à une surcharge de travail. J’en viens à me demander si faire l’hélicoptère avec ma teub ne me permettrait pas de mettre fin à ce cirque.

J’en suis maintenant réduit à répondre au téléphone et devant mes collègues à des offres d’emplois glanées ça et là. L’ambition professionnelle n’est pas un tabou après tout. Moi aussi je souhaite être épanoui. Moi aussi je veux observer chaque jour un collègue s’embourber un peu plus dans son calvaire et ne rien faire. Moi aussi je veux être spectateur d’un mauvais Truman Show.

 

[ Initialement publié sur http://www.fier-panda.fr/article/je-suis-paye-a-ne-rien-faire ; ce reblog a été autorisé par l’auteur]

4 thoughts on “Je suis payé à ne rien faire

  1. Vous avez une très belle plume.
    J’ai lu quelque part ou entendu que tous les métiers accessibles au commun des mortels étaient incapables de nous apporter une quelconque satisfaction intellectuelle : même les métiers faisant intervenir notre capacité de réflexion n’assurent plus un retour cérébral gratifiant à ceux qui ont l’expertise de leur exercice.
    Tout le monde s’ennuie et se lasse même ceux qui sont dans ce qui semble être une routine avec laquelle ils apparaissent à mille lieux de vouloir la changer/quitter tant elle leur apporte une stabilité dans leur vie.
    Vous êtes frappé de la malédiction de clairvoyance, d’une prise de conscience que tout ici est futile : les vies induites par les axes professionnels, aux dogmes sous lesquels se référer et aux groupes dans lesquels nous voulons/prétendons appartenir…
    Vivre sa vie, s’épanouir ne passe évidemment pas par le travail, la contrainte matériel qu’elle soit dans l’accumulation des biens ou dans celle à l’inverse où nous n’avons pas les moyens de les posséder.
    Je pense que vous n’attachez pas d’importance au matériel ce qui a mes yeux est révélateur d’une personnalité plus élevée et libre.
    Alors oui, c’est sarcastique, mais ce monde et ses règles étiquetant de propriétés toutes formes sur terre, est un ramassis de sarcasmes.
    Vous en avez conscience et « bon courage ! » car vous n’avez pas fini de composer avec la logorrhée générale.

    Maintenant, « écrivez », « oxygénez-vous », « bougez et rencontrez d’autres gens ». Optez pour le travail dans une ONG, montez une association même si celle-ci est actée par une humeur de trublion ou bien dans sa thématique ou bien dans ses membres qui la constitueront.
    Ou continuez d’observer mais peut-être en partant sur la méditation, la plongée dans la lecture d’œuvres philosophiques, dans le visionnage de documentaires à partir desquels vous engagerez un dialogue. Agissez, trompez-vous et savourez vos erreurs de parcours car de ce que je lis en filigrane, elles ont fait de vous un être éveillé.

  2. C’est ce qui s’appelle se faire « mettre au placard », non ?

    Profitez en pour vous cultiver, lisez des livres… vous découvrirez surement une nouvelle passion qui vous sortira de ce placard et fera claquer la porte de votre employeur qui ne vous prends pour rien d’autre que pour une ***** ****** ***** 🙂

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