Essayer de faire ce que l’on aime

A 32 ans, je suis ce qu’on appelle une « chômeuse de longue durée ». En fait, j’ai toujours été au chômage, officiellement. J’ai pourtant toujours travaillé, mais jamais à plein-temps.
Je suis prof, enfin, enseignante. J’ai commencé à enseigner à 13 ans dans une association. C’était mon job d’été. A 15 ans, j’ai eu mon premier élève à l’année, et à 17 mon premier groupe.
Enseigner est pour moi une passion autant qu’une vocation. C’est ma vie.

Pour être prof, il faut Bac+5, ce qui signifie 10 périodes d’examen et autant de temps de crises d’angoisse pour moi. Comme je ne voulais pas passer le CAPES de toute façon, j’ai supporté 3 ans d’études et j’ai tenté de faire des remplacements dans le privé. Ca a marché. J’ai eu un 1er poste, puis un second. Jamais cher payé, toujours quelques heures par-ci par-là, mais c’est ce que j’aime. On change d’endroit, on change de classe, le temps de remonter le niveau et on repart, comme L’Instit mais sans la moto. La précarité ne m’a jamais fait peur. En fait, je préfère nettement les fins de mois difficiles aux horaires fixes. Tant que je paye mon loyer, ça me va.

2 ans après l’obtention de mon diplôme et avec près de 10 ans d’expérience à mon actif, Pôle Emploi m’a proposé un poste dans une école maternelle/primaire privée. C’était un CAE. Pour ceux qui l’ignorent, le CAE (grand frère survivant du CPE) permet à une entreprise d’embaucher un chômeur de longue durée en ne payant qu’un faible pourcentage de son salaire. Pour moi, Pôle Emploi payait 75% du salaire, l’école payait le reste.
Ce contrat n’offre que 20h/semaine (l’employeur peut vous embaucher pour plus longtemps mais à ses frais) et n’est valable que 2 ans. A l’époque, c’était même 6 mois renouvelables 3 fois. Comme j’étais dans le système scolaire, je devais bosser 24h payées 20h pour compenser les vacances scolaires.
Le truc, c’est que le CAE est censé être un contrat de formation. En gros, vous êtes embauché en apprentissage d’un métier pour 600€/mois. Sur mon contrat, j’étais censée être là pour garder les enfants, surveiller la sieste et chanter des chansons en anglais. Dans la réalité, j’ai dû créer un programme en anglais pour 4 niveaux de la maternelle au CM2, incluant exercices et formation des enseignants à ma méthode.
L’école était à 24km de chez moi. Je le sais parce que Pôle Emploi ne participe aux frais de déplacement qu’à partir de 25km.

Malgré tout, ça se passait bien. Le job était passionnant et payait le loyer. Mais c’est tous les à-côtés qui m’ont épuisée.
Au départ, je bossais de 12h à 18h à l’école. Mais je donnais des cours de soutien scolaire à côté pour arriver timidement à un SMIC. Aussi, j’ai demandé au directeur d’adapter les horaires. Il a accepté sans problème, mais m’a précisé « comme tu fais 5h30 maintenant, tu n’as plus de pause déjeuner ». Je faisais donc 11h30-17h non-stop à l’école avant d’enchaîner sur 1 à 2h de cours particuliers. Ajoutez à ça 30 à 45 minutes de route entre chaque et vous avez ma journée-type à l’époque. Sans manger.
J’avoue que je n’ai pas tenu très longtemps. Au retour des vacances de Noël, j’en ai parlé à ma collègue femme de ménage (c’était mon statut officiel). Elle m’a dit que je pouvais manger dans la cuisine après le service de la cantine. J’avais 10 minutes de battement entre 2 classes et il y avait toujours des restes. J’ai donc commencé à me faire une assiette pendant la récré.
Un jour, le directeur m’a vue et m’a longuement expliqué que je ne pouvais pas faire ça parce que les parents n’accepteraient jamais de payer pour que je mange. Il faut savoir que la nourriture qui n’était pas mangée à midi était automatiquement mise à la poubelle pour des raisons d’hygiène (on pourrait en parler longuement mais ce n’est pas le sujet). Donc les parents refusaient de payer pour moi, mais acceptaient de payer pour la poubelle.
C’était aberrant et c’est pourquoi j’ai continué malgré tout à manger après les enfants et avant la poubelle, discrètement dans la cuisine.

En dehors de ces petits tracas, l’ambiance était bonne. Jusqu’à ce que mon chèque n’arrive pas, fin mars. J’ai attendu début avril, mon autre collègue en CAE (réellement femme de ménage) était dans le même cas que moi. En fait, Pôle Emploi était en train de modifier les modalités du CAE, et avait donc gelé les paiements le temps de finaliser les contrats. L’école aurait dû avancer les frais et se faire rembourser après, mais non. Nous n’avons été payées qu’à la fin du mois d’avril. Tous les jours, j’allais demander au directeur comment j’étais censée payer mon loyer et l’essence pour venir bosser. Il me répondait toujours être impuissant. Je devais être patiente…

A la fin de l’année, le directeur m’a proposé de me reprendre à la rentrée mais la cadence était impossible avec mes autres cours, et j’en avais marre de payer pour aller bosser. Je lui ai proposé de venir en free-lance. Il ne me paierait que sa part et je ne ferais que les heures d’anglais pur. Il a refusé. J’ai finalement appris que l’école recevait l’argent de Pôle Emploi bien avant de nous payer nous. En fait, nous avions le chèque après que les calculs d’intérêts soient passés à la banque. En gros, je faisais gagner de l’argent à l’école.
Je n’ai pas été la seule à partir. Une autre femme de ménage est venue au bout de ses 2 ans de CAE. L’école aurait dû lui offrir un CDI, comme le gouvernement l’a si bien expliqué au moment de la création de ce contrat. Elle a simplement été remerciée. La dernière femme de ménage est partie après qu’on lui ait demandé de faire le travail de 3 personnes, toujours en CAE bien sûr.

Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’après ça j’ai intégré une association de soutien scolaire. Ils ne pouvaient pas me payer tout de suite, alors j’ai été bénévole le temps de faire entrer suffisamment d’argent dans la caisse pour assurer un mois de salaire en demandant un CAE.
Ils ont fait la demande en janvier dernier. Le CAE leur a été refusé parce qu’il n’y avait aucun autre employé dans l’association pour me « former ». Quand j’ai appris ça, j’ai demandé à ma conseillère PE qui était censé me former quand j’étais en CAE à l’école. Elle a admis l’hypocrisie du système. L’asso ne peut pas m’embaucher et ne pourra certainement jamais sans une aide de l’Etat, et Pôle Emploi considère que ce n’est pas du travail puisque je ne suis pas rémunérée. Mais c’est pas grave. Je continue. Je fais mon job, on s’arrange autrement. Au moins, je fais ce que j’aime.

 

 

Illustration : CC-By Mark Mrwizard

One thought on “Essayer de faire ce que l’on aime

  1. Bravo pour votre courage. J’ai connu les contrats CAE, une jolie hypocrisie, je ne peux que plussoyer votre témoignage. Vous semblez connaitre la chance de pouvoir faire quelque chose qui vous anime, c’est ça, c’est énorme et je vous vous envie. Courage !

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