Je vais vous parler de mes parents qui ne sont pas des « jeunes » comme nous

Je vais vous parler de mes parents qui ne sont pas des « jeunes » comme nous, des Y, mais à mes yeux, quand bien même il peut y avoir de l’affect dans l’équation, ils sont objectivement des victimes du rouleau-compresseur managérial d’aujourd’hui. Je précise avant tout que je vous écris plutôt sur un coup de tête parce que je leur ai parlé de votre mouvement ce soir, leur demandant ce qu’ils penseraient de témoigner, et j’ai compris que pour mon père, le mal était abominablement ancré (d’autant que sa situation est une impasse). Il a fondu en larmes en deux secondes, et pour résumer, il en est à considérer comme inutile un témoignage, et le problème n’est pas que ce soit un témoignage destiné au net mais tout simplement qu’il considère que ça ne lui sera d’aucune utilité. J’ai même l’impression qu’il se considère illégitime comme témoin. Je vais vous expliquer son cas assez brièvement, et sachez qu’il manquera beaucoup de détails (déjà parce que je ne mettrai pas tout, ensuite parce que je n’étais pas au boulot à sa place).

Après 6 ans de Marine Nationale, il rentre à la RATP en tant que chauffeur de bus en 89. 8 ans au volant, il passe le concours interne pour devenir agent de maîtrise. Il en ressort major du concours, et devient régulateur. Ça consiste à surveiller le battement des bus de plusieurs lignes sur un PC, on est là pour dire aux chauffeurs s’il faut se grouiller ou lever le pied, on gère les nouveaux tracés de lignes en cas d’accident ou de travaux ainsi que les appels avec les pompiers/policiers pour les incidents, et à cette époque les régulateurs travaillaient en terminus, donc ils devaient aussi informer les voyageurs. 8 ans de régulation, sa période la plus agréable (pour l’ambiance conviviale qu’il avait avec ses collègues). Il passe ensuite adjoint-chef de ligne. Là, ça se gâte. Le problème ne venait pas du chef de ligne. Il venait de plus haut, un des cadres, Monsieur T. Monsieur T n’était pas le chef de centre, mais la cheffe de centre venait d’arriver et il a su s’imposer comme référent absolu : pas moyen de s’en référer à plus haut que le tyran donc. Mon père a subi pendant près de 4 ans du harcèlement moral de la part de Mister T.

Au début mon père prenait ses réflexions et son acharnement pour du perfectionnisme, il s’était contenté de faire plus d’efforts dans son travail (à base de travail normal + régulation le weekend et les vacances et endossement des responsabilités du chef de ligne). Ça a empiré la situation (sérieux, oui), M. T voulait uniquement de la part de mon père du répondant, semble-t-il, sauf qu’il ne fonctionne pas à qui aboie le plus fort mais aux arguments à poser sur la table. Ça a duré 4 ans, pendant lesquels mon père notait absolument tout ce qu’il faisait pour ne pas laisser la joie à M. T de se servir de ses oublis pour inventer des histoires (ici il y a beaucoup de détails qui ont leur place mais j’essaie de faire au plus court ; c’est dur). Au bout de ces 4 ans (au cours desquels les échelons étaient donnés au compte-gouttes), il devient chef de ligne, et M. T part à la retraite. Sauf qu’il a su laisser des consignes pour laisser en place le compte-gouttes des échelons. 5 ans en tant que chef de ligne, à préparer chaque année son argumentaire sur l’état de la ligne, les problèmes (qui malgré tout n’étaient pas de son ressort), les bons points (qu’il s’appliquait à mettre en place chaque année), et quand bien même, aucune reconnaissance, les entretiens pour l’avancement pouvaient se résumer à 1 heure d’argumentation de mon père contre 5 minutes de « on te trouve pas motivé en ce moment », puis 4 ans passent sans un seul point. 5 ans en tant que chef de ligne, pour que le dernier chef de centre lui fasse comprendre qu’il ne le garde pas comme chef de ligne, et lui propose d’intégrer le nouveau Centre de Régulation et d’Informations Voyageurs (CRIV) ouvert récemment (il y a beaucoup à dire à ce propos, comprenez déjà que l’idée de départ c’est fermer les terminus et mettre les régulateurs dans un seul grand bâtiment pour centraliser la gestion, et au passage garder 300 emplois au lieu de 500). Je ne vais pas vous décrire l’organisation technique ici, ça prendrait un moment mais l’objectif est clair : meilleure performance avec moins de personnel, peu importe si un régulateur doit gérer en temps réel 20 lignes de bus (for real). Mon père n’y est pas rentré en tant que régulateur, mais en tant que « superviseur ». Il est responsable d’une salle de régulateurs. Quand il y a une manif’, il suit son évolution en temps réel et adapte le trafic en temps réel. Un suicide sur le RER D, donc stand by pendant quelques heures, des bus arrivent pour emmener les gens en remplacement, eh bien c’est mon père qui trouve des chauffeurs volontaires et adapte les tracés. Une agression dans un bus, un accident grave, c’est lui qui gère l’appel aux secours ou à la sécurité. Le problème n’était pas la difficulté du boulot, il le savait en venant au CRIV. Le problème c’est cette difficulté couplée à un climat de poignard dans le dos incessant, issu de certains cadres au management très particulier, entretenu par d’autres superviseurs à l’aise quand il s’agit de nager parmi les requins. Mon père revit depuis plus d’un an une situation de harcèlement moral de la part de son supérieur, Monsieur G. C’est pareil que l’ancien, on cherche des poux partout, tout le temps, mais il y a une différence : on a des sbires, on leur donne un poste dans le plus de salles de régulation possible, puis on s’en sert pour récupérer des dossiers sur un max de monde (ça sert beaucoup dans le dialogue social d’entreprise quand il faut défendre son droit à l’avancement). Mon père fait partie de ceux qui veulent seulement faire leur boulot sans devoir guerroyer avec les crabes, et c’est ce qui fait qu’il est aux antipodes de l’ensemble de ses collègues. Anecdote représentative du caractère borné de son supérieur : le 7 janvier, mon père commence à midi. Sauf qu’un attentat contre un journal satirique a eu pour effet de fermer le périphérique, donc de déverser la circulation sur l’A86 que mon prend en voiture pour aller au travail. Il est arrivé en retard ce jour-ci. Son temps de retard lui a été retiré de sa paie, « Temps Repris », avec rapport s’il vous plaît. Deuil national, symbole de liberté d’expression, défense de nos libertés : Temps Repris.

Je n’ai pas parlé de ma mère, il y en a à dire aussi, et même s’il y a 3 pages word Calibri 11 de texte, je n’ai vraiment pas détaillé ce qu’il y avait à dire sur mon père. Je voulais juste vous faire parvenir ça. C’est du temps, c’est de la lecture, ce n’est pas exhaustif et c’est un cas parmi tant d’autres. On vit bien matériellement mais si c’est pour que mon père décède à 60 piges, que d’autres que lui continuent de se faire broyer et qu’on continue tous d’espérer un Changement tout en restant résigné, je ne vois pas la logique. Voilà, bon courage pour la suite, y’a un de vos abonnés issu de la majorité silencieuse qui a parlé un peu, et vous avez su faire ça sur un thème a priori chiant. Remettons l’humain au centre un moment, qu’on essaie de montrer que c’est bon, et que ça le serait encore plus si ça devait être durable.

4 thoughts on “Je vais vous parler de mes parents qui ne sont pas des « jeunes » comme nous

  1. Tu peux dire à ton père que NON son témoignage n’est ni inutile ni un parmi d’autres. En plus de mettre en lumière une nouvelle fois la déshumanisation du travail face aux méthodes manageriales, ça rappelle aux gens qu’il y a des humains aussi derrière la gestion des transports en commun. Bon courage à tous trois.

  2. Hello,
    j’espère qu’il y aura un maximum de commentaires, que tu pourras montrer à ton père qu’il n’est pas seul et qu’un témoignage peut importe de qui il vient a du poid.
    Je lui souhaite plein de bon moment malgré sa situation tendue.

    Olivier Willem

  3. C’est pareil partout malheureusement. Ce ne sont pas les plus travailleurs qui grimpent dans la hiérarchie, mais les plus malins. Le travail n’a plus de valeur, seul le capital compte.
    Courage … au poste 8 😉

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