« Vous êtes écervelée mais gentille »

Jusqu’à mes 32 ans, j’ignorais être porteuse d’une forme d’autisme. Jusque là, ma relation avec le monde du travail se résume à une succession d’humiliations.

J’ai raté tous mes entretiens d’embauche avec beaucoup de constance ! Une particularité des personnes avec autisme est de ne pas savoir regarder le visage de l’interlocuteur. J’étais jugée, à tord, comme étant quelqu’un de « faux », de « fuyant ». Au mieux, comme une timide dépourvue de confiance en elle. Ce qui, dans ce dernier cas, était bien vrai.

A cause de ces échecs successifs en entretien individuel, je me rabattais sur les « jobs » en intérim conseillés par l’ANPE, le futur Pôle emploi. Étant d’une grande maladresse, je devais travailler assise sans réaliser de tâches physiques. Mon conseiller me recommanda aux rabatteurs de « viande » pour des missions courtes après des entretiens collectifs. De démonstratrice en magasin, je devins femme-sandwich (oui, oui…), télévendeuse, puis télé-enquêtrice… Je réalisais des heures de ménage au black chez une vieille dame très riche à Neuilly-sur-Seine. Elle disait de moi que j’étais « écervelée, mais gentille ».

Mon pire souvenir reste celui de cette entreprise de télévente qui ratissait large, en publiant des annonces dans les journaux étudiants. Promesse de richesse et d’indépendance financière sur le papier. Elle avait un logo en forme de lapin, peut-être pour symboliser la vitesse du turn-over ! Mon job : mettre des conseillers financiers entre les pattes d’entreprises qui ont besoin de tout, sauf de ça. En plus de la gratification tirée dans la réalisation de cette tache intrinsèquement inutile, on reçoit une bonne cargaison d’insultes lorsqu’on dérange un garagiste en plein travail sous un camion. Nous étions payés au rendez-vous et sans fixe. Avec 20 heures la semaine, j’ai dégagé moins de 200 euros sur le mois.

Comme beaucoup de personnes autistes, je souffre d’hyperacousie – j’entends les bruits plus fort. Chaque fin de journée, en quittant mon poste téléphonique, je me promenais avec des acouphènes pendant une dizaine de minutes. Un dysfonctionnement de la machine qui nous transmet les appels a entraîné une demie-journée d’acouphènes. La boîte (très connue…) qui m’employait m’a requalifiée en enquêtrice de terrain. Je partais travailler dans la peur : n’ayant jamais eu le permis de conduire à cause de mon autisme (que j’ignorais à l’époque), je conduisais un scooter. J’échappais de justesse à une agression sexuelle après avoir proposé à un type louche de répondre à mon enquête – évidemment, une personne autisme ne peut deviner les intentions de son interlocuteur. Lasse, je rentrais dans une barrière avec mon scooter, éblouie par les phares de la voiture d’en face. Six mois d’immobilisation.

L’accident du travail fut reconnu. Les examens médicaux qui s’ensuivirent révélèrent un « problème neurologique », qui se mua en diagnostic d’autisme. En attendant la pose du diagnostic, j’ai survécu avec un RSA.

Depuis que j’ai quitté le « monde du travail », tout va beaucoup mieux. Je suis auto-entrepreneur dans la presse. J’ai signé deux ouvrages de référence chez des éditeurs et même donné des conférences sur l’autisme. Mes derniers examens médicaux indiquent que je suis, comme on dit, « THPI »… plus de 145 de QI. Je sais traduire du latin à la volée (mais la plupart du temps, ça ne sert à rien, sauf à jouer au singe savant).

La petit écervelée salue bien son ancien employeur…
Et sait enfin, qu’elle « vaut mieux que ça ».

> image via flickr

4 thoughts on “« Vous êtes écervelée mais gentille »

  1. C’est un souci très courant, malheureusement, chez les personnes à haut ou très haut potentiel intellectuel. Il y a des gens qui sont chez Mensa mais qui ont des jobs ne leur correspondant pas du tout… Ils gagnent à peine (voire moins que) le smic et leur « boulot » n’exploite pas du tout leur cerveau, sans compter le fait qu’ils se fassent traiter comme des merdes. J’ai aussi eu mon lot de soucis avec l’emploi pendant pas mal d’années, sans compter l’école qui était 100% inadaptée. Maintenant que j’approche le trentaine je suis conscient du fait que j’aurais pu faire – aisément – de l’astrophysique, mais la manière dont les maths et la physique étaient enseignés en faisaient des matières horriblement chiantes… Et enseigner quelque chose de manière chiante à un THPI c’est un échec garanti. Quant au monde du travail… Les personnes ayant une capacité à assimiler et utiliser des concepts complexes ne sont pas du tout DU TOUT appréciées dans la majorité des boulots, hélas.

    Content de voir, du coup, qu’au moins une personne s’en est sortie. 🙂

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