Des contrats qui vous rendent corvéables à merci

Pour me présenter brièvement,  j’ai 29 ans je suis ingénieur en mécanique, diplômé en 2010, je suis actuellement en poste en CDI en Allemagne, donc pas à plaindre, mais ce n’est pas une raison pour ne pas s’insurger contre ce qui est ni plus ni moins qu´un retour au XIXéme siècle. Mon expérience concerne un certain type de boite, il s’agit des boites d’ingénierie et de services, communément appelées boites de presta. Ces boites louent les services de leurs employés à des entreprises qui ont un besoin ponctuel de ressources supplémentaire (le ponctuel allant de 1an à une dizaine d´année) et leur pratiques m’ont complétement sidéré.

J’ai intégré une grande boite de presta en mars 2011, la mission semblait intéressante, la paye n’était pas ridicule, même si elle était loin d’égaler la paye que j´aurai eu en bossant directement pour le client. Je n’étais pas déployé chez le client, ce qui me laissait une certaine autonomie et qui rendait le travail plus intéressant. En effet, mes collègues qui étaient déployés chez le client étaient très mal considérés, parfois en dessous du stagiaire dans la hiérarchie, systématiquement relégués aux tâches les moins intéressantes et les moins gratifiantes. Il arrivait qu´un employé propose de prêter son presta à un autre qui ne voulait pas accomplir certaines tâches.

Après une chute d’activité, je me suis retrouvé en formation (pluridisciplinaire) à l´AFPA avec une centaine d’autres collègues. La formation était censée durer trois mois, mais au bout d´un mois, les gens on commencé à être convoqués par les RH, petit à petit on se voyait proposer des missions à l’autre bout de la France ou des chèques pour partir. L’ambiance au sein de l’organisme de formation est devenue pesante, on se demandait en permanence, qui serait le prochain.

Je me suis vu proposé une mutation, après avoir exprimé mon accord, on ne m’a pas reparlé de cette mission, pourquoi ? Parce que j’ai accepté. Il s´agissait très probablement d´une mission fantôme, on vous propose une mission dans une région éloignée, et si vous refusez, la boite est en mesure de vous licencier pour faute grave (en utilisant la clause de mobilité géographique). C’est arrivé à deux de mes collègues, ont leur a proposé une mutation, ils ont refusé, ont les a virés sans indemnisation. Ils se sont retournés contre la boite aux Prud’hommes, en effet après s’être renseigné auprès de l’inspection du travail, il s’avère que dans ce cas cette clause était abusive. Au dernières nouvelles ils avaient abandonné les poursuites au vu du parcours juridique qui s´annonçait pour eux.

Pour ma part, je suis parti d’un commun accord avec un chèque, je m’en suis plutôt bien sorti. Après avoir mis mon CV sur les plateformes de recrutement, il ne se passait pas un jour sans qu’une boite de presta ne m’appelle (ce qui semblait être une bonne chose). Au début je répondais, je prenais le temps de faire des dossiers de compétence, je faisais des entretiens téléphoniques ou je me déplaçais en ayant eu la certification qu’ils avaient une mission précise à me proposer. Et puis je me suis rendu compte que dans ¾ des cas, les boites de presta te convoquent juste pour se constituer un vivier de profils qu’ils peuvent proposer à leurs clients en cas d’ouverture de mission (ce qui en passant est une pratique interdite). Au bout d’un certain temps, je ne décrochais plus le téléphone, j´attendais qu´on me laisse un message, et je rappelais lorsque ce n´était pas une boite de presta.

Le premier contrat qu’on m’a proposé était une embauche sur profil, on me faisait signer un contrat avec une date de prise de mission indéfinie (au plus tard 1mois après la signature). En clair si je signais, je m’engageais à travailler pour eux 1 mois au plus tard après la signature du contrat. Pendant ce mois, je n’étais pas payé bien entendu. Si je trouvais mieux ailleurs dans ce laps de temps je ne pouvais pas me désengager, vu que j’avais signé, par contre si eux ne me trouvais pas de mission au bout de ce mois, ils avaient 48h pour me signifier mon renvoi (les 48h correspondent au préavis durant la période d´essai). Après avoir pris conseil auprès d’un juriste et d’une avocate j’ai décidé de refuser le contrat, au passage, les deux personnes que j´ai eu au téléphone étaient sidérés qu´on puisse proposer ce type de chose, c’est tout à fait légal, mais ça piège complètement la personne qui signe. Lorsque j’avais posé la question au recruteur, il m’avait certifié que tant que le contrat n’était pas effectif, il n’avait aucune valeur, et que du coup je pouvais me rétracter, du coup heureusement que je me suis renseigné.

Une autre boite de presta à laquelle j´avais répondu, le recruteur m´a dit avant l´entretien, je cite  » que vu votre profil et vos compétences, je tiens absolument à vous recruter, même si le client que nous allons rencontrer ne vous retenait pas pour cette mission« . Après avoir passé l’entretien avec le client, nous sommes retournés à l’agence, où il m’a proposé un contrat, il me l’a fait lire une fois, m’a demandé si j’avais des questions. Après avoir levé le voile sur les questions du contrat, il m’a fait une simulation de salaire, ou devrais-je dire un simulacre. En effet, je partais d’une base Brut fixe très faible, et par un savant calcul de primes (toutes mises au maximum possible), de rachat de RTTs et de défraiements, il arrivait au salaire que je demandais, magique non ?

Concernant la négociation salariale justement, là aussi il y a de quoi rire (jaune), les mecs sont super intéressés par votre profil, vous devez absolument signer avec eux, mais au moment où vous devez négocier votre salaire, de 1 ce n’est pas possible, de 2, vous n’êtes plus si bon que ça tout d’un coup… Ils invoquent bien souvent qu’ils n’ont pas le pouvoir de négocier le salaire, qu’il y a des grilles etc, que le marché est très concurrentiel, bref la négociation est impossible.

A la fin de notre discussion, le recruteur m’a demandé si j’étais plutôt emballé, pour savoir je cite « s’il devait proposer au client une autre solution technique », à ce moment là je me suis un peu senti comme un vulgaire produit, j’ai faillit répondre quelque chose de très désagréable, mais mon sens de la fourberie à vite repris le dessus et j’ai préféré répondre favorablement afin de lui faire perdre un peu de temps. Au moment de partir, avec le contrat sous le bras, le recruteur m’a gentiment signifié qu’il n’avait pas le droit de me laisser partir avec la proposition de contrat. Là, j’ai dû me retenir très fort pour ne pas éclater de rire tellement la situation devenait ridicule. Il était 20h, j’étais arrivé à l’agence à 14h, j’avais passé une demi journée à répondre à des questions, passer des tests, on me fait lire un contrat une fois, et il faudrait que je le signe sans l´examiner en détail, cette histoire sentait le hareng fumé.

Le lendemain appel du recruteur pour m’indiquer que le client voulait que je commence le plus tôt possible, il m’a demandé si de mon côté c’était ok, j’ai dit que le niveau de la rémunération était loin d’être satisfaisant et qu’il valait mieux en rester là puisqu’une négociation était impossible. A partir de là, ça a été 27 minutes d’argumentation absolument ridicule. Il m’a dit bien connaitre le marché, je lui ai fait remarquer qu’il me proposait moins que ma 1ère embauche alors que je n’avais pas d’expérience, il s’est mis à dénigrer mon ancienne boite, je lui ai dit que j’avais d’autres pistes mieux payées, il m’a dit de me méfier des boites qui proposent de trop bon salaires etc. Tout ça pour conclure par une proposition de rendez-vous avec son patron pour valider mon embauche, Là  à bout de patience, je lui ai signifié trés clairement ce que je pensais de ses methodes, et que jamais je ne signerai, vu les conditions proposées.

C’est difficile de refuser un contrat lorsqu’on est en recherche d’emploi, mais lorsque les recruteurs proposent des contrats qui vous rendent corvéables à merci, je préfère passer mon chemin. J’ai bien conscience que c’est un luxe de refuser un emploi, c’est un luxe que j´avais, et je me rends compte de ma chance. Ce qui m’attriste, c’est que si des boites proposent des contrats aussi pourris, c´est qu’il y a des gens pour les signer, des gens qui ne peuvent pas se permettre de refuser un contrat, si précaire soit-il pour remplir leur frigo. Je crois que la crise a en effet servi d’alibi aux entreprises pour revoir à la baisse les conditions de travail et proposent à leurs salariés/candidats un odieux chantage.

> image via flickr

 

2 thoughts on “Des contrats qui vous rendent corvéables à merci

  1. « Au bout d’un certain temps, je ne décrochais plus le téléphone, j´attendais qu´on me laisse un message, et je rappelais lorsque ce n´était pas une boite de presta. »

    C’est drôle parce que c’est exactement ce que je fais aussi maintenant. Marre de perdre mon temps avec les boites de presta.

  2. Typique des marchands de viande. Et quand ils appellent pour une mission, ce n’est même pas pour une mise en vivier.
    Simplement l’assistant(e) de recrutement qui appelle doit obtenir son quota (par ex. 10 par semaine) d’entretiens avec les « Managers », « Responsable Business Unit » ou autre « Responsable Agence ». Même s’il n’y a pas de travail au bout.

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