Fuir l’entreprise le plus vite possible, voilà bien quelque chose que mes aînés m’ont transmis.

Je viens d’avoir 30 ans et voici, dans les grandes lignes, ma traversée du monde professionnel.

Au lycée, j’étais extrêmement impatient d’entamer une « carrière », d’investir le monde professionnel où je pensais vraiment m’épanouir dans les domaines qui me passionnaient : l’écrit, le journalisme, et l’édition. Sur les conseils avisés de conseillers d’orientations, profs, parents (qui évidemment s’imaginaient qu’on auraient au moins les mêmes chances qu’eux) et autres cartomanciens de CDI, j’ai fait un DEUG d’Histoire suivis d’une formation reconnue en journalisme. Pendant mon adolescence, je découvrais déjà les plaisirs des petits boulots saisonniers : lavage des sanitaires d’un port de plaisance, plonge, boulot dans l’hôtellerie… Heures sup’ non payées, humiliations (recommencer à nettoyer toute une sanitaire parce qu’il restait un peu de poussière derrière un tuyau de plomberie, se faire réveiller à 7h du matin pour aller jardiner après un service en restaurant qui a duré jusqu’à 2h…), salaires de misère parfois payés au noir. Pendant mes stages, j’ai aussi fait le classique serveur de café/photocopieur, et au mieux je remplaçais un véritable emploi plein temps, quasiment sans aucun encadrement spécial. Avant même ma majorité, j’ai rencontré partout cette exploitation à outrance de ton énergie et de ton enthousiasme par des vieux méprisants, souvent d’autant plus exigeants qu’ils sont oisifs et d’autant plus suspicieux qu’ils abusent eux-même de leur employeur. Ce qui fut un choc pour moi, c’est réaliser qu’être jeune, non seulement ne te donnait droit à aucune forme de bienveillance, de tolérance et de sympathie, mais au contraire, fait de toi un sous-fifre remplaçable, à exploiter le plus possible tant que tu es dans l’entreprise, avant que ne te succède un autre jeune surqualifié qu’on pourra forcer à faire à peu prêt n’importe quoi. Je ne trouvais nul part la transmission dont j’étais avide. Pas le temps. Pas profitable.

Après mes études, il ne m’a pas fallu plus de trois mois avant d’arrêter le journalisme. Ce qui devait être un métier où la plume est un outil d’expression à peaufiner sans cesse, au service d’une exploration sociologique et politique de mon époque, s’avérait n’être qu’un emploi de technicien de l’information, où l’on doit pondre 5 à 10 articles quotidiennement, à la chaîne. Inutile de dire qu’il ne faut pas chercher ailleurs que dans cette industrialisation de la production d’information, l’explication de la baisse de qualité des médias traditionnels. Les quelques rédactions dans lesquelles je suis passé, professionnellement ou pendant mes stages, étaient hantés de vieux journalistes dépressifs et désabusés, obsédés par leurs retraites ou leur vacances. Fuir l’entreprise le plus vite possible, voilà bien quelque chose que mes aînés m’ont transmis.

Dans les cinq entreprises dans lesquelles je suis passé après avoir tourné le dos au journalisme, qui couvrent des secteurs économiques très différents (Veille médiatique, production de films, ministère de l’environnement, Université, et, actuellement, collectivité territoriale), j’ai retrouvé les mêmes processus à l’oeuvre : dégradation des conditions de travail, suppression de postes, congés maladies récurrents, collègues perpétuellement sous anxiolytiques, hiérarchie inhumaine. Mon chef actuel a réussi à faire partir 2 personnes en 6 mois. J’occupe un poste de communiquant à temps partiel, payé 900 euros net mensuels, mais il me demande de faire l’équivalent de 3 postes en un (Technicien, secrétaire, et commercial en rabe). Il me demande tous les jours sur quoi je travaille, et quand j’ai le malheur de dire la même chose que la veille, il me jette un regard dédaigneux : « Quoi ? Ce n’est toujours pas finit ? » Impossible de faire comprendre à ce commercial quinquagénaire blingbling, à grosse berline, qui passe ses week-end à St Tropez ou en station de ski, qu’écrire un magazine de 12 pages seul ou que définir et organiser de A à Z une programmation annuelle, ne se fait pas en 2 jours. Quand je rentre de week-end, il me culpabilise en me disant « vous avez raté des opportunités, il se passait des choses dimanche ». Il m’engueule au téléphone le jour de mon départ en vacances « comment on va faire, il va se passer des choses quand vous ne serez pas là ! ». Et le jour de mon retour, il m’accuse : « J’ai été obligé de faire votre travail à votre place ! ».

Aujourd’hui, j’ai 30 ans, et, face à lui, face à tous les vieux, je me sens toujours « jeune »; c’est-à-dire pas adulte, pas intégré. Etranger à un monde dont je refuse la culture barbare. Les choix que j’ai fait, les postes que j’ai refusé (dans l’énergie ou dans la finance), m’ont conduit à n’être socialement rien, ou pas grand chose, car je n’ai aucune situation. N’être pas adulte, à notre époque où tout est ramené à l’économie, c’est n’avoir pas atteint la maturité économique : ni bon producteur, ni bon consommateur. Etre jeune aujourd’hui, c’est être placé sous la tutelle d’adultes dont la seule légitimité est celle de l’argent. L’autorité qui nous éduque, nous encadre, nous réprime ou nous paye, n’est pas fondé sur une éthique, une sagesse, une morale, une attitude exemplaire, mais sur le seul fait qu’elle possède le monde dans lequel nous sommes nés. La réalité a été entièrement colonisée par nos prédécesseurs, et pour y avoir une place, ils nous imposent des conditions de plus en plus odieuses. Pour obtenir la grâce d’un endroit où manger et dormir, nous devons nous soumettre à cette autorité capitaliste, celle des propriétaires, suivre ses règles, signer ses contrats et ses baux exorbitants, subir sa propagande publicitaire omniprésente, consulter ses médias mensongers, nous écarter devant ses 4×4, nous enfermer dans ses studios aux allures de cachots, nous conformer à son mode de vie abrutissant et consentir au sacrifice de notre vie pour sa religion totalitaire : celle du profit, du productivisme aveugle. Qui sait, avec un peu de chance, si nous nous montrons suffisamment serviles, peut-être le destin nous gratifiera-t-il d’une de ces existences hollywoodiennes ineptes que la publicité nous donne comme horizon indépassable.

Trouver le bon travail, celui qui rapporte, conquérir le statut qui en impose, « réaliser ses rêves », cela mérite que l’on laisse tout le reste derrière.

Il n’y a pas d’alternative, tout simplement parce qu’aucun lieu n’échappe à l’empire de l’économie.

La jeunesse toute entière s’épuise dans la recherche égoïste des signes de cette fausse maturité : un salaire, un logement, une épargne, une propriété, une voiture, un écran plat, etc. Alors qu’une société doit intégrer ses enfants, la nôtre ne fait que les désintégrer, les isoler dans une mise en concurrence cruelle et insoutenable. Car être jeune, c’est être seul. Isolé dans les études comme au travail, où l’amitié cède le pas à une compétition effrénée. Séparé de ses amis et de sa famille, d’études en formations, de stages en petits boulots, dans un incessant balais de déménagements.

La société d’antan, avec son tissu complexe de moyens d’intégration, d’échanges, de dons et de contre-dons, a disparu. Il ne reste plus que l’économie. Et l’exclusion est une forme naturelle d’exercice de la loi du marché. Les improductifs, les non-rentables, les incompétents, les sans réseaux, les pauvres, les anormaux, n’ont pas leur place dans le monde de l’économie. Nous ne sommes pas les enfants de ce monde, nous en sommes les rebus, les déchets, les dommages collatéraux. Et c’est à nous de nous recycler, comme nous invitent à le faire en permanence les managers de tous poils, qu’ils bossent au gouvernement, à Pôle Emploi ou dans une entreprise.

Il n’y a pas de solution à cet état de fait, à moins de croire en une prise de conscience collective (ce qui n’est pas mon cas). Beaucoup dans notre génération se préparent déjà à être les exploiteurs de demain. Je n’ai aucune illusion, aucun espoir dans la capacité des institutions existantes à faire autre chose que détruire. Comme beaucoup de jeune, je suis pessimiste pour le monde, et plutôt optimiste pour ma famille. Car j’apprends à vivre de peu, à me ménager un coin de tranquillité avec ma femme, à limiter au maximum l’influence du monde. J’anticipe le pire, qui ne manque jamais d’arriver. Nous vivrons tant que nous pourrons.

> image via flickr

4 thoughts on “Fuir l’entreprise le plus vite possible, voilà bien quelque chose que mes aînés m’ont transmis.

  1. Je ne sais pas si cela peut être d’une quelconque consolation, mais j’aurais très volontiers lu vos articles… Croyez bien que ça me désole de devoir dire ça ! Merci en tout cas pour votre sincère témoignage.

Laisser un commentaire