« Quand tu fais ton premier burn-out avant 30 ans et que t’es content d’être encore vivant. »

Pour commencer l’histoire, disons qu’une fois sorti de mes études plutôt supérieures – si je le précise ici, c’est pas pour frimer mais pour préciser qu’elles étaient longues et qu’elles ont débouché sur un emploi de cadre, donc au forfait jour -, j’avais besoin de travailler. J’ai sauté sur la première opportunité qui se présentait : un boulot pour une de ces boites de prestations de service qui facturent le travail de cadres à des grandes multinationales. Le travail en lui même était pas mauvais mais le milieu professionnel n’avait pas la réputation d’être le plus facile. Je le savais d’avance et, finalement, tout ce que je vais écrire après c’est un peu bien fait pour ma poire. Mais je m’étais, dès le départ, donné l’objectif de tenter de le faire entre 5 et 10 ans pour manger, accumuler de l’expérience et me donner le temps de trouver le job de mes rêves ensuite.

Assez vite, j’ai appris quelques expressions propres au milieu professionnel : notamment celle qui consistait à appeler les employeurs du type du mien les marchands de viande. Tiens, c’est là que je peux insérer le premier #OnVautMieuxQueça ?

J’ai tout aussi rapidement compris que la plupart des autres sous-traitants du même type que moi n’avaient qu’une envie : celle de se faire embaucher par la grande multinationale et que, donc, nous étions littéralement des concurrents, avec tout ce que cela peut impliquer en termes de mesquineries et autres stratégies perverses pour s’attribuer les mérites du travail d’autrui. Là aussi, ça mériterait volontiers un bon #OnVautMieuxQueça ?

Mais, en fait c’est un truc assez anodin parce que le système de la sous-traitance (ou de l’intérim) permet surtout au cadre de la grande multinationale de mettre en première ligne celui qui est appelé prestataire de service quand le truc dont il est responsable foire dans les grandes largeurs : Au début, il lui fait porter le chapeau dans des réunions où il n’est pas convié et le pauvre grouillot se fait passer un savon pour des trucs dont il est même pas au courant. Et quand la victime commence à signifier gentiment et poliment que c’est pas hyper-sport, on l’invite à la prochaine réunion tout en trouvant un prétexte de dernière minute pour ne pas y aller, histoire qu’il récolte une deuxième savonette gratuite. #OnVautMieuxQueça

Mais bon, voilà, ce boulot, c’était pour manger en attendant de trouver le job de mes rêves. Et, puis, j’étais prévenue. Et c’est pas comme si tout le monde ne faisait pas comme si ce genre de pratiques était inacceptables, contre-productives et pas du tout intégrées à la culture de l’entreprise.

J’ai souvenir d’un cas précis où un problème s’est éternisé suffisamment longtemps pour que le type censé le régler demande une promotion à l’ancienneté tandis que son remplacant, tout juste arrivé depuis 3 mois, l’a solutionné en un claquement de doigts en faisant économiser une petite fortune à l’entreprise et en listant tous les bullshits et autres incompétences accumulées de part et d’autres pour arriver à un tel truc. Le premier a eu sa promotion, le second s’est fait viré en l’espace d’une semaine, un fait inédit dans l’entreprise. Lui aussi, il utilisera peut-être le #OnVautMieuxQueça. J’imagine même qu’il vous dira aussi que, quand on est au forfait jour, plus on est dans une situation professionnelle tendue dans l’entreprise, plus les réunions de « recadrage » (tu la sens bien ma novlangue pour parler d’engueulade ?.) et de licenciement sont tot le matin (avant 7h00) ou tard le soir (après 19h00) histoire de vous pourrir aussi votre vie de famille et de vous mettre dès le départ en position d’inconfort. #OnVautMieuxQueça ?

Mais bon, voilà, c’était pour manger … Et tout ce que j’ai raconté là, c’était que les hors-d’oeuvre. Le reste est plus difficile à avaler.

D’abord, un jour, tu ravales ton orgueil et tes principes en serrant la main du type qui vient te dire bonjour gentiment alors qu’il t’a raconté la veille d’un ton naturel ce qu’il avait fait. Son après-midi avait été occupé à « préparer » une séance d’embauche pour son supérieur. En l’occurence, prendre une pile de CVs et éliminer de la pile tous ceux qui montraient, d’une manière ou d’une autre, une origine maghrébine ou africaine. Il avait aussi rédigé, de surcroit, un petit échantillon de questions à double sens purement professionnelles, histoire d’être sûr de mettre en échec sans preuve possible ceux qui auraient échappé à son crible.
Je n’ai jamais su s’il me faisait cette confidence pour délivrer sa conscience du poids de la discrimation à l’embauche ou s’il s’en vantait d’un air goguenard parce que c’était un gros con de raciste.
Si jamais, il utilise le #OnVautMieuxQueça pour libérer sa conscience j’aimerais bien que vous lui demandiez s’il a la moindre idée de pourquoi son boss embauchait les asiatiques sans aucun problème. Etait-ce parce qu’il les considérait bien ou juste pour ne pas avoir que des employés blancs et ne pas éveiller les soupçons ? Personnellement j’ai toujours pensé, au fond de moi, que l’homme de confiance était aussi un gros con de raciste mais je lui ai laissé le bénéfice du doute parce que lui serrer la main, c’était garder mon boulot. #OnVautMieuxQueça ?

Mais c’était pour manger et heureusement, à la cantine, le bouffe est bonne.

Je veux vraiment vous parler de la cantine, en fait, c’est même tout le but de mon message la cantine.

Alors, un jour, on t’explique pourquoi c’est si bon à la cantine. C’est même ton chef – qu’est pas vraiment ton chef vu que t’es prestataire de service – qui t’explique pourquoi : c’est toujours le même cuistot qui fait la bouffe depuis des années et il sait exactement ce qui est bon, quelles recettes ont le plus de succès et tout le toutim. Quand il te dit ça, évidemment, c’est pas pour vanter la qualité des plats ou celle de l’assaisonnement, non, c’est pour te faire remarquer que tous les ans, le logo de la boite qu’est sur les serviettes, lui, il change parce que comme ça ça permet de réduire les coûts. Et, immédiatement, tu comprends, parce qu’il a la subtilité d’un pachyderme, qu’il a bien envie de changer de marchand de viande mais qu’il aimerait bien garder le steak et que toi, le maigre bout de gras de tes années d’ancienneté, tu vas pouvoir t’asseoir dessus. Et tu y repenses aujourd’hui avec d’autant plus d’actualité qu’on envisage gaiment de plafonner les indemnités des prud’hommes justement en fonction de cet unique paramètre, l’ancienneté. #OnVautMieuxQueça ?

Bon, alors venons-en, au vif du sujet, la cantine, le coeur de la vie sociale de l’entreprise, c’est là où tout se passe. Là où parce qu’on a un peu la bouche pleine, on a moins les dents longues, le lien social se crée et la pression retombe. Et vous savez comment elle retombe la tension dans un milieu où le reste du temps, les gens sont dirigés avec le management par le stress ? Elle retombe dans les corps, littéralement. Le corps se relache et montre ses défaillances. Le truc arrivait une fois par an, avec une régularité presque déconcertante, et à chaque fois, tout le monde feignait de ne rien voir des causes.

La première année, c’était un type qu’on voyait pas souvent, parce qu’il était toujours sur la route à visiter des clients éloignés. Et puis même quand il était là, il n’arrêtait jamais vraiment de s’activer, de très tôt à très tard, ne prenant de spause que pour manger et fumer deux paquets de cigarette par jour – faut bien tenir. Jusqu’à ce midi de ma première année à la cantine. Accident cardiaque, il est tombé la tête dans son plat de purée. Les pompiers sont venus le chercher très vite, il était évacué vers l’hopital avant le dessert, remplacé avant la fin de journée mais on a su qu’il s’en tirerait sans trop de soucis qu’environ un mois après.

La deuxième année, c’était un type du bas de l’échelle hiérarchique, un de ceux que les cadres importants ne daignaient même pas saluer, un de ces types biens, toujours près à te dépanner ou te donner des conseils s’il avait un peu de temps et qu’on lui foutait pas trop la pression. Le genre de ceux qui font leur boulot avec coeur et ont l’amour du travail bien fait propre au prolo plutôt que le cynisme froid du cadre supérieur. Lui évacuait la pression du management par le stress le soir, en tête à tête avec une bouteille d’alcool fort, ça a été une crise de Delirium Tremens à l’heure du repas.

La troisième année, c’était un collègue avec qui je bossais souvent. Consciencieux, sympathique, j’avais plaisir à travailler avec lui. Je le connaissais suffisamment pour l’avoir engueulé le matin même d’être venu au travail alors qu’il était visiblement malade. Il m’avait répondu qu’il ne pouvait pas faire autrement et que les médicaments calmeraient bien assez ce nerf sciatique. Les anti-douleurs dont il avait pris toute la dose prescrite dès le matin, ont cessé de faire effet à l’heure du repas. Il est sorti de la cantine sur une civière.

Je n’étais pas à la cantine ce moment-là, mais à partir de ce jour, j’ai décidé que je me contenterais d’un sandwich. J’allais l’acheter certes un peu plus loin, il était certes un peu plus cher que les repas de la cantine, mais même avec le trajet, en mangeant sur le pouce, j’arrivais à faire ma longue journée de douze heures (payées au forfait jour) sans rentrer trop tard chez moi.

La quatrième année, j’ai du faire un détour, sandwich à la main, avant de rentrer au bureau. Il y avait les pompiers, encore une fois. C’est, en bouffant mon jambon-beurre devant mon écran, que j’ai appris qu’un type s’était défénestré. Du cinquième étage.
Un mois après, j’ai quitté l’entreprise. J’ai toujours pas trouvé le boulot de mes rêves. Pas du tout même, j’enchaine les galères (et c’est un doux euphémisme pour dire que j’ai préféré changé de vie et fuir tout ça) mais bon, je dors la nuit.

Bon, ben, désolé, de vous avoir embêté avec toutes ces digressions, finalement j’ai trouvé ce que je vais tweeter :

Quand tu fais ton premier burn-out avant 30 ans et que t’es content d’être encore vivant. #OnVautMieuxQueça

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6 thoughts on “« Quand tu fais ton premier burn-out avant 30 ans et que t’es content d’être encore vivant. »

  1. Je vais réagir d’office là-dessus mais cette assertion est fausse : « un emploi de cadre, donc au forfait jour ».

    Un cadre n’est pas obligatoirement en forfait jour. Celui-ci représente environs 45% des cadres. De nombreuses entreprises font des contrats à 35-40 heures (avec les compensations heures sup/RTT), mais vendent le poste comme un forfait jour (ça m’est arrivé sur 3 entretiens).
    Attention à ne pas se faire avoir de ce côté-là, et bien vérifier que le forfait jour est justifié (celui-ci implique une grande autonomie et des responsabilités).

    Avec ce bout là : « un boulot pour une de ces boites de prestations de service qui facturent le travail de cadres à des grandes multinationales », je pense SSII, donc de grandes chances que la convention soit la SYNTEC. Selon cette convention, cela implique d’être en modalité 3 [1] et d’avoir un salaire mensuel minimal de 3 422 € en 2016 [2]. Les jeunes diplômés commencent plutôt en position 1.1, 1.2 ou 2.1, positions qui sont hors-champ des forfaits jours.

    Bref, si c’est pas la SYNTEC, renseignez-vous sur votre convention collective. Y’a peu de chance que vous ayez été légalement en forfait jour.

    Tant que j’y suis, je vais continuer :
     » plus les réunions […] sont tot le matin (avant 7h00) ou tard le soir (après 19h00) ». Les réunions doivent obligatoirement être dans l’amplitude horaire de présence dans l’entreprise. Si c’est en dehors des horaires, elles ne peuvent être obligatoires si elles ne sont pas comptées comme des heures supplémentaires. En gardant en tête le « forfait jour », celui-ci ne peut se soustraire au repos quotidien, qui est de 11 heures.

    Bref, y’a pas mal de trucs facilement démontables et complétement illégaux pour le coup.

    Pour le reste… bon courage pour la reconversion. Un gros dommage d’être tombé chez ce client…

    [1] : http://www.syntec.fr/fichiers/Annexes/20130719184036_Convention_Syntec_Annexe_02.pdf
    [2] : http://www.juritravail.com/Actualite/smic/Id/12706

  2. j’ai connu ce milieu avant 96/98 (crise) et après :2 mondes totalement opposés.
    Dans le premier j’y ai connu des gens sympas, s’aidant mutuellement, le boulot qui avançait bien, le tout dans une ambiance détendue. J’ai adoré ce boulot.
    Après la crise et le temps avançant, c’est exactement ce que tu décris, la rivalité, la tension, la rétention d’information, les coups-bas, les salaires à la baisse, les frais de déplacement rognés (ou supprimés par une affectation dans l’agence idoine) etc … dans des boites ayant pignon sur rue et dont les dirigeants sont copains comme cochons avec les puissants (ça aide pour les appel d’offre biaisés).
    J’avais la solution : à la moindre tentative de saloperie ils prenaient 15 jours dans la vue (maladie). C’est comme ça que j’en suis sortie en bonne santé…. mais au chômage tout de même 😉

    J’ai préféré les laisser croupir dans leurs marigots et j’ai changé complètement de milieu, c’est pas plus gai ailleurs, signe des temps, mais moins stressant.

    1. Je n’ai connu que l’après crise, étant rentré en 2003 dans ce milieu pourri. Heureusement j’en suis sorti en passant chez un client, mais ça m’a pris 3 longues années pour trouver. Heureusement c’est arrivé, car après 8 ans de projets au forfait à 10h par jour sans compter des trajets épuisants, j’en avais vraiment ras le bol, et je me faisais de plus en plus d’ennemis chez les grands c…. de chefs irrespectueux. Chefs qui eux sont toujours en place, bien évidemment…

  3. Mademoiselle, au moins tu prends de la hauteur, j’adore le ton.
    Toi tu bossais en SSII. J’ai connu la même chose, heureusement je me suis barré avant que le système ne me broie (je suis rentré chez un VRAI client public). En SSII, il faut avoir une mentalité de tueur sans scrupule pour survivre (au sens propre), et l’on est pas préparé, en sortant de ces études d’ingénieur à Bac+5, à rencontrer un tel mépris en entreprise.

    Hizin : c’est très théorique tout ce que vous dites là. Quand votre chef vous demande de vous pointez le lendemain à 7h pour une réunion avec le client, vous obéissez, ou on vous fera tôt ou tard démissionner. Ca se passe comme ça, et la Loi Travail ne fera qu’aggraver les choses.

    Mademoiselle, bonne chance à toi.

    1. @Jack :
      « Hizin : c’est très théorique tout ce que vous dites là. Quand votre chef vous demande de vous pointez le lendemain à 7h pour une réunion avec le client, vous obéissez, ou on vous fera tôt ou tard démissionner. Ca se passe comme ça, et la Loi Travail ne fera qu’aggraver les choses. »

      Non, ce n’est pas théorique. Je suis moi aussi dans ce milieu (tout comme vous, je suppose). Lors de mes premiers entretiens, une SSII a justement tenté de me faire avaler la couleuvre « forfait jour ». En lui citant la convention SYNTEC (sous laquelle elle se trouvant) et les obligations allant avec (notamment la salariale), le directeur d’agence est directement repassé aux 35 heures (pour l’histoire : cette SSII m’a ensuite proposée un CDI, que j’ai refusé, ne me sentant pas vraiment de continuer après une aussi grosse entourloupe).
      Un simple rappel de la Loi (ou de contraintes logistiques) m’a souvent permis (là, je parle d’expérience personnelle) de sortir de situations problématiques (sans en créer jusqu’à maintenant (de ce côté-là, je touche du bois)). Idem pour des collègues que j’ai conseillé.

      Avant de parler de « faire démissionner », il y a « terminer la mission ». Dépendant des relations entre le client et la SSII, ainsi que de la personnalité du responsable de la SSII, il est possible que ça se passe bien ensuite. Il est aussi tout à fait possible que ceux-ci poussent à la démission avec les moyens qu’ils ont bien rodés (laisser pourrir en inter-contrat, tâche ineptes et inutiles, mission à l’autre bout de la France…). Ca… c’est une réalité, mais un autre sujet.

      Par contre, oui, ce genre de comportement (i.e. connaître ses droits et les rappeler) peut facilement amener des problèmes ou des situations conflictuelles. C’est aussi une réalité…

      Concernant la Loi Travail : nous avons déjà du mal à connaître, faire valoir et faire appliquer nos droits, alors en les détruisant encore plus, ce sera une véritable gabegie. Pas pour rien que je fais mon possible contre celle-ci (et que je tente de ramener des infos juridiques quand je peux).

      1. @Hizin :
        « Par contre, oui, ce genre de comportement (i.e. connaître ses droits et les rappeler) peut facilement amener des problèmes ou des situations conflictuelles. C’est aussi une réalité… »

        C’est tout le problème, si vous commencez à contester tout ce que votre responsable vous demande car c’est légalement borderline, vous ne ferez pas long feu dans la boite. Je ne parle même pas de l’ambiance entre vous.
        Oui j’ai bossé 8 ans en SSII, dans l’une des plus grosses, et j’ai quitté ce monde de pourris pour un vrai client, dans le public.
        A côté de la SSII, mes nouveaux responsables sont des enfants de coeur…

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